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Publié par E.L.

            Heureusement, elle n’était pas toujours d’une humeur de chien et en général, la vie était plutôt douce avec Rosa. Ils faisaient ensemble de longues promenades… enfin elles avaient été longues mais elles l’étaient moins ; ils n’allaient ni très vite ni très loin, perclus d’arthrose comme ils l’étaient tous les deux. Mais il appréciait ces sorties. Elle aussi. Elle avait toujours une vitrine devant laquelle flâner, cela lui changeait un peu les idées. Elle aimait bien prendre son temps ; c’était un petit plaisir simple comme il aimait à le lui dire et elle l’approuvait.

            Au retour, épuisés tous les deux, ils faisaient une petite sieste, chacun dans son lit car ni l’un ni l’autre n’aimait être dérangé pendant son sommeil. Ca c’était vrai : quand on vieillit on apprécie d’avoir ses aises et de ne pas être dérangé quand on veut se reposer. Et on a souvent besoin de se reposer car on se fatigue vite : quelques minutes de marche suffisaient désormais à les épuiser tous les deux.

            Ensuite, le reste de l’après-midi s’écoulait lentement. Une fois, parfois deux, elle allait s’asseoir dans le petit carré d’herbe situé devant la maison ; elle aimait paresser et regarder les gens passer devant chez eux. Il ne cessait de lui répéter que cela ne se faisait pas mais elle n’y faisait naturellement pas attention. Parfois elle se faisait entendre - il faut dire que la patience n’était pas sa qualité première - ; c’était surtout lorsque les passants s’attardaient un peu trop . Elle prenait cela pour une indiscrétion. Cela lui valait d’entendre un « Quel caractère ma pauvre Rosa ! » qui retentissait derrière son dos ; la plupart du temps elle n’y faisait pas attention, pour changer ! Néanmoins, elle ne sortait que si les températures le permettaient : ni trop fraîches, ni trop lourdes. Sinon, elle préférait rester à l’intérieur. Et lui aussi. Finalement, la vie s’écoulait assez agréablement pour eux deux. D’accord, elle n’était pas exaltante, ils ne partaient jamais et ne recevaient plus personne mais ils n’avaient pas besoin des autres. Patrick était parti depuis si longtemps, et il ne donnait signe de vie que pour les anniversaires (et encore… il oubliait régulièrement l’un ou l’autre) et la nouvelle année. Il n’avait jamais le temps de venir : il habitait trop loin, avec les enfants ce n’était pas commode (enfants, ils ne pouvaient pas se déplacer facilement ; plus grands, ils avaient leur vie à présent…) Alors il lui disait qu’il comprenait et en expliquant la chose à Rosa il essayait d’atténuer son chagrin : il fallait bien se mettre à sa place, la vie d’aujourd’hui est si prenante… les gens sont toujours sur les nerfs désormais. Rosa hochait la tête mais préférait ne pas répondre…

            Et puis depuis que Mylène était partie – définitivement, dans cette saloperie d’accident de voiture – quelque chose n’était plus pareil, quelque chose avait été cassé…

            Heureusement, ils étaient encore ensemble ; et si ce n’était pas idéal, leur vie n’était pas si désagréable. Ils ne devaient pas se plaindre, ils n’étaient pas si mal, tous les deux.

 

 

            Un matin, alors qu’il était dans la cuisine, il entendit un bruit dans le couloir. Il sortit aussi vite que le lui permettait son arthrose. Rosa gisait par terre. Il se précipita sur elle et l’appela. Mais il avait compris. Elle ne bougeait plus, ne respirait plus. Pris de panique, il appela Patrick en tremblant. Au bout du fil, une voix distante répondit : « Qu’est-ce qu’il y a ? ». Patrick savait toujours que c’était lui parce que son numéro s’affichait. Très vite, il ajouta :

« - Je ne peux pas te parler maintenant. Je suis surbooké.

- Elle est tombée… Elle ne respire plus !

- …

- Elle ne respire plus.

- On savait que cela finirait par arriver… Mais je ne peux pas faire grand-chose d’ici, non ? Raccroche ; je vais appeler Wermer et lui dire de passer chez toi. »

Il posa le combiné. Les tremblements n’avaient pas cessé mais il était moins haletant. Le Dr Wermer était le seul en qui Rosa et lui avaient confiance, depuis le temps il y avait presque une relation amicale entre eux. Oui, c’était la meilleure chose à faire. Il attendit.

 

 

            Trois semaines plus tard, un véhicule de pompiers stationnait devant la petite maison. Un pompier qui sortait expliquait à son collègue :

« - Il nous a appelés parce qu’il n’avait pas de nouvelles. Il avait dit à son père qu’il appelait un certain Wermer et cela lui est ensuite sorti de la tête. Selon lui il est débordé de travail et il n’a pas que cela à faire de s’occuper des rendez-vous de son père…

- Oui je vois le genre… pas si rare…

- Non mais là, il aurait pu y penser avant. Il a réalisé seulement hier qu’il ne s’en était pas occupé. Il a essayé d’appeler son père toute la journée mais comme personne ne répondait alors il nous a appelés ce matin.

- Il habite loin le fils ?

- Une cinquantaine de bornes…

- Et il n’a pas pu venir voir lui-même hier ? aujourd’hui ?

- Il dit qu’il ne peut pas quitter son boulot.

- Oui, je vois le genre... Et vous l’avez trouvé ?

- Ben oui, dans le couloir. J’ai l’impression qu’il s’est laissé mourir. Il était par terre.

- Il était tombé ?

- Apparemment non. Il serrait Rosa dans ses bras.

- Rosa ?

- Son berger belge. »

 

© Eleonore Louvieux