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Publié par E.L.

            Il était habitué à ce qu’elle lui tourne le dos. Il essayait de jouer l’indifférence mais réussissait-il vraiment ? rien n’était moins sûr. Et l’idée qu’elle pouvait s’en rendre compte le faisait enrager. Il se disait bien qu’il est très fréquent de se disputer ainsi pour les couples qui durent depuis tant d’années. On le lui avait tellement répété : après un certain temps (!!), la passion s’éteint (rien de plus normal), l’amour se change en tendresse (et c’est mieux ainsi), les sentiments deviennent plus sincères, plus ancrés, plus vrais… Les qualificatifs ne manquaient jamais. Tout ça, c’était de la foutaise !

            Lui, tout ce qu’il voyait, c’est qu’elle lui tournait le dos, une fois de plus. Une fois de plus, elle faisait la tête et il ne savait pas pourquoi – le savait-elle, elle-même ? -. Elle ne lui adressait plus un regard, faisait comme s’il n’existait pas… et lui tournait le dos. Il avait une seule envie : lui coller son pied au cul. Histoire de voir si elle allait se retourner. Il lui avait d’ailleurs dit, à plusieurs reprises, qu’il le ferait un jour. Un jour où il ne supporterait plus ses bouderies et ses caprices ! Le plus souvent, il s’efforçait de lui parler comme si de rien n’était et cela pouvait durer des heures : pas une réaction de sa part. Rien qui puisse laisser penser qu’elle entendait ou écoutait son babil. Il lui parlait de tout et de rien : le prix du pain… celui du beurre qui avait encore augmenté (oui, en plus c’était lui qui faisait les courses. Elle ne l’accompagnait jamais dans ces moments-là)… le voisin d’à côté qui était encore passé en faisant semblant de ne pas le voir (lui aussi !). Un petit con celui-là, à qui cela ne ferait pas de mal d’apprendre enfin la politesse. Et elle, elle ne disait rien. Alors parfois il insistait : pâté, eau minérale, escalope de poulet… tout était décidément devenu hors de prix, mais il fallait bien manger, n’est-ce pas ? Et parfois, il abandonnait son monologue et finissait par se taire.

            De temps en temps, il revenait à la charge un peu plus tard : il ne voulait pas lui donner l’impression qu’elle lui coûtait cher : elle ne rapportait rien à la maison, elle n’avait jamais rien rapporté, c’est vrai. Il ne le lui reprochait pas, surtout qu’elle ne croit pas cela, il ne faisait que constater une nette baisse de leur pouvoir d’achat. Et il est vrai que deux bouches à nourrir au lieu d’une, cela se faisait plus sentir désormais.

            Parfois, il appelait : « Rosa ?… Rosa… Rosa !… » pour voir si elle allait daigner lever la tête, mais elle s’enferrait dans son mutisme. Un jour, exaspéré, il avait appelé plus fort, presque en criant : « Rosilda ! » C’était son prénom entier, qu’il avait l’habitude de raccourcir en un Rosa qu’il trouvait plus doux, plus affectueux. Mais même à l’appel de son prénom officiel, elle avait continué de l’ignorer.

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux