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Publié par E.L.

            Pendant toute son adolescence, elle ne sortit jamais de chez elle sans ses parents. Elle n’avait pas d’amis en classe ; elle ne chercha jamais à s’en faire. Ses parents lui avaient posé quelques questions sur ses camarades de classe, espérant qu’elle finirait par se lier à l’une d’entre elles. Ils proposèrent d’en inviter quelques-uns pour son anniversaire une fois ou deux mais elle refusa. Elle-même n’était d’ailleurs jamais invitée. Les questions s’espacèrent de plus en plus et finirent par disparaître. Pourtant ses camarades, dans leur grande majorité, n’étaient ni méchants, ni distants ; elle aurait pu s’approcher d’eux et essayer de gagner leur sympathie. Elle n’en fit jamais la démarche. Sans trop savoir pourquoi. C’était comme ça.

            Quand elle allait faire un tour dans le centre de Lisieux, qui était la ville la plus proche, c’était toujours avec ses parents. De temps en temps, ils l’emmenaient au cinéma. Ils mangeaient ensuite dans un petit restaurant, quand le film était en fin d’après-midi. Si la séance avait lieu en début d’après-midi, ils mangeaient une glace et marchaient un peu dans la ville avant de rentrer. Dans ces moments-là, elle se trouvait heureuse. Elle se sentait bien et quand elle retrouvait sa chambre le soir, elle se couchait le cœur léger.

            Elle aurait pu se réfugier comme certains jeunes dans le monde de l’imaginaire, en grandissant, elle aurait pu passer des heures sur les réseaux sociaux mais elle ne le fit jamais. Quand elle se sentait triste, un peu trop seule, un peu trop rejetée, un peu trop médiocre, elle s’asseyait à côté de sa mère qui faisait de la couture pour les habitants des environs : petites retouches, petites réparations et parfois, des vêtements qu’elle confectionnait entièrement. Elle travaillait dans le silence ; Coumba venait lui parler, lui raconter ses journées. Jamais elle ne refusa de l’écouter. Jamais, elle ne lui dit d’aller « s’occuper ailleurs » parce qu’elle avait « à faire ». Au contraire, elle l’accueillait d’un mot gentil, l’invitait à s’asseoir et sans quitter son ouvrage des yeux, l’écoutait avec des hochements de tête qui montraient à Coumba qu’elle suivait son monologue. Dans ces moments, Coumba se sentait mieux, bien même. Elle comptait pour quelqu’un.

 

 

Cet attachement qu’elle éprouvait pour ses parents ne faiblit jamais. Elle passa un CAP de secrétariat qu’elle obtint de justesse (comme toujours) mais ses parents étaient fous de joie et son père la félicita avec un tel enthousiasme qu’elle eut le sentiment de vivre une incroyable victoire. Sa mère, émue, l’embrassa vivement, les larmes aux yeux. Ils fêtèrent le diplôme ensemble, le soir, dans un restaurant de Rouen ; M. Laresque les emmena en disant que rien n’était trop beau pour Coumba ce soir-là. Elle était comblée. C’était la première fois qu’elle ressentait une telle émotion : elle était fière de quelque chose qu’elle avait fait, toute seule. C’était tout nouveau pour elle, presque enivrant. Et voir ses parents sourire et plaisanter, vanter sa réussite au garçon qui les servait (et qui de toute évidence n’avait qu’une envie minime de partager leur joie) cela la rendit très heureuse. En se couchant ce soir-là, elle se dit qu’elle n’avait jamais été aussi heureuse. C’était ça le bonheur. Elle le connaissait enfin ! Il lui avait fallu fournir des heures, des mois, des années d’un travail patient et acharné pour en arriver là mais, cela en valait la peine. Elle pouvait désormais se réjouir.

            Elle quitta le monde des études et de la formation pour trouver un travail. Elle avait eu l’occasion de faire des stages au cours de son apprentissage. A chaque fois, on avait loué son sérieux, son engagement, son travail. Elle espérait que cela l’aiderait au moins, si cela ne suffisait pas complètement. Elle savait qu’à chaque fois également, on avait regretté son manque d’autonomie mais après tout, le plus important était de bien faire ce qu’on lui demandait de faire et sur ce point, on n’avait jamais rien eu à lui reprocher. Elle postula à plusieurs annonces et elle fut assez vite embauchée. Son salaire était à l’image de la carrière qui s’annonçait pour elle : médiocre. Mais cela ne la gênait pas. Elle faisait son travail le mieux possible et ensuite rentrait chez elle. Ou plutôt, chez ses parents car il lui était impossible de se séparer d’eux. Ils ne lui en parlèrent d’ailleurs à aucun moment.

            Dans son service, on regrettait toujours son manque d’initiative, on mettait néanmoins en avant son sérieux, sa ponctualité, son assiduité, sa régularité… Elle ne comptait pas ses heures, ce qui lui valait des compliments de sa hiérarchie mais ne lui apportait pas les amitiés de ses collègues de travail. Là non plus, elle ne se faisait donc pas d’amis, mais cela importait peu. La plupart en outre, n’avait même pas conscience de sa présence ; ils ne la voyaient pas, ne connaissaient même pas son prénom (deux syllabes, ce n’était pourtant pas bien difficile à retenir). Elle était si habituée à cet état de fait que cela ne la vexait pas. Au contraire, elle était presque surprise quand quelqu’un l’appelait sans hésitation. Elle répondait à tous avec la même discrétion. Elle n’était pas vraiment timide. Non. Quand on lui parlait, elle répondait sans bafouiller, sans hésiter. Elle n’était pas gênée. Mais la vérité c’était qu’elle n’avait pas très envie d’aller vers les autres. Elle ne voulait pas se lier à qui que ce soit. Toutes ses conversations étaient professionnelles. On ne lui demandait jamais rien sur sa vie privée et de son côté, elle n’essaya jamais d’interroger ses collègues sur leurs loisirs en dehors des heures de bureaux.

          Pour elle, tout allait donc pour le mieux puisque cela n’allait pas mal. Le soir, elle rentrait avec plaisir retrouver ses parents. Ils lui demandaient comment la journée s’était passée. Elle balayait la réponse d’une phrase courte et ils n’insistaient pas. Comme cela avait été le cas avec ses camarades de classe, ils n’essayèrent pas de la pousser à fréquenter ses collègues de travail. Etaient-ils heureux de la garder pour eux seuls, compagnie de leur vie solitaire ? Essayaient-ils de lui épargner des déceptions ? Elle ne se posa pas la question. Eux, se la posaient-ils ?

          Leur vie à trois se poursuivit pendant quelques années, qu’elle ne vit pas passer. La routine de leurs semaines était telle qu’elles se ressemblaient toutes. Un jour, Coumba reçut un appel téléphonique au bureau. C’était un infirmier de l’hôpital de Lisieux. Il lui demandait de venir le plus vite possible. Ses parents avaient été victimes d’un accident de la route et avaient été amenés dans son service.

          Elle encaissa difficilement le coup. Elle se rendit comme un automate dans le bureau de son supérieur et lui expliqua la situation. Elle l’entendit vaguement lui dire qu’elle pouvait partir. Il lui posa une ou deux questions sur ses parents : lui avait-on donné quelques précisions ? Elle ne répondit pas. Elle ne l’entendait plus que comme un fond sonore. Elle remercia machinalement et partit.

          Le temps d’attente à l’arrêt du bus lui sembla interminable. Elle regretta de ne pas avoir appelé un taxi. Elle aurait dû pour une fois. Elle se demandait si elle ne devait pas retourner dans son bureau et le faire lorsque le bus arriva. Pendant tout le trajet, elle regardait dehors sans rien voir. Elle se tenait debout, dans l’allée centrale. On la bouscula à plusieurs reprises, quelqu’un s’excusa une fois. Elle n’y prit pas garde. Un fauteuil se vida devant elle et comme elle ne réagit pas, elle sentit quelqu’un la pousser un peu brusquement et s’asseoir sous son nez, sans la regarder.

 

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux

Commenter cet article

ghesquiere 05/09/2017 09:19

je suis impatient de lire la fin

E.L. 05/09/2017 23:20

Merci merci ; elle arrive...