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Publié par E.L.

Ma première grève.

 

     Le Jeannot était devant nous. Planté sur ses deux pieds, les poings sur les hanches, il nous regardait tous, survolant du regard le groupe que nous formions. On entendait les murmures de mécontentement qui s'élevaient et il était visible que nous n'étions pas prêts à reprendre le travail.

     Tout à coup, comme si nous avions tous compris ce que voulait Gallard, le Jeannot, tout le monde trouva sa place : certains s'assirent par terre, d'autres se glissèrent sur les bancs qui entouraient la place. La détermination se lisait sur tous les visages.

     Bien sûr, trois « jaunes », s'étaient écartés. Ils ne voulaient pas être associés aux récalcitrants et ne voulaient pas soutenir nos revendications. Il en faut toujours un ou deux, pensais-je… Cette fois, ils étaient trois. Ils regardaient de côté la masse des mécontents et faisaient tout leur possible pour ne pas se faire remarquer.

     Gallard, voyant que nous l'encouragions en silence, finit par prendre la parole. Sa main droite quitta sa hanche, le poing s'ouvrit et l'index pointa le ciel en même temps que retentissait un sonore :

« Camarades ! »

     Le silence complet se fit. Tous les yeux étaient braqués sur lui.

     Encouragé par cette attention qu'il venait de gagner, il reprit :

« Camarades !

Nous sommes dans une période agitée. »

     C'était vrai. Nous étions en 1947. Ceux qui s'en souviennent savent que plusieurs grèves avaient éclaté : Renault, Citroën et la SNCF étaient déjà touchés par des mouvements sociaux dus au mécontentement profond des travailleurs. Les revendications étaient simples et malheureusement trop banales : meilleures conditions de travail et hausses des salaire. On sentait bien que, dans les classes populaires, les voix se déliaient et que les gens osaient de plus en plus dire à haute voix leur colère. Cette fois, c'était nous qui étions concernés.

     Gallard poursuivit :

« Nos camarades des grandes usines ont déjà obtenu gain de cause. Alors, nous aussi, on doit se faire respecter. On est en République. Et la République, c'est pas rien ! Ca veut dire qu'on a des droits ! Et qu'on doit les faire reconnaître. Y en assez de pas être entendus ! »

     Un « ouais » enthousiaste et sonore accueillit cette proposition. Gallard attendit le silence et reprit dès que sa voix put se faire entendre de nouveau :

« Les horaires, c'est les horaires ! »

     Un nouveau cri tout aussi sonore et enthousiaste se fit entendre. Cette fois, les deux mains de Gallard étaient dans l'air et on le voyait appeler au silence. Il était évident que la clameur s'accompagnait d'une volonté d'agir.     

© Eleonore Louvieux.