Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Publié par E.L.

            En face d’elle se tenait le notaire. Il essayait d’avoir une mine de circonstance mais on ne voyait que trop les efforts que cela lui demandait. Le sourire contrit qu’il lui adressait tenait plus du rictus. Mais elle ne lui en voulait pas. Il n’était pas concerné par la mort de Simon. Seule elle l’était. C’était à elle d’éprouver du chagrin et cela lui était personnel. Cela relevait de l’intime pensait-elle et elle n’avait pas envie que d’autres partagent sa peine. Simon et elle avaient eu une vie simple mais ils étaient si proches l’un de l’autre. Fusionnelle aurait-elle pu dire pour qualifier cette vie, en utilisant un terme que les magazines qu’elle lisait employaient souvent. Quand même, elle trouvait cela un peu exagéré comme mot mais la circonstance ne s’y prêtait-elle pas ? Ils étaient en osmose ! voilà ; c’était aussi un mot qu’elle avait souvent lu. Elle l’avait d’ailleurs utilisé une fois ou deux devant Simon et il lui avait souri, pour approuver. C’était bien une preuve qu’ils avaient une connivence sincère, forte. Jamais une ombre, un nuage n’avaient terni le ciel bleu de leur amour. C’est ce qu’elle aurait pu dire au notaire pour présenter leur vie. Elle avait appris cette phrase par cœur après l’avoir lue au détour d’une page d’un roman sentimental, tant elle la trouvait belle.

            Elle avait lu aussi qu’il était important d’écrire pour soulager sa peine. Et c’est pour cela qu’elle avait entrepris d’écrire ses pensées… de ces derniers jours, depuis que Simon l’avait quittée. Elle avait acheté un beau cahier dont la couverture cartonnée faisait son petit effet, mais elle s’était vite rendue compte qu’elle n’avait pas tant de pensées que cela à coucher sur le papier. Elle avait surtout envie d’écrire à quel point elle souffrait de se retrouver seule. C’était sa douleur surtout qu’elle aurait voulu exprimer… Oui, mais voilà, elle n’avait jamais été vraiment douée pour l’écriture. Elle avait déjà du mal à envoyer un courrier de réclamation… et là, elle comprenait que c’était encore plus difficile d’écrire pour soi, de soi. Cependant, c’était sa peine, sa souffrance. Nul autre n’aurait pu l’écrire mieux qu’elle-même ! Et pourtant, elle ne trouvait pas les mots à poser sur son propre chagrin, sa vie, la réalité qu’elle connaissait… elle ne réussissait pas à la formuler cette réalité… quelle frustration ! C’était cela finalement le dernier degré de la vexation. Oui, elle se sentait vexée de ne pas pouvoir écrire quelques malheureuses phrases sur elle, sur lui, sur eux.

            Elle écrivit quelques mots, à peine trois lignes du carnet acheté et sur lequel elle avait collé une étiquette. Fièrement calligraphié en noir sur l’étiquette lignée, on lisait :

 

Mon  Journal

 

Elle était pleine d’envie et d’espoir quand elle avait écrit ces deux mots. Elle se sentait prête à faire courir son stylo sur les lignes.

            Désormais, elle avait compris que c’était peine perdue. Jamais elle ne pourrait écrire leur vie, leurs petits bonheurs et leurs joies. D’accord, elle savait bien que leur vie n’était pas parfaite mais c’était leur vie ; ils avaient trouvé leur équilibre, leur harmonie. Depuis leur rencontre chez des amis communs… Il avait trente-deux ans alors et elle avait un an de plus. Ils commençaient tous les deux à avoir envie de se caser. Finalement le hasard avait bien fait les choses. Certes, cela n’avait pas été le coup de foudre mais ils savaient tous les deux qu’il y a des choses plus importantes dans la vie : on ne construit pas une vie de couple qui dure sur un coup de foudre. Plutôt sur la tendresse, la compréhension mutuelle. Ils étaient allés manger ensemble dans une pizzeria située à mi-chemin de leur appartement respectif. Ils vivaient chacun dans un petit deux pièces et au bout de quelques mois, ils emménagèrent ensemble dans un appartement un peu plus grand, avec une pièce en plus. Cela pouvait toujours servir ; « on ne sait jamais, si un bébé arrive plus vite que prévu… » disait Simon avec un rire joyeux et un peu bête. Comme celui qu’ont les hommes qui veulent fanfaronner mais qui n’osent pas le faire franchement.

