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Publié par E.L.

     À présent, elle comprenait qu’il ne se trompait pas ; mais c’était pire, devenir adulte c’était en fait, cesser de lutter, cesser de voir l’avenir d’un groupe, d’un monde, pour ne plus voir que le présent de sa propre personne. L’homme devient vraiment adulte quand il cesse de dire « quand je serai grand… » ; il perd également à ce moment-là son bien le plus précieux : l’espérance qu’il peut agir sur le monde dans lequel il va se plonger et dans lequel il avancera jusqu’à sa mort. 

     Les femmes avaient fini par obtenir des droits. Son grand-père avait dit cela en se redressant et en levant l’index. C’était quelque chose, ces droits ! C’était important ! Il avait regardé sa mère alors. Celle-ci avait levé la tête et lui avait souri. Elle souriait toujours au grand-père quand elle sentait qu’il avait besoin d’une approbation. Ce sourire était d’ailleurs tout ce qu’elle offrait comme approbation.

 

     Même en fermant les yeux et en se concentrant, elle se souvenait mal de sa mère ; il fallait bien l’admettre et cela la mettait mal à l’aise. Elle se souvenait surtout de ses grands yeux marron, dorés, tristes et fatigués tout le temps. Peut-être qu’avec un effort plus important, elle pourrait retrouver au fond de sa mémoire des moments, des images, des phrases… quelque chose de plus concret, mais c’était pénible. Et cette douleur éprouvée à chaque fois que son grand-père venait à côté d’elle la faisait déjà assez souffrir ; par lâcheté peut-être, elle ne voulait pas aiguiser sa peine. Et puis comment aurait-elle pu être certaine que c’était bien le reflet d’une réalité passée, de ce qu’elle avait vraiment vécue. Comment savoir si ce n’était pas son cerveau qui lui offrait des moments, des images, des phrases qu’elle aurait eu envie d’entendre. Non… il était préférable de ne pas y penser trop et de ne pas se remémorer.

 

     Ces droits, ces droits… en quoi consistaient-ils ? Les femmes étaient libres de faire ce qu’elles voulaient de leur corps et de leur vie lui semblait-il. Comment croire qu’à une certaine période les femmes avaient eu ces droits-là ? Désormais, ils n’existaient plus. Personne n’était libre et on décidait du sort des femmes et de leur corps à leur place. Elle était seule et rien n’avait de valeur à ses yeux. L’humanité pouvait même disparaître, elle s’en moquait. Inutile d’ailleurs de donner aux Blancs des occasions supplémentaires d’installer dans leur circuit des êtres qui tels des automates feraient inlassablement la même chose tous les jours ? Faire naître une machine était inutile et faire naître un être qui refusait d’être une machine, c’était le vouer à la souffrance et à l’Atelier-A. Impossible à présent de ne pas obéir. On ne pouvait plus refuser d’effectuer la tâche à laquelle on était affecté.

 

     Juste après la catastrophe, la dictature des Blancs, qui avait commencé à s’installer avant le TTG, s’était alors totalement et définitivement imposée ; et très vite, certaines personnes avaient été envoyées à l’Atelier-A. Parmi elles, son grand-père. Il lui avait dit de ne pas s’inquiéter quand ils étaient venus le chercher, qu’il allait revenir que ce n’était qu’une formalité à accomplir ; mais elle savait bien au fond qu’il avait été envoyé à l’Atelier-A. Et on ne revient jamais de l’Atelier-A.

 

     Elle avait connu la terreur alors car elle se retrouvait absolument seule ; elle ne savait pas ce qu’elle devait faire. Sa mère et sa sœur avaient disparu. Son père était parti depuis si longtemps qu’elle se demandait même s’il avait existé ; elle n’avait jamais vu une photo de lui, pas une lettre, rien. Et quand elle en parlait au début, sa mère tournait la tête et changeait de sujet. Son grand-père souriait et disait qu’il lui expliquerait tout ce qu’elle voulait savoir, un jour…

     En grandissant, elle avait appris comment se faisait la reproduction, elle avait découvert qu’il y avait même eu certaines expériences qui avaient permis la naissance d’enfants quand leurs parents ne pouvaient pas en avoir de façon naturelle. Elle savait donc comment elle était née mais elle ne savait pas dans quelles circonstances, comment ses parents s’étaient rencontrés, ce qu’ils avaient éprouvé… Elle cessa de poser des questions ; elle avait deviné qu’elle ne saurait la vérité que par hasard ou bien jamais…

     Elle se demandait alors pourquoi les adultes pensaient épargner la souffrance aux enfants en ne l’évoquant jamais. Le problème avec eux, c’est qu’ils avaient toujours le sentiment d’être dans le vrai sous le prétexte qu’ils avaient des raisons à donner pour se justifier. Mais quand les raisons sont mauvaises… comment peut-on croire que le résultat peut être satisfaisant ? C’était au moins un problème résolu à présent, on ne se posait plus ces questions. En fait, on ne se posait pas de questions du tout, plus aucune, tout simplement.

 

© Eleonore Louvieux.