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Publié par E.L.

      Les yeux fixés sur le plafond, elle ne bougeait pas. Les bras le long du corps, les jambes parfaitement parallèles, immobiles… seul le mouvement régulier de sa respiration aurait pu laisser supposer qu’elle n’était pas morte…

     Elle ne bougeait pas. D’ailleurs rien ne bougeait autour d’elle. L’air, pesant, l’enveloppait d’une couverture de plomb. Lourde. Brûlante. Une cape étouffante. Comme toujours.

     Immobile. D’une certaine façon, c’était le but vers lequel tendait l’existence. Il ne fallait pas bouger. Ne pas faire un mouvement qui pourrait être remarqué. Un mouvement qui ne soit ni prévu ni accepté.

     Elle le savait bien ; tout le monde le savait. Enfin, ceux qui étaient toujours là.

     Alors, ce soir-là, comme tous les autres soirs, elle ne bougeait pas.

 

     Ses yeux immobiles fixaient. Le plafond avait été blanc sans doute ; enfin d’une couleur claire, cela on pouvait en être sûr. Mais blanc, non, elle n’en était pas vraiment sûre. En tout cas, ce qu’elle en voyait à présent ne pouvait pas lui permettre d’en être tout à fait certaine. De toute façon quelle importance ? Ce jour-là, comme les précédents, il était terne ; et des morceaux de cette couleur, quelle qu’elle eut été, tombait régulièrement, à chaque fois qu’il y avait un de ces foutus tremblements de terre. Pourquoi la terre s’était-elle mise ainsi à trembler aussi souvent ? C’était comme un grondement qui sourdait du plus profond du globe. Cela commençait par un léger frémissement. C’était presque agréable alors ; puis, le frémissement se changeait en tremblement et les objets se mettaient à osciller, danser même, à leur tour. Puis, le tremblement devenait violent. Et la peur montait. Un bon point : c’était seulement une peur désormais. Au début, elle se souvient qu’elle avait connu des moments de complète terreur, de panique incontrôlée. Désormais, elle avait seulement peur. Oui, c’était un bon point. De toute façon, on ne pouvait rien faire, si ce n’est attendre que cela passe ; le tremblement et la peur.

      Non, on ne pouvait rien faire.

     On ne pouvait rien faire non plus, face aux Blancs. Ils étaient comme cette terre qui se révoltait en-dessous et qui menaçait tous ceux qui la foulaient. Eux, menaçaient au-dessus, à la surface. Ils dirigeaient ce qui restait à diriger. Ils étaient devenus les « Tout-puissants » de cette nouvelle Terre. Et on ne pouvait rien faire contre eux ; aussi, à quoi bon bouger ? Et précisément, elle ne bougeait pas. Elle fixait le plafond.

     Elle attendait de pouvoir dormir un peu. Trouver un peu de repos, dans la semi-pénombre de sa classe. Classe 23. C’était le numéro de la pièce qui lui avait été attribuée dans cet immeuble. Ce qui restait de cette pièce et ce qui restait de cet immeuble. Mais il ne faisait jamais assez sombre. Il ne faisait jamais assez noir. Et puis il y avait ce bruit qui venait toujours de l’extérieur. Qui montait de la rue jusqu’à sa classe. Pourtant elle était en hauteur. On lui avait même dit qu’elle avait de la chance quand on lui avait donné son numéro. En hauteur, c’est moins risqué en cas de tremblement de terre. On risque moins de se retrouver sous les décombres. Enfin, c’est ce qu’on lui avait dit. Elle n’en savait rien mais elle ne le croyait pas. Tout ce qui comptait pour elle, à ce moment-là, alors qu’elle était allongée sur ces quelques planches recouvertes d’une sorte de matelas en mousse qui lui servaient de lit, c’était le bruit qu’elle aurait voulu moins assourdissant, c’était cette lumière qu’elle aurait voulue moins crue. C’était ce plafond qu’elle aurait voulu plus clair… Elle pouvait le penser. Elle pouvait penser ce qu’elle voulait. Tant qu’elle le pensait seulement et qu’elle ne le disait pas…

 