            Elle, à cette époque-là, était tout simplement heureuse. Tout allait si vite : le nouvel appartement, leur mariage (simple mais si important à ses yeux). Elle avait l’impression enfin d’exister aux yeux des autres ; elle était devenue Madame Simon Tullard. Elle pouvait parler d’eux, le je devenait nous et elle s’en sentait importante… : « Mon mari m’en parlait encore hier soir… », « Et alors, j’ai dit à Simon, mon mari… ». Et ce serait encore mieux plus tard, lorsqu’elle pourrait également participer aux conversations des mères de famille de son entourage. Les enfants iraient à l’école. Il faudrait aller les chercher. Elle pourrait discuter avec les autres mères. Elle envisageait tout cela avec un indicible bonheur.

 

 

            La vie ne lui avait pas donné ce plaisir. Malgré ses efforts, elle n’eut pas la chance d’avoir des enfants. La pièce supplémentaire resta définitivement une chambre d’ami, qui ne servit pas beaucoup car ils recevaient peu. Et de moins en moins. Et finalement plus du tout. Simon voyageait beaucoup pour son travail ; jamais loin, jamais longtemps, toujours joignable sur son portable… mais il n’était pas là. Et quand il revenait, il demandait qu’on lui accorde un peu de tranquillité : il avait besoin de repos. Et quand il lui disait en la regardant dans les yeux : « On n’est pas bien, tous les deux, rien que toi et moi ? », elle fondait. Elle se noyait dans ses grands yeux gris… (c’était bien le genre de phrases qu’elle avait dû lire, celle-là aussi). Que pouvait-elle répondre ? c’était vrai qu’ils étaient bien tous les deux. Quand même, elle aurait bien aimé partir un peu mais lui était toujours « en mouvement » comme il disait, alors pendant ses congés, il souhaitait « se poser » un peu. Et puis, ils habitaient une grande ville dans laquelle il était si facile de se distraire… Elle souriait quand il le lui disait ; elle comprenait. Ils allaient au cinéma de temps en temps et au restaurant. Pas très souvent ; cela lui permettait d’apprécier d’autant plus ces sorties. Dans ces moments-là, elle se disait que c’était ça le bonheur et que, malgré tout, elle avait bien de la chance. Quand on voyait la misère qu’il y avait autour..

            Une fois ou deux, elle évoqua la possibilité d’adopter. Il ne voulait pas en entendre parler. Cela lui aurait pourtant apporter tant de bonheur de pouvoir s’occuper d’un enfant. D’avoir quelqu’un dans sa vie, tout le temps et pas seulement quelques heures dans la semaine. Il lui lançait alors son habituel : « on n’est pas bien tous les deux ? Tu suffis à remplir ma vie. Et moi ? je ne te suffis pas ? » Alors, que pouvait-elle faire d’autre ? Elle se jetait dans ses bras en le traitant de « gros bêta » et en lui souriant. Elle se voulait enjouée alors, presque flattée, mais elle avait néanmoins une boule logée dans la gorge.

            Enfin c’était la vie… en tout cas, sa vie.

            Elle s’y était faite.

            Et ma foi, si elle n’était pas complètement heureuse, elle ne pouvait pas dire pour autant qu’elle était malheureuse. En fin de compte, c’était peut-être cela ce que l’on appelle communément le « bonheur ».

 

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux