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Publié par E.L.

            Mais voilà, Simon avait eu une rupture d’anévrisme. Il était parti sans crier gare, sans lui laisser le temps de se préparer. Une semaine avant ses soixante ans. Elle avait déjà tout organisé. Tout était prêt pour lui faire une surprise digne du tournant représenté par cette dizaine. Elle avait tout prévu pour leur soirée à tous les deux et elle s’en faisait une telle joie !

C’était comme cela, il était parti brusquement.

            Il avait quitté leur appartement un matin, comme d’habitude, en lui disant qu’il partait pour deux jours. Il l’avait embrassée et avait fermé la porte derrière lui. Un coup de téléphone des pompiers l’avait prévenue. Il était tombé sur le trottoir, deux rues plus loin, en allant chercher sa voiture - il n’y avait jamais de place près de chez eux quand il rentrait trop tard le soir et il était obligé de se garer plus loin. On lui avait dit de se rendre sans tarder à l’hôpital Ch***, ce qu’elle avait fait. Mais elle n’avait pas pu rester avec lui pendant la nuit, elle était rentrée chez elle. Il était parti et on ne pouvait plus rien faire.

            Depuis une semaine, elle essayait de redonner un sens à cette existence qui n’en avait pas. Elle se cherchait des objectifs, des repères ; et les formalités chez le notaire en était un. Lorsque ce serait fait, elle essayerait de passer à autre chose, elle pourrait peut-être songer à l’avenir. Pour l’instant, ce simple mot était vide de sens, ne représentait qu’un brouillard : faudrait-il vendre leur appartement ? la voiture de Simon (elle ne conduisait pas…) ? irait-elle passer quelques jours chez sa sœur ? elle ne l’avait pas vue depuis de nombreuses années mais elle l’avait appelée et celle-ci s’était montrée pleine de compréhension. Elle sentait bien qu’il y avait comme une gêne entre elle, mais comment pouvait-il en être autrement quand on ne s’est pas parlé depuis tant d’années…

            Et puis, il y avait ce que lui laisserait Simon. Il était économe, parfois un peu pingre. Il lui disait souvent qu’il songeait à leur retraite et qu’il préférait prévoir afin qu’ils puissent en profiter tous les deux quand ils auraient le temps. Au fond, elle se disait qu’il avait raison et à présent, elle le pensait plus que jamais.

            Toutes ces idées se bousculaient dans son esprit alors qu’elle faisait face au notaire et à son rictus désagréable.

 

 

            Elle sortit de chez le notaire et rentra chez elle. Elle se laissa tomber sur un fauteuil et pleura enfin. Les larmes coulaient, coulaient, sans qu’elle puisse réussir à les retenir.

            Elle pleurait sur sa vie, sur celle de cette femme qui habitait à dix minutes de chez elle, deux rues plus loin : comment était-il possible que pendant toutes ces années, elle ne l’ait jamais croisée, cette femme ! Odile ! sa propre sœur ! et sur cette fille et ce fils qu’ils avaient eus, qu’il avait reconnus… sa nièce, son neveu… les enfants de Simon… Pendant toutes ces années, à deux pas de chez elle, à dix minutes… Elle ne réussissait pas à admettre que c’était possible, que c’était vrai…

            Elle pleura sur cette vie peu affriolante, mais qui était sa vie, et qui était désormais perdue. Elle pleura sur tout ce temps passé dans la solitude pendant qu’il était avec eux, sur cet argent qu’il leur avait donné, sur cet appartement qu’il leur avait acheté en hypothéquant celui qu’ils avaient acheté tous les deux… Elle pleura sur sa solitude définitive, sur sa vie qu’elle découvrait, sur ce qui lui restait d’une vie qui désormais n’était plus que synonyme de malheur.

Pendant des jours, elle resta prostrée chez elle. Puis un jour, elle prit le carnet qu’elle avait acheté, elle arracha la première page sur laquelle étaient tracés quelques mots et elle écrivit.

 

 

Le jour de ses soixante dix ans, on dut enfoncer sa porte. Il n’y avait aucun signe d’elle depuis plusieurs jours et la concierge avait donné l’alerte. On avait appelé sa sœur, seul parent qu’on lui connaissait mais celle-ci avait indiqué n’avoir aucune nouvelle d’elle depuis la mort de Simon. Odile avait essayé de lui parler, de s’expliquer, de lui présenter Samantha et Fabrice, les deux enfants de Simon. Elle lui avait dit qu’il fallait savoir pardonner mais la veuve de Simon avait refusé de les voir, de leur parler. Elle avait dit à Odile qu’elle ne voulait jamais la revoir, jamais l’entendre, jamais entendre parler d’elle. Sa sœur avait vendu l’appartement acheté par Simon et avait pu grâce à cela se payer une belle petite maison dans une ville moyenne de province. Elles n’avaient plus jamais eu de contact l’une avec l’autre.

On trouva le corps dans la pièce qui servait de salon. Elle était attablée dans la position de quelqu’un qui devait être en train d’écrire quand la mort s’était présentée. La tête était tombée sur la table et la joue collait à une feuille de cahier.

L’appartement était propre mais on sentait un certain abandon dans la décoration. La cuisine était presque vide, le réfrigérateur ne contenait qu’un peu de beurre et de confiture. Quelques fruits étaient posés dans une assiette, sur le lave-linge. Il semblait évident qu’elle achetait ce qu’il lui fallait au fur et à mesure et qu’elle vivait très chichement.

En regardant autour d’eux dans le salon et les chambres, les pompiers découvrirent des piles et des piles de carnets, de cahiers de tous les formats, de tous les genres. Sur chacun une étiquette était collée :

 

Mon  Journal

 

Un des hommes prit celui qui se trouvait le plus près de lui, l’ouvrit et lut à haute voix : « Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer !…. ». Il feuilleta les pages, ses collègues prirent d’autres carnets et lurent : « Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! Salaud, j’espère que tu brûles en Enfer ! ». Tous les cahiers étaient remplis de cette simple phrase, inlassablement répétée, sur toutes les lignes de toutes les pages.

Il faut croire qu’elle avait finalement réussi à exprimer ses sentiments…

 

 

© Eleonore Louvieux