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Publié par E.L.

      Il fallait bien se faire à l’idée ; depuis deux jours, une seule idée l’aidait à surmonter sa peine, une seule question flottait dans son esprit et ne trouvait aucune réponse : pourquoi Juliette avait-elle menti ? pourquoi avait-elle donné un faux nom de famille ?

     On ne cache pas son nom sans une raison ; une bonne raison... quelle pouvait-elle être cette bonne raison ? Devait-elle se protéger de quelqu’un ? Avait-elle quelque chose à dissimuler ? C’était certainement la raison la plus probable… Mais que pouvait-elle bien avoir à cacher ? Elle avait une vie si ordinaire, si simple, si banale. Il se noyait dans les doutes et les interrogations.

     Pourtant, il devait s’avouer sincèrement que ce n’était pas cela le pire. Le pire c’était de se demander pourquoi Juliette lui avait menti, à lui ? Après l’avoir perdue ainsi, il savait bien qu’il pourrait lui pardonner facilement d’avoir voulu dissimuler son nom (Nathan ou Renzo, cela ne changeait pas grand-chose en fin de compte) et il pourrait lui pardonner ce qu’elle avait à cacher (sans doute rien de bien grave… rien qui précisément ne puisse pas être pardonné) ; mais le fait qu’elle lui mente ainsi, prouvant par là-même qu’elle ne lui faisait pas confiance, lui était totalement insupportable.

     Après cette soirée funeste, Pieri lui avait demandé de rester chez lui pour le week-end. Il devait prendre un peu de recul, faire le point et surtout essayer de penser à tout ce qui s’était passé entre Juliette et lui, tout ce qu’ils s’étaient dit ; un détail, une anecdote, un petit rien du tout étaient susceptibles d’apporter un début d’explication. Laurent ne pouvait pas dire le contraire. Le policier savait que c’était on ne peut plus vrai et, si l’amoureux était réticent à l’idée de replonger dans tous ces souvenirs, il comprenait néanmoins que c’était nécessaire ; et qu’il ne pourrait pas s’en empêcher.

     Pieri l’avait convaincu dès lors sans trop de peine de rester chez lui pour ces deux jours malgré la répulsion qu’il avait à demeurer dans son appartement. Une fois entré, il ne put s’astreindre à se rendre dans la chambre. Les souvenirs étaient trop présents. Ils lui revenaient en tête les uns après les autres : ainsi la dernière fois qu’elle était venue, elle s’était regardée longuement dans le miroir collé au mur, face au lit. Debout, vêtue d’un tee-shirt qu’elle lui avait pris, à peine assez long pourtant pour lui dissimuler les fesses, elle s’était amusée à le taquiner sur le fait qu’il ne pouvait détacher son regard de ses cuisses. Il l’avait reconnu en riant, en disant que ce n’était pas « un crime ». « Va savoir ! » lui avait-elle répondu en souriant et en s’allongeant auprès de lui. Cette phrase anodine avait-elle un double sens ?... Il en était là ; à repasser chacune de ses réponses, de ses remarques, même les plus insignifiantes, courtes, voire monosyllabiques, en se demandant si elles avaient une signification cachée…

     A cause de cela, parce qu’il savait qu’il ne pourrait pas y échapper en rentrant chez lui, il avait hésité à se rendre dans un hôtel ; mais il lui faudrait bien remettre les pieds dans son salon et dans sa chambre, un jour ou l’autre. Il le savait ; ce n’était que reculer pour mieux sauter, alors autant franchir le pas le soir même. Il était resté néanmoins dans la pièce principale, incapable d’aller plus loin et s’était laissé tomber sur le canapé. Les yeux rivés au plafond, il avait passé les quelques courtes heures qui le séparaient de l’aube à ressasser tous ces souvenirs, pénibles mais qu’il ne pouvait refouler. Il est des circonstances dans lesquelles on ne peut pas faire autrement que de se faire mal.

     En tout cas, rester à son domicile "n’empêcherait pas l’enquête d’avancer" ; c’est ce que lui avait dit Pieri en le laissant devant chez l’immeuble. Il avait laissé sa propre voiture devant chez Juliette et avait été conduit au commissariat dans une voiture de service. Il n’avait donc pas de véhicule pour rentrer et le commissaire lui avait tout naturellement proposé de le raccompagner. Il était même prêt à passer quelques heures en sa compagnie, dans son appartement, à titre amical. Laurent savait qu’il était sincère, qu’il compatissait réellement, mais il avait préféré rester seul. Il avait besoin de repenser à tout ça et pour le faire, il fallait qu’il reste seul. Avant de repartir, Pieri lui rappela qu’il pouvait l’appeler à tout moment, que cela ne le gênerait pas. Il était seul ce week-end là et la semaine qui suivait. Laurent le savait divorcé et sans enfants ; il fréquentait un jeune professeur d’anglais d’un collège de la banlieue de N***, une femme dans la trentaine fraîchement divorcée elle-même. Rien de sérieux pour le moment, comme il le lui avait répété à chaque fois qu’il en avait eu l’occasion ; et d'ailleurs il n’était pas certain que Pieri eût envie que cela change.

"Cela n’empêcherait pas l’enquête d’avancer"… il s’en doutait bien. On avait le vrai nom – apparemment – de Juliette et ce serait assez facile de retrouver sa trace sans doute. Renzo… C’était un nom aux sonorités italiennes. Pourquoi changer ce nom en celui de Nathan ? Non, décidément, il lui en voulait...

     Enfin, si quand même, un peu...

     Enfin...

     A force de se répéter qu'il lui en voulait, il finit par se convaincre du contraire. Elle avait évidemment eu de bonnes raisons d’agir ainsi et, avant de lui en vouloir, il se devait de découvrir pourquoi elle avait préféré lui dissimuler son identité. Juliette n’était pas une midinette et elle avait les pieds sur terre ; de cela, il était absolument certain. Il en avait eu de trop nombreuses fois la preuve pour pouvoir en douter. Elle avait donc été poussée à cela. C’était à lui de comprendre pourquoi. D’abord, il fallait trouver qui était Juliette Renzo, ensuite il fallait creuser. Et c’est ce qu’il allait faire. C’est ce qu’il était bien décidé à faire en tout cas, à 11 h 30, alors qu’il finissait son deuxième paquet de cigarettes, le premier ayant été entamé à son arrivée au commissariat. Il aurait voulu partir sur le moment même au commissariat mais son corps éprouvait la fatigue que son esprit refusait de ressentir. Il n'avait pas dormi ni même vaguement somnolé depuis plus de vingt-quatre heures. Il était allongé sur le canapé et écrasa sa cigarette dans le cendrier posé à côté de lui ; il voulut s’asseoir mais il ne put réussir à relever son grand corps. Son mètre quatre-vingt-quinze refusa de se redresser et il sombra dans une sorte de léthargie, stade intermédiaire entre le sommeil et la veille.

     Cette pause ne fut qu’un pis-aller, pas moyen de se reposer vraiment et surtout, pas moyen de se couper de la réalité. Il ne rêva que de Juliette et ne fit que revivre son arrivée dans le salon, la découverte du corps, derrière le fauteuil, face au coin cuisine. Il voyait le sang, les yeux grand ouverts, qui semblaient le regarder comme pour l’enjoindre de trouver celui qui... Et, à genoux près d’elle, il jurait et jurait à nouveau qu’il trouverait, qu’il ne s’arrêterait pas tant qu’il n’aurait pas trouvé... Qu’elle soit Renzo ou Nathan, il lui devait de le découvrir... Le nom de Paul résonnait à ses oreilles et quand il reprit pied dans la réalité, après quelques heures de ce sommeil agité il n’eut plus que cette idée : diriger toutes ses recherches vers ce « Paul ». C’était obligatoirement quelqu’un qu’elle connaissait puisqu’elle l’avait appelé par son prénom. Il se souvenait avoir entendu Juliette supplier d’un « Ne fais pas ça ! » un peu flou. Si elle le tutoyait c’est qu’elle le connaissait. C’était avec cela qu'il fallait commencer.

     Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu'il était à peine 16 heures. Il ne pouvait pas aller au commissariat pour l’instant ; Renaud Pieri et Louis Toma ne l’auraient, de toute façon, pas laissé travailler avant lundi et il n’avait pas envie de discuter. Il avait trop peur qu’on lui dise qu’il était trop impliqué, qu’il n’avait pas l’esprit assez « serein » et qu’il ne pouvait donc pas s’occuper de cette affaire. Or quelque difficile que cela pût être, il ne voulait surtout pas être écarté de l’enquête.

Pour Juliette. Et pour lui aussi.

     Il se leva, péniblement ; il n’avait rien mangé depuis la veille et son estomac le lui fit violemment sentir. Il s'avança vers le  réfrigérateur. Il était plein : il avait en effet espéré qu’après sa demande et l’offre de la bague, Juliette viendrait passer le week-end chez lui. Pour cela, il voulait faire les choses bien et lui offrir un week-end dont elle se souviendrait. Il regarda sans réaction les trois bouteilles de champagne qu’il avait entassées dans le bas (c’est vrai qu’il avait vu un peu grand), le foie gras et le petit pot de caviar qu’il avait achetés… Il fit le tour des clayettes du regard et finit par s’arrêter sur celle du haut du haut : sa main attrapa un morceau de fromage... Il rompit un morceau de pain, prit un couteau et retourna s’asseoir sur le canapé.

     Il mangeait machinalement, sans avoir la moindre sensation de goût, sans être attentif à ses gestes.

     Pendant les heures nocturnes, le cauchemar qu'il avait fait l’assaillit à nouveau et vers quatre heures du matin, il finit par se lever. Se sentant enfin un peu de courage, il se rendit dans la chambre. Il savait que Juliette avait laissé quelques affaires et il décida de les rassembler. Y avait-il quelque information à en tirer ? Il réunit sur le lit deux soutien-gorges, quatre culottes, une brosse à cheveux, un élastique à cheveux, un chemisier... Elle avait déposé dans sa salle de bain quelques échantillons, une bouteille de lait démaquillant et une bouteille d’une lotion quelconque à la lavande ; il les mit avec le reste. Il avait beau tourner son regard vers tous les coins de la pièce, sous les chaises, sous le lit, il ne vit rien d’autre.

     Il tourna et retourna ces objets, froissa le chemisier entre ses doigts. Il avait encore l’odeur de son parfum. Il aimait bien ce parfum… Il avait toujours eu tendance à trouver que les femmes abusaient de ces artifices : maquillage, parfum… mais Juliette ne se maquillait pas et n’utilisait que ce parfum. Tout sur elle, malgré son allure discrète, donnait l’impression d’être fait pour elle : un foulard, un collier, ses gants… Etonnant pour une femme si jeune, elle ne sortait jamais sans un collier et adorait les gants. Elle en avait de toutes les couleurs et ne passait pas une seule journée un peu fraîche sans se couvrir les mains. Il trouvait que cela lui allait bien.

     Les heures passèrent sans qu’il en prît conscience et alors que le jour arrivait, il retourna s’allonger sur le canapé du salon. Il avait à nouveau faim, mais n’avait pas envie de manger. Il avait plutôt envie de boire quelque chose de fort. Il n’avait rien chez lui ne buvant que très rarement des alcools forts. Juliette n’en buvait pas non plus beaucoup ; elle appréciait seulement un occasionnel verre de champagne ou de vin blanc. Au début, il avait été surpris de voir qu’elle aimait tant le vin blanc sec, dans son esprit les femmes aimaient les vins blancs liquoreux et moelleux…

     En cet instant, lui, il aurait bu volontiers un verre de whisky ou de cognac. Il retourna donc vers le frigo et en sortit une bouteille de Sancerre achetée pour elle. Il la déboucha, s’en servit un verre. Le verre dans une main et la bouteille dans l’autre, il retourna vers le canapé. Le liquide, tombant dans un estomac vide, lui vrilla le ventre. La première sensation désagréable passée et une fois le verre terminé, il commençait à se sentir un peu moins lourd. Il se versa un deuxième verre de vin, se dit qu’il devrait manger quelque chose avec, ne serait-ce qu’un morceau de pain, n’eut pas le courage de se  lever et se contenta de siroter le vin, verre après verre. La bouteille fut bientôt vide ; il faisait grand jour dehors et il avait tamisé la lumière à l’intérieur en tirant les épais rideaux de son salon. L’esprit embrumé, il finit par somnoler à nouveau. La fatigue, accentuée par l’alcool, le maintint dans une espèce d’abrutissement pendant plusieurs heures. Il se réveilla dans la nuit du dimanche au lundi, la bouche un peu pâteuse. Il n’était pas habitué à boire plus d’un verre ou deux pendant les repas, alors une bouteille entière de Sancerre ingurgitée le ventre vide, cela ne lui réussissait pas. Il s'assit et se prit la tête dans les mains ; nauséeux, sans force, il se mit à pleurer, sans sanglots et sans énergie. Les larmes coulaient et il les laissaient tomber… Cela dura de très longues minutes.

     Il regarda sa montre : il était deux heures du matin. Il se rendrait au commissariat à sept heures, il avait donc encore quatre heures à attendre. Il alla chercher le chemisier de Juliette, se le mit en écharpe autour du cou et s’allongea à nouveau en attendant que les heures avancent.

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux