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Publié par E.L.

     Prostré sur une chaise du commissariat de la rue Victor Hugo à N***, Laurent essayait de reprendre ses esprits. Les avant-bras posés sur les cuisses, la tête entre les mains. Jeune lieutenant de police de vingt-sept ans, il commençait à se faire une place dans le métier - en particulier grâce à « l’affaire des pavillons de la ‘Lune rouge’ ». C'est ainsi que la presse avait baptisé l'affaire résolue la semaine précédente et qui lui avait valu un petit moment de gloire ; gloire modeste, mais gloire quand même. Laurent avait en effet démasqué les auteurs des multiples agressions qui avaient assombri ce quartier de banlieue, au nom presque inquiétant. Heureusement, les conséquences étaient limitées – si l’on peut dire – : quelques ecchymoses et des vols ; des sommes importantes ainsi que des objets précieux avaient été dérobés, mais peu de sang avait été versé et, surtout, aucune mort n’était à déplorer.

     Après la période d'euphorie, ses journées étaient vite devenues moins trépidantes et avaient enfin retrouvé leur routine antérieure. Jusqu’à ce soir-là. Ce soir-là... où il devait retrouver Juliette. Ils devaient manger ensemble, puis après le repas, au restaurant ou bien chez lui selon ce qu’elle aurait préféré, il aurait sorti l'écrin : cette bague de fiançailles qu’il avait dissimulée dans sa penderie pendant presque trois semaines et qu'il emportait dans sa poche de pantalon ou de veste depuis quelques jours de peur de s'en séparer. Il n’avait pas voulu se lancer dans une déclaration, tant que l'affaire des pavillons était en cours et désormais il allait enfin passer cette bague au doigt de Juliette. Et elle ne se doutait de rien ; ce qui contribuait à le rendre plus anxieux sans doute encore.

     Trois jours plus tôt, il lui avait annoncé qu’il voulait l'inviter, histoire de passer un moment agréable en cette fin de semaine, tous les deux. Elle l’avait regardé fixement, avant d’accepter. A ce moment-là, il avait eu un doute ; mais non, il n’y avait aucune chance qu’elle sache ce qu’il avait en tête. En réalité, il était un peu hésitant et pour cause. Il l'avait découverte très anti-conformiste et n’était pas du tout certain que sa réaction serait celle qu’il attendait, bien au contraire. Tant pis, il allait sauter le pas et il verrait bien ensuite... cela ne changerait de toute façon pas grand-chose pour lui, se répétait-il. Il voulait qu'elle fasse désormais partie de sa vie. Il ne se demandait jamais s'il l'aimait, mais il savait tout simplement qu'il ne voulait plus vivre sans elle. Elle avait envahi sa vie sans qu'il puisse même en prendre conscience : dès leur première discussion, il ne voulait plus la quitter, alors qu'elle semblait avoir précisément l'envie inverse. Complètement ringard ; c'est ainsi qu'il se sentait. Tant pis. Et c’est pourquoi il n’en avait parlé à personne.

     Ce soir-là, il se trouvait à la place du témoin ; il n'était plus celui qui interroge. Il avait appelé Juliette vers 18 h pour la prévenir : il serait sans doute devant chez elle entre 19 h et 19 h 15. Mais il avait entendu sa voix changer. Interdit, il avait écouté : elle parlait à un homme qui venait sans doute d’entrer chez elle. Sa voix était devenue brusque, haletante. Il ne savait pas si elle avait toujours en tête alors qu’il était, lui, toujours à l’autre bout de la ligne. Elle devait avoir écarté le combiné de son oreille car sa voix s’entendait, éloignée. Il distinguait, avec peine, ses paroles mais il ne pouvait pas entendre celles de l’autre. Elle avait crié. Un nom avait résonné aux oreilles de Laurent puis le claquement d’un coup de feu.

     Et le silence.

     Il avait appelé plusieurs fois dans le combiné. En vain ; plus personne ne parlait, plus un bruit ne se faisait entendre, il n’avait même pas pu entendre le tireur prendre la fuite (il s’était enfui, cela ne faisait aucun doute). Tremblant, hagard, il avait contacté un collègue en même temps qu'il était parti vers la rue Camus, où se trouvait le petit appartement de Juliette. Il avait frappé sans obtenir de réponse. L’appartement était au rez-de-chaussée et donnait sur une cour intérieure. Il avait fait le tour ; la fenêtre de sa chambre était entr’ouverte. Il l’avait enjambée et s'était laissé tomber dans la pièce. Le cœur battant, il avait avancé dans l’appartement. Sortant de la chambre à pas de loup, l’arme à la main ; un coup d’œil vers la salle de bain située à droite, au bout du couloir. La porte béante laissait voir qu’il n’y avait personne ; la pièce était si petite que personne n’aurait pu s’y cacher sans être aperçu. Il partit vers la gauche et parcourut les quelques pas qui le séparaient de la pièce principale, celle qui tenait lieu de salon, de salle à manger et de cuisine. Elle n'était meublée que d'un fauteuil, exception faite de deux chaises pliantes posées contre un mur. Par terre, derrière le fauteuil, il vit une main et se précipita pour la prendre. Inerte.

     Un tambourinement à la porte le fit sursauter. C’étaient ses collègues ; il les fit entrer et se précipita dehors. Dans la rue, il essaya avec peine de retrouver son souffle. Son estomac se révolta. Il n'eut que le temps de prendre appui au mur de l'immeuble avant de vomir.  Un passant le regarda, l’œil désapprobateur, et s'éloigna rapidement. Un collègue le rejoignit, lui mit la main sur l’épaule et le guida jusqu’à la voiture de police la plus proche. Il s’y glissa, sans réaction, à peine conscient de ce qu'il faisait.

     Au commissariat où on l’avait amené depuis presque deux heures, il était lourdement assis sur une chaise, dans un bureau qui n’était pas le sien. Il regardait par terre, sans rien voir. Toujours incapable de reprendre ses esprits ; toujours incapable de comprendre que Juliette était morte.

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux