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Publié par E.L.

Commissariat de Police, rue Victor Hugo, N*** - 27 avril 2001

 

     Le commissaire Renaud Pieri s'assit face à Laurent, une sincère compassion se lisait sur son visage. Il aimait bien ce jeune homme plein de qualités appréciables : il était courageux, investi et surtout ne lâchait jamais une piste quand il avait senti quelque chose. Il avait le "nez" pour repérer ce qui ne collait pas et cette curiosité lui avait valu quelques résultats satisfaisants, en particulier avec l’affaire de la 'Lune Rouge'. Pieri aimait bien cette ténacité et il lui prédisait un avenir assez brillant dans le métier ; même une progression rapide si Laurent réussissait à mettre de côté sa modestie - son humilité parfois - trop pesante. S’il appréciait, lui, cette discrétion ce n’était pourtant pas l'atout privilégié de la réussite.

     Il tendit à Laurent une tasse de café que celui-ci prit machinalement après l’avoir regardée, hagard, pendant quelques secondes. Il hésita et rompit finalement le silence.

« - Que s’est-il passé ? »

Rien. Aucune réaction.

« -Vous en avez la moindre idée ? »

Signe négatif.

« - Vous connaissiez la victime ? »

Nouveau signe, affirmatif.

            Pas une syllabe n'avait pu être prononcée. Laurent but une gorgée et attendit encore quelques secondes. Pieri ne trouvait pas utile de le bousculer. Il savait que sa nuit serait blanche de toute façon, alors quelques secondes de plus ou de moins ne changeraient pas la donne. Après quelques minutes, la voix de Laurent si fit entendre.

« - Je la connais depuis le mois de septembre. On s’est rencontré le 25 août, la première fois, et les choses sont devenues vraiment sérieuses en septembre.

- Sérieuses ?

- Oui. Enfin… Oui...On peut le dire comme cela. Vous voyez ? »

Il sortit de sa poche l’écrin contenant la bague et l’ouvrit. Pieri se contenta de hocher la tête.

« - J’ai demandé plusieurs fois à Juliette de venir s’installer chez moi, mais elle ne veut pas ; elle trouve que c’est trop rapide. Elle n'arrête pas de me répéter que je ne la connais pas vraiment... en tout cas pas assez. Je ne veux pas insister ; Juliette n’est pas du genre à accepter de faire ce qu’elle n’a pas envie de faire. Alors, elle vient chez moi et je vais chez elle. Parfois. Pas souvent, elle préfère venir chez moi.

- Et ce soir, que s’est-il passé ?

- J’étais au téléphone avec elle... Vers 18 h 00... je voulais la prévenir que je passerais la prendre à 19 h ou 19 h 15. Nous devions passer la soirée ensemble. Et puis, je lui parlais... et elle a changé de ton... Sa voix est devenue plus... je ne sais pas... saccadée : comme sous le coup d’une surprise, vous voyez ? »

Pieri fit un signe de tête ; il voyait.

 « - J’ai compris qu’elle parlait à quelqu’un. Une personne qui venait d’entrer chez elle. Elle a dit quelques mots... mais je ne comprenais rien... C'était comme un bruit de fond. Et puis, ensuite je l’ai entendu crier : "Paul". Je l'ai bien entendu, ça ! Et il y a eu un coup de feu... Et puis, plus rien. »

     Il ravala les sanglots qui lui montaient dans la gorge. Il ne voulait pas craquer car, alors, il ne pourrait plus finir de tout raconter. Or il le fallait. Il savait à point il était important de tout raconter à Pieri le plus vite possible, de garder ainsi une trace de ce qui s’était passé. Il aurait le temps de se laisser aller plus tard, quand... enfin plus tard. 

« - J’ai appelé Louis Toma, pour lui demander de me rejoindre sur place et j'y suis allé de mon côté. Enfin, je veux dire, chez Juliette. J’ai frappé mais elle n’a pas répondu... alors je suis passé par derrière. La fenêtre de la chambre était ouverte, je suis entré...  et puis, je l’ai trouvée derrière le fauteuil. Et puis, Louis a frappé. J'ai ouvert ; il est entré et je suis sorti. Je ne pouvais plus tenir. La voir comme ça… je ne pouvais pas.

- Vous l’aviez vue dans la journée ?

- Non, en fait on ne s’est pas vus depuis trois jours, parce qu’elle avait des affaires à régler, d’après ce qu’elle m’avait dit. Elle n’a pas eu beaucoup de temps libre cette semaine.

- Quelles affaires ? »

Il secoua la tête ; il n’en savait rien.

« - Vous n’avez pas demandé ?

- Juliette n’aime pas qu’on lui pose des questions. Elle se renferme chaque fois qu’on essaye de lui demander quelque chose.

- Ça  ne vous gênait pas ?

- Elle est comme ça. Ce n'est pas grave. »

Pieri ne releva pas le verbe au présent. Le pauvre garçon allait prendre conscience assez vite que ce présent n’existait plus et qu’il allait devoir parler d’elle au passé.

« - Elle a été tuée d’une balle à bout portant. Et elle tenait l’arme dans la main ; vous savez si elle en possédait une ?

- Une arme... Non ! bien sûr que non. Pourquoi faire ?

