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Publié par E.L.

     Plus de cartes désormais, plus de livres, plus d’étagères, plus de grand-père… Le déchirement lui fendait l’abdomen. Elle sentait, comme à chaque fois qu’elle pensait à lui, cette douleur qui remontait de son estomac et qui venait s’éteindre sur ses lèvres. Elle avait envie de gémir, mais il ne fallait pas faire de bruit, il ne fallait pas se faire remarquer. Jamais. C’était pourtant dur de repenser à lui, dans cette classe 23, allongée sur son lit. Seule.

     Seule, comme toujours. Elle était toujours seule parce que son grand-père était parti. Elle était seule parce que sa mère et sa sœur avaient disparu dans la catastrophe, le TTG ainsi qu’on l’appelait. C’était ce TTG - Tremblement Terrestre Global - qui avait marqué le début de la dictature des Blancs. Elle était seule enfin, parce qu’elle n’avait pas été choisie pour la reproduction.

     Les femmes étaient plus nombreuses que les hommes après le TTG. Au-début, les Blancs avaient dit que c’était une bonne chose et qu’elles avaient de la chance, car elles allaient pouvoir aider la grande famille des Hommes à « renaître ». Elles allaient pouvoir donner la vie. C’était une mission de la plus haute importance ; elles étaient les protectrices de l’humanité, attachées à sa sauvegarde ; elles portaient l’avenir du genre humain sur leurs épaules (enfin si l’on peut dire !)  et plus encore…. Elle se souvenait bien de tous ces discours qu’elle avait entendus et lus. Les phrases étaient ronflantes et certaines d’entre elles l’avaient parfois fait sourire involontairement :

« Vous serez les Mères de la future Humanité »

« Rien n’est possible sans vous ! Tout le devient avec vous ! »

« L’Homme de demain vivra grâce aux femmes d’aujourd’hui ! »

 

     Cette dernière était sa préférée. Il y en avait d’autres mais elle ne faisait plus l’effort de s’en souvenir à présent. Elle découvrait petit à petit que, le temps passant, elle faisait de moins en moins d’efforts pour se souvenir de toute cette époque. Et c’était efficace. Elle se souvenait de moins en moins bien. Elle choisissait de ne plus conserver en mémoire ces instants de cette vie.

 

     Néanmoins sa mémoire n’était pas morte. Il y avait toujours ces images et ces bribes étiolées d’une époque disparue qui lui revenaient par moments, surtout la nuit, quand elle ne le voulait pas. La voix de son grand-père résonnait alors dans son crâne, comme s’il revenait à côté d’elle.

     Sa solitude aurait dû lui peser. Il n’en était rien. Après le TTG, comme elle était devenue une femme, elle s’interrogeait quant au rôle qu’elle aurait peut-être à jouer dans cette sauvegarde de l’« Humanité du future ». Elle ne voulait pas y participer. Elle n’avait aucune envie de s’offrir à cette mission. C’était clair pour elle et elle se répétait qu’elle avait bien le droit de faire ce qu’elle voulait. Cela aussi son grand-père le lui avait dit. Il lui avait appris que pendant des siècles, les femmes avaient été les souffre-douleurs des hommes. Partout, dans tous les coins et recoins de la Terre, elles avaient été le plus souvent asservies. Elles semblaient n’être apparues sur Terre que pour trimer, suer, souffrir et donner naissance à des enfants que les hommes s’enorgueillissaient d’avoir. Quelle idée vraiment ! Quand elle lui en faisait la remarque, son grand-père riait et lui répondait que les hommes avaient en effet une curieuse façon parfois de « placer » leur orgueil.

     Une fois, elle avait réussi à atteindre un livre situé en hauteur. S’y étalaient des images et des explications sur ce qui s’était passé pendant certaines guerres : viols, expériences, purification ethnique… Elle fut horrifiée. A un tel point, qu’elle se rassura en se disant que cela ne pouvait pas être vrai. Elle en avait parlé à son grand-père ; comment des hommes avaient-ils pu imaginer des histoires aussi effrayantes et répugnantes ? La réponse comme toujours fut douce et directe : ce n’était pas des histoires ; c’était l’Histoire. Et quand on utilise la majuscule, on découvre que toutes les horreurs, même celles qui n’auraient pas pu être inventées dans une fiction, deviennent possibles. C’est le privilège de la majuscule ! elle fait vraiment découvrir l’Homme.

     Elle n’avait pas pu continuer sa lecture ; son grand-père avait enlevé les livres alors et les avait cachés sur les étagères situées au plus haut. Il disait que c’était momentané. Juste le temps pour elle de grandir et de vieillir encore un peu.

     Pourquoi ? Les horreurs restent les horreurs. Devenir adulte allait-il lui permettre de ne plus les considérer comme telles ? Elle espérait que ce n’était pas vrai ; elle espérait bien que cela ne pouvait pas être vrai. Si devenir adulte signifiait être capable de s’habituer à l’horreur et la supporter, ce n’était alors pas une évolution ; non, plutôt une régression. Il devait se tromper.

 

© Eleonore Louvieux.