     Enfin… même penser, cela pouvait s’avérer risqué. C’est ce que son grand-père lui avait dit. Elle se souvenait de plus en plus difficilement de ce qui avait été avant. Du monde dans lequel elle avait passé ses toutes premières années. Elle essayait parfois de faire revenir quelques bribes à la surface, mais c’était difficile, les repères avaient tous disparu. Il n’y avait plus rien qui l’aidait à se souvenir. Et comment se souvenir d’une réalité disparue si différente de celle que l’on a sous les yeux tous les jours ? Surtout lorsque tout était fait autour de vous pour vous faire penser que cela n’avait jamais existé. Elle finissait par douter. C’était une épreuve. C’était aussi un… déchirement. Vraiment ; littéralement ! (pour reprendre un des mots favoris de son grand-père). Quelque chose se déchirait en elle, chaque fois qu’elle songeait à cela. Le labyrinthe de ses souvenirs s’ouvrait toujours par une phrase, une expression que son grand-père avait formulée un jour ou l’autre. Quand elle était petite, il lui racontait des histoires. Il disait que c’étaient des histoires que d’autres, avant lui, avaient écrites. Il n’était qu’un passeur. Et ces choses étonnantes qu’il lui narrait la faisaient rêver. Par exemple, il lui avait raconté un jour, comme un secret que l’on glisse dans le creux d’une oreille, un secret que les autres ne devaient pas entendre, un secret qui devait rester entre eux deux à tout jamais, qu’il y avait eu une époque très très ancienne où les hommes n’avaient pas le droit d’écrire ce qu’ils voulaient. Ils pouvaient être punis gravement, s’ils le faisaient. Ils pouvaient être brûlés par exemple, ou emprisonnés et même torturés. Mais en tout cas, cela se terminait mal pour eux. Et puis il y avait eu aussi la censure : c’étaient des hommes qui étaient choisis pour interdire les écrits qui ne répondaient pas à ce que les Blancs de l’époque voulaient. Ils supprimaient les textes, son grand-père lui avait dit qu’on brûlait aussi les livres et les ouvrages qui diffusaient ces idées, par moment. Le but était de ne pas permettre aux idées dangereuses de circuler dans la population. Son grand-père avait eu un petit sourire complice, très triste. Puis il l’avait prise dans ses bras et avait continué de lui parler à l’oreille : des hommes s’étaient battus contre cela. Ils avaient eu le courage de lutter pour obtenir le droit de dire et d’écrire ce qu’ils voulaient. Bon il y avait des limites car on ne pouvait pas tout faire… mais il avait l’air tellement fier et heureux quand il lui disait cela. C’était étonnant. Elle ne comprenait pas pourquoi. Pourquoi être fier de ce que d’autres ont faits, si longtemps avant notre existence ? Vraiment, c’était une question à laquelle elle ne trouvait aucune réponse.

     Elle le comprenait encore moins à présent. Elle ne voyait vraiment pas de quoi il pouvait être fier. Parce que quelques-uns avaient eu le courage de se défendre et de lutter au nom de tous les autres, pendant que les autres en question ne bougeaient pas… Il n’y avait vraiment pas de quoi tomber en extase. Et à présent, il n’y avait personne pour s’élever contre les Blancs. En tout cas, si certains avaient des velléités de les affronter, ils étaient si bien cachés que nul ne connaissait leur existence.

     Ils étaient tellement loin, ces instants, où elle se blottissait dans les bras de son grand-père et où il lui parlait à l’oreille. C’était tellement bon et douloureux à la fois de repartir vers ces lointaines contrées du souvenir. Ses grands bras lui manquaient, depuis si longtemps. Dès qu’elle avait commencé à grandir, son grand-père ne la serrait plus aussi fort. Il ne lui parlait plus aussi bas à l’oreille. Il lui disait qu’elle avait grandi et lorsqu’elle lui demandait ce que cela pouvait bien faire, il lui répondait qu’elle le comprendrait plus tard, quand elle même serait une adulte… Et à chaque fois, elle grognait que si devenir adulte c’était faire des manières et se priver de ce qu’on aimait, alors cela n’en valait pas le coup. Grand-père, de son côté, souriait et lui disait qu’elle n’avait pas tort. Pourtant, il se tenait plus droit et il l’invitait à ne pas attendre tout de lui mais à chercher par elle-même dans les livres. Il y en avait des rangées et des rangées chez eux. Les étagères pliant sous le poids des livres couvraient les murs. Il lui disait alors qu’elle pouvait lire tous ceux qui étaient « en bas », sur les étagères situées  à sa hauteur. Et qu’il fallait qu’elle le fasse, c’était important selon lui de lire et de découvrir ce que les autres avaient à nous apprendre. Son grand-père passait son temps à dire que pour être un homme digne de ce nom, il faut connaître ce que l’homme sait et peut faire. En bien et en mal ; prendre le bien, le brandir comme un drapeau et condamner le mal sans jamais l’oublier. Il ajoutait que malheureusement, ce sont toujours les mauvaises choses qui reviennent jamais les bonnes… il continuait souvent en scandant qu’il ne faut pas choisir seulement ce qui nous arrange dans le passé mais que chacun a le devoir de connaître l’Histoire des Hommes. Parfois, elle lui disait que ce n’était pas moderne et qu’il devait suivre ses propres leçons : il y avait bien d’autres moyens de lire que de s’encombrer avec ces étagères et ces livres épais. Il était si simple de les lire sur carte. Les cartes étaient tellement pratiques : aussi épaisses qu’une couverture d’un de ces livres, et capables de proposer des milliers d’ouvrages… Il secouait la tête et lui disait qu’il était bien triste de voir que plus les progrès mettaient la connaissance à la portée de tous les hommes, moins ils se cultivaient. C’était bien un signe, non ?

 

© Eleonore Louvieux.