Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Publié par E.L.

     Le sommeil ne venait pas ; ses yeux étaient toujours fixés sur le plafond. Ce plafond devenait l’écran sur lequel elle projetait les images qui lui encombraient l’esprit. Elle avait eu beau essayer de les oublier, de les effacer de son esprit, comme on efface un enregistrement, elle n’avait jamais pu réussir complètement. Elles revenaient toujours le soir, quand elle était allongée sur son lit. Elle pouvait essayer de changer de posture ; cela ne changeait rien au résultat. Elle le savait bien, elle l’avait fait si souvent.

 

     Elle repensait à ces hommes et ces femmes qui étaient partis pour l’Atelier-A. Au début, ils étaient nombreux, puis, avec le temps et les changements instaurés par les Blancs, ils finirent par n’être plus que quelques-uns. Il faut dire que les méthodes des Blancs étaient efficaces. En plus, avec le temps, ceux qui se souvenaient étaient de moins en moins nombreux ; quand on applique depuis la naissance les mêmes règles sur une population, il arrive un moment où ces règles ne sont plus remises en cause ; quand tout le monde dans une société semble avancer dans la même direction sans jamais s’écarter du chemin tracé, il devient évident pour chaque individu, qu’il doit faire de même.

           

     Toutes ces pensées passaient dans son esprit, par vagues, ininterrompues et irrégulières. Les minutes s’écoulaient lentement ; elle ne pourrait jamais se reposer assez cette nuit-là. Elle savait que le lendemain, elle serait réveillée par la sirène. Cette sirène qui hurlait dans toutes les classes, tous les matins, depuis…. Elle avait essayé au début de garder un repère de temps ; elle voulut noter les jours qui passaient sur un mur, c’était banal mais facile à faire. On était venu lui demander la raison de ces traits. Elle avait menti. On lui avait alors signifié que c’était interdit : elle dégradait sa classe. Dégradait ! ! elle n’était pas certaine de bien comprendre le sens de ce mot, tant cela lui semblait incohérent dans cette situation. Nul dans sa section n’avait le droit à du matériel d’écriture : les feuilles, les crayons, l’encre étaient réservés aux Blancs et aux Noirs. Elle essaya d’utiliser sa seule mémoire alors, mais tous les jours se ressemblaient : très vite, elle eut des doutes sur les semaines écoulées ; enfin, petit à petit, elle avait fini par abandonner. Elle admit qu’elle ne pouvait plus compter correctement. Elle le regretta au début. Puis, elle se fit une raison.

 

     Elle repensa à l’atelier S. Elle n’avait pas été choisie pour la reproduction. Celles qui l’étaient ne pouvaient pas dormir non plus la nuit, tout le monde le savait. On disait sans cesse et inlassablement qu’elles avaient de la chance, mais elle n’y croyait pas. Cela sautait aux yeux que tous les nouveaux enfants se ressemblaient. Ils étaient de plus en plus forts, de plus en plus massifs. Leur corps s’élargissait. Ce n’était pas comme cela que la nature faisait les choses avant. Ce n’était donc plus elle qui était en charge de la reproduction ; une autre force avait pris le relais de la procréation. Après tout, peut-être que cela ne les gênait pas, ces femmes qui avaient été choisies.

     Ce qui était vraiment important, c’était qu’elle n’avait pas été choisie, elle. Elle pouvait donc se reposer la nuit et elle pouvait rester seule dans sa classe 23. Pour être exact, elle devait rester seule dans sa classe 23. C’était de toute façon mieux comme cela.

 

     Les femmes non-recrutées devaient passer dans l’Atelier-S. Elle y était donc passée, en compagnie de tant d’autres. Elle avait eu peur au début. Elle avait peur que ce soit un avant-goût de l’Atelier-A. Elle avait peur de ce qui allait lui arriver ; parce qu’elle n’en avait pas la moindre idée. Mais, en réalité, cela n’avait pas été une épreuve très douloureuse et elle ne se souvenait de rien ou quasiment. Elle avait un vague souvenir d’avoir été menée dans une très grande salle, où des tables, hautes, en grand nombre s’alignaient en ordre régulier sur plusieurs rangées. Les autres étaient nombreuses avec elle ; des femmes seulement affichant un visage fermé et triste. Elle n’avait pas eu le temps de compter exactement combien elles étaient alors, mais elle avait évalué à une trentaine, le nombre de femmes de son âge qui l’entouraient. On les avait toutes allongées sur les tables, méthodiquement, et on les avait attachées. C’est à ce moment-là que sa peur avait été la plus forte : une fois attachée sur la table. Car elle n’avait jamais eu à ce point le sentiment de sa vulnérabilité. Des Rouges les entouraient, et un petit groupe d’entre eux attendait dans un coin, mais leurs silhouettes étaient floues. Elle n’avait pas eu le temps de les voir distinctement. Elle n’avait pas pu voir autre chose que leurs blouses d’un rouge vif. Une remarque d’un de ses anciens voisins lui était revenue à l’esprit :

« Les hommes des ateliers mettent des blouses rouges, car elles restent propres plus longtemps ».

     Pour répondre à son étonnement, il avait ajouté :

« On voit moins les taches… ».

     Elle n’avait pas entendu la fin de la phrase car son grand-père avait interrompu la conversation et lui avait demandé de rentrer à l’intérieur de la maison.

     Tout était devenu flou, puis sombre ; puis elle s’était réveillée. Combien de temps après ? comment aurait-elle pu le savoir ? Les Rouges étaient au nombre de cinq ou six dans la vaste pièce et tournaient autour des tables, surveillant… peut-être s’assurant que toutes les femmes se réveillaient. Elle avait demandé à une des Rouges ce qui s’était passé ; on lui avait répondu qu’elle allait bien et qu’elle ne devait pas s’inquiéter. En même temps, elle avait ressenti une douleur au bas-ventre ; ce n’était pas très fort, lancinant. Son soulagement prit le dessus malgré tout, tant elle était rassurée de s’être réveillée. Assez vite, elle avait deviné à quoi servait l’Atelier-S. Bon, c’était mieux comme cela, au moins elle était sûre qu’ils ne pourraient pas changer d’avis : elle était libérée du fardeau de la reproduction. C’était toujours bon à prendre.

 

© Eleonore Louvieux