- Je ne sais pas...

- Non, franchement, non !  Enfin, je n’en sais rien, je ne crois pas... Non vraiment ;  pour quelles raisons aurait-elle une arme ? »

Pieri se taisait.

« - Je sais à quoi vous pensez et je sais que ce n’est pas possible. Elle ne peut pas avoir fait cela. Je vous dis que je l’avais au bout du fil quand ça c’est passé. Le type a voulu faire croire à un suicide. Il ne se doutait pas qu’il y avait un témoin.

- Oui... mais un témoin qui n’a rien vu…

- Je vous dis que…

- Laissons cela pour l’instant...

- Mais…

- Je vous crois… »

Pieri se tut quelques instants avant de reprendre :

« - Vous avez dit qu’elle a appelé une personne : "Paul". Vous l’aviez déjà entendue faire référence à une personne portant ce prénom ?

- Non ; jamais. Elle ne me parle de personne, à part d’une de ses collègues de travail, une certaine Amandine avec qui elle a l’air de bien s’entendre.

- Où travaillait-elle ?

- Elle a trouvé une place dans une entreprise de ménage. Elle est appréciée... enfin d’après ce qu’elle m’a dit ; ça se passe bien. Cela ne m’étonne pas ; elle ne compte pas ses heures et on dirait qu’elle fait tout son possible pour ne pas se faire remarquer.

- Depuis combien de temps travaillait-elle dans cette entreprise ?

- Depuis ses dix-huit ans.

- Quel âge avait-elle ? »

Laurent releva lentement la tête ; il prenait conscience de la situation et des propos de Pieri.

« - Avait ? »

Pieri secoua doucement la tête.

« - Je suis désolé. »

Le lieutenant resta silencieux pendant quelques secondes. Il voulut prendre la parole mais sa gorge était nouée ; il ne réussissait qu’avec une peine grandissante à garder le contrôle de ses nerfs. Enfin, il finit par serrer les mâchoires ; son visage blêmit encore et il ferma les yeux.

« - Elle venait d’avoir 25 ans ; elle était née le 27 décembre 1975. »

Il avait dit cela d’une voix vacillante, les yeux toujours fermés.

« Savez-vous si elle avait de la famille ?

- Elle m’a dit que toute sa famille était morte dans un accident de voiture ; elle avait un frère qui est mort avec ses parents.

- Quand cela s’était-il passé ?

- Je ne lui ai jamais demandé.

- Décidément, vous n’êtes pas un type curieux. »

Le jeune homme ne répondit rien. Ce n’était pas vrai ; il était curieux. Il aurait bien voulu savoir mais Juliette ne disait que ce qu’elle voulait et il était inutile d’insister.

« - Bon ne vous inquiétez pour le reste, reprit Pieri. On creusera au fur et à mesure.

- De toute façon, même si Nathan n’est pas rare comme patronyme, des Juliette Nathan il ne doit pas y en avoir des centaines. On pourra retrouver la trace de l’accident.

- Pourquoi dites-vous cela ?

- Dire quoi ?

- Juliette Nathan ? »

Laurent le regarda sans comprendre. Après quelques secondes, il répondit lentement :

« -Parce que c’est son nom !

- C’est le nom qu’elle vous avait donné ? »

Le jeune officier resta interdit puis reprit agacé.

« - Qu'est-ce que ça veut dire ? C’est son nom ; Juliette Nathan. Vous l’avez bien vu quand même, chez elle, sur sa boîte aux lettres, dans ses papiers ; je suppose quand même que vous avez commencé à regarder, non ?

- Vous vous connaissiez depuis septembre ? Depuis six mois ?

- Oui.

- Vous aviez eu l’occasion d’échanger des papiers, des factures, des chèques ?

- Non ; nous n’avions pas besoin de papier à en-tête pour nous écrire. »

Le commissaire ne releva pas et insista :

« - Oui mais pour les paiements : chèque, carte bleue… ?

- Juliette payait tout en liquide, quand elle avait quelque chose à payer. Pour les sorties, je l’invitais. Cela vous semble ringard ?

- Cela ne vous étonnait pas ?

- ….

- Je veux dire, qu’elle paye tout en liquide…

- Un jour, je lui en ai parlé ; elle m’a répondu que les gens qui ont peu de moyens et un tout petit salaire préfèrent payer en liquide. Ils savent où ils en sont comme cela et c’est plus facile de gérer un budget. Cela ne me semblait pas incohérent.

- Naturellement…, dit Pieri d’un ton conciliant. Mais si j’insiste c’est que... ce n’est pas le nom que nous avons trouvé dans ses papiers. Il y avait bien le nom de Juliette Nathan sur la boîte aux lettres de l’appartement, mais sa carte d’identité ne donne pas le même. Elle s’appelait apparemment Juliette Renzo. »

Laurent ne répondit rien. Il semblait pétrifié.

« -Vous n’avez jamais entendu ce nom ? insista Pieri.

- Jamais… Vous êtes certain qu’il ne s’agit pas de quelqu’un d’autre ?

- C’est bien sa photo et Juliette Renzo est également née le 27 décembre 1975. Je ne pense pas que ce soit un hasard. »

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux