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Publié par E.L.

Commissariat de Police, rue Victor Hugo, N*** - 30 avril 2001

 

     A sept heures, ainsi qu’il l’avait prévu, il franchissait le seuil du commissariat. Il reçut quelques messages de sympathie ; quelques poignées de mains furent échangées, qu’il savait sincères même si elles étaient peu démonstratives. Sans s’attarder néanmoins, il prit la direction du bureau de Renaud Pieri. Il se préparait à attendre une bonne heure l’arrivée de ce dernier mais à sa grande surprise, le commissaire était déjà dans son bureau, plongé dans la lecture de documents, dont un tas conséquent jonchait son bureau. A son entrée, il se leva la main tendue vers lui. Quelques mots, quelques banalités sur son état de santé et son hypothétique repos du week-end furent vite balayés et Laurent put enfin poser cette question qui l’obsédait depuis deux jours :« Vous avez trouvé qui est Paul ? »

     Pieri ne répondit pas tout de suite et lui montra une chaise. Il sortit et revint avec deux tasses de café ; il lui en tendit une, fit quelques pas pour retourner derrière son bureau et se ravisa. Déplaçant une chaise, il vint s’asseoir en face de Laurent.

« Pour commencer, nous avons trouvé qui était Juliette Renzo. Pas une drôle de vie qu’elle a eue d’ailleurs ! »

     Laurent fit un signe de tête. Il ne le savait pas avec certitude mais il s’en doutait. Il but une gorgée de café pour se donner une contenance et Pieri reprit, de cette voix traînante, presque mélodieuse qui avait en général le don de calmer Laurent, mais qui, en l’occurrence, avait plutôt celui de l’agacer.

« Elle était bien née le 27 décembre 1975. Elle avait été adoptée ; vous le saviez ? »

Laurent se contenta une fois de plus d’un signe de tête : non, il ne le savait pas.

« - Elle était née à M***, en banlieue parisienne, de père inconnu. Sa mère l’a élevée seule pendant quatre ans et rien n’a été signalé pendant cette période. Mais un soir, alors qu’elles rentraient toutes les deux en fin de journée à leur domicile, il y a eu une bousculade et la mère a été poussée sur le quai du RER, juste au moment où le train arrivait. Elle a été tuée sur le coup. Sale affaire ! Un accident vraiment des plus bêtes selon les différents témoignages que l'on a pu trouver. En tout cas, cela a été tragique pour la petite : il n’y avait pas de famille, apparemment, alors elle a été placée. »

- Juliette était là quand l’accident a eu lieu ?

- Oui ; elle était avec sa mère. Elle dû assister à tout mais selon les rapports de l’époque, elle ne voulait pas en parler. Ce n’est pas très étonnant. C’est même assez fréquent que des enfants ne veuillent pas évoquer des circonstances traumatisantes pour eux.

- Mais…, il se ravisa. Non, rien… et après ?

- Après, elle a été adoptée par un couple, quand elle avait cinq ans ; enfin presque, c’était en octobre 1980. »

Il lui tendit une feuille.

« - Les Renzo. Pierre et Sophie. Sophie, née Lohan. Elle vous en avait parlé ?

- Non ; elle m’a juste dit qu’ils étaient morts dans un accident de voiture avec son frère.

- Il y avait bien un frère, adopté également, en 1974, le 1er septembre pour être exact, alors qu’il avait six ans. Il est né le 06 juin 1968.

- Il est mort à quel âge ? Juliette ne m’avait pas donné la date de l’accident. Elle disait que c’était trop dur d’en parler et qu’elle préférait laisser cela de côté.

- A notre connaissance, pour le moment, il n’est pas mort. Nous avons du mal à savoir où il se trouve actuellement mais nous n’avons aucune trace d’un éventuel décès le concernant.

- Alors, cela doit être assez facile de le retrouver et de lui demander s’il connaît un certain Paul. Et les parents sont-ils morts dans un accident ; est-ce que vous avez trouvé quoi que ce soit qui puisse les concerner ?

- Pour les parents, nous n’avons pas grand-chose ; nous n’avons rien trouvé qui pourrait les lier à un quelconque accident. Enfin, on cherche encore. Pour le frère…

- Il faut le retrouver en priorité ce frère, coupa Laurent. Il pourra nous dire s’il a déjà entendu parler d’un certain Paul, martela-t-il à nouveau.

- Sur ce point, pas besoin de lui pour être renseigné : il s’appelle Paul. »

Pieri avait prononcé cette dernière phrase encore plus doucement, comme s’il voulait atténuer l’effet que ferait l’information. Laurent le regarda pendant quelques secondes sans réagir. Il posa enfin sa tasse sur le bureau et répéta comme s’il voulait être sûr d’avoir bien compris :

« Il s’appelle Paul ? »

Signe de tête affirmatif. Laurent prit une profonde inspiration et se leva d’un bond :

« - Alors c’est lui. Il faut le retrouver. C’est lui qui est venu. C’est pour cela qu’elle le connaissait et qu’elle n’a pas réagi quand il est entré chez elle. C’est lui qui l’a tuée, sûrement un conflit de famille ; c’est pour cela qu’elle était partie et qu’elle ne voulait pas qu’on la retrouve. Qu’elle avait changé de nom…

- De ce côté, c’est sans doute un peu plus complexe. Juliette travaillait depuis 1994, depuis qu’elle avait eu dix-huit ans. Elle a d’abord travaillé à Paris, déjà dans une entreprise de nettoyage ; elle vivait en foyer. Cela a été facile à trouver. Elle était connue sous son nom de Renzo, personne nulle part n’a entendu le nom de Nathan. C’est quand elle est arrivée à N***, en 1998, qu’elle a pris apparemment ce nom, enfin pour sa vie sociale… car pour le reste, tous ses contrats, le bail de son appartement… tout, je dis bien tout, est au nom de Renzo. Elle a été embauchée tout de suite dans l’entreprise de nettoyage dans laquelle elle travaillait. Elle était appréciée, discrète, courageuse… bref l’employée lambda. »

Il s’arrêta et regarda Laurent quelques instants. Celui-ci ne prononça pas une parole, il attendait la suite.

« - C’est du coup assez incompréhensible cette histoire de nom de famille. A quoi cela pouvait-il bien lui servir de se faire connaître des autres sous un autre nom ? A part son employeur qui n’était pas en relation directe avec elle, les autres employés la connaissaient sous ce nom de Nathan, ainsi que vous et les autres habitants de son immeuble qui n’ont vraiment pas grand-chose à dire d’elle. La...(il hésita pour trouver le mot qui lui semblait le plus adéquat)... discrétion semblait vraiment être une seconde nature chez elle…

- Quelle importance ? Il faut trouver le frère et lui demander pourquoi il l’a tuée ?

- Enfin, si c’est lui qui l’a tuée...

- Je ne vois pas comment il peut en être autrement.

- Il n’y a pas qu’un seul « Paul » en France… »

Laurent avait de plus en plus de mal à dissimuler son agacement et cela se voyait. Aussi crut-il bon d’ajouter :

« Enfin... Ce que je veux dire, c’est que nous devons rester prudents… Nous faisons tout notre possible pour le retrouver de toute façon. »

Le jeune policier avait compris qu’il devait prendre sur lui et ne pas se laisser déborder ni dans les gestes, ni dans les propos s’il voulait conserver la confiance de Pieri sur cette affaire. Il fit par conséquent une pause et lança ensuite du ton le plus neutre qu’il put, la question qui lui brûlait les lèvres.

« Avez-vous trouvé quelque chose sur ce Paul ? »

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux