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Publié par E.L.

I

 

          Elle serrait entre ses doigts le courrier qu’elle venait d’ouvrir. Elle l’attendait depuis si longtemps ce signe du destin. Elle avait déjà lu la lettre deux fois, pour être certaine de ne pas se tromper. Pour ne pas se réjouir trop vite. Elle la relut une troisième fois. Non. C’était bien écrit, clairement. Enfin !

 

II

 

            Toute sa vie n’avait été qu’une suite d’épreuves à ses yeux. Comme Œdipe, elle avait le sentiment qu’une décision avait été prise avant sa naissance par des forces infernales et qu’elle avait été condamnée à n’avoir jamais de chance. Cela changeait enfin !

            Sa mère biologique était morte en lui donnant le jour. C’est, du moins, ce qu’on lui avait dit, et son père biologique l’avait abandonnée aux « soins » d’une tante ; qui très vite, à son tour, l’avait abandonnée aux « bons soins » d’une association humanitaire. Elle était née dans un village d’Afrique et elle avait été adoptée par une famille normande, alors qu’elle venait d’avoir quatre ans. Elle aurait pu, à partir de ce moment, connaître une vie paisible et heureuse. Mais ce n’est pas ainsi qu’elle définissait son existence.

            Paisible, sa vie le fut. Elle l’avait toujours été ; répétitive, même ; morne, aussi. Elle avait grandi dans un petit village normand, où elle était la seule personne de couleur. Cela lui valut d’entendre tous les sarcasmes, les moqueries, les insultes… possibles. Ses parents lui disaient de ne pas y faire attention, que ces imbéciles regretteraient plus tard leurs propos. Mais les enfants stupides deviennent bien souvent des adolescents stupides et pour certains – trop nombreux ! - des adultes tout aussi stupides. Comme quoi, pour certaines personnes, cela ne sert vraiment à rien de vieillir ! Elle continua donc de subir ces remarques idiotes et le temps, comme le disait Brassens, ne fit rien à l’affaire.

            Sa scolarité fut médiocre . Elle avait beau essayer et travailler dur, d’arrache-pied, elle ne réussissait jamais à décoller au-dessus de la moyenne. Elle ne semblait être douée pour aucune matière mais elle faisait son possible dans toutes. Elle comprit, bon gré mal gré, une fois adolescente que les mots succès, réussite, brillant(e), ne seraient jamais formulés à son égard. Cela la peina quelque peu, quand même, mais quand elle songeait au petit village perdu d’Afrique d’où elle venait, elle se réconfortait, seule dans sa chambre en se disant qu’elle avait eu de la chance et qu’on ne peut pas tout avoir dans la vie.

            Quand elle eut seize ans, Internet lui permit de découvrir un peu plus ses origines, la culture de ses racines ; Dans un premier temps, ses parents essayèrent de la convaincre que c’était inutile ; elle les écoutait le plus souvent, néanmoins sur ce sujet, elle ne put s’empêcher de poursuivre ses recherches. Elle passa des heures à ouvrir les différentes pages de sites, blogs, forums… Elle ne comprit pas toujours ce qu’elle voyait ou lisait ce qui ne l’empêchait pas de faire défiler les pages mécaniquement. Quand elle en eut assez, elle cessa. Elle était mieux quand même là où elle se trouvait. Ses parents lui avaient dit que son « géniteur » avait  disparu (c’était le mot qu’ils employaient, préférant garder celui de « père » pour désigner M. Laresque) et que la tante qui l’avait abandonnée était morte quelques mois après le départ de Coumba pour la Normandie. Elle n’avait pas d’amis en France, d’accord, mais elle avait au moins une famille.

            Elle en prit son parti en se répétant que c’était une chance.

            On ne peut pas tout avoir dans la vie.

           Elle passa de l’école primaire au collège, puis du collège au lycée, sans laisser nulle part une quelconque impression, bonne ou mauvaise. Si elle avait été d’une autre couleur de peau, il y aurait même eu à parier que personne ne l’aurait remarquée, que personne ne se serait souvenu d’elle. Ses résultats étaient moyens ; ses professeurs prenaient toujours un ton désolé pour en parler à ses parents : elle travaillait beaucoup, cela se voyait ; elle faisait beaucoup d’efforts et y mettait beaucoup de bonne volonté, cela ne faisait aucun doute. Pourtant elle ne réussissait pas à obtenir des résultats convenables ; ils étaient toujours passables, au mieux. Ils ne savaient plus quel mot employé au bout d’un moment, pour essayer d’être positifs. Les formules telles que

« Ne te décourage pas »,

« Ne baisse pas les bras »,

« Ne relâche pas tes efforts »,

« Travail sérieux et régulier même si les résultats ne sont pas là… Continue. »…

abondaient sur ses bulletins. Elle se demandait bien parfois à quoi tout cela servait ; et pourtant…

            Et pourtant, elle travailla toujours beaucoup ; tous les soirs, tous les week-ends. Elle rentrait chez elle le soir, avec le car de ramassage scolaire. Elle passait quelques minutes dans la cuisine avec sa mère et ensuite, elle s’enfermait dans sa chambre jusqu’à l’heure du dîner. Elle travaillait, apprenait des leçons dont elle aurait oublié la moitié trois ou quatre jours plus tard, faisait des exercices auxquels elle ne comprenait pas grand-chose mais sur lesquels elle s’appliquait avec le plus grand sérieux, suivant à la lettre les conseils donnés dans la journée.

            Ses parents avaient bien l’un et l’autre essayé de l’aider mais ils renoncèrent quand ils virent qu’il leur fallait faire les exercices eux-mêmes s’ils voulaient les voir faits correctement. C’était inutile. Ils ne pouvaient pas apprendre non plus les leçons à sa place. Aussi décidèrent-ils de la laisser se débrouiller, ce qui convenait également à Coumba qui préférait travailler seule dans sa chambre.

 

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux

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