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Publié par E.L.

          Enfin, elle descendit. L’arrêt était à quelques mètres de l’entrée de l’hôpital comme c’est souvent le cas. Elle s’adressa à l’accueil et dut appeler trois fois une hôtesse pour qu’on la remarque enfin. Elle expliqua la raison de sa venue, dut s’y reprendre à deux fois tant son discours était peu clair : M. et Mme Laresque… un accident de voiture… on l’avait appelée vers 14 h 30, ou un peu après peut-être. En tout cas, pas après 15 h, elle en était certaine. On lui indiqua un service, une direction. Elle remonta un couloir, se perdit, chercha et demanda son chemin. Elle arriva enfin dans le service voulu et se présenta. L’infirmier qu’elle avait eu au téléphone était là. Il était désolé, lui dit-il tout de suite. Ses parents étaient décédés tous les deux.

          Interdite, abasourdie, Coumba ne disait rien. Son cerveau ne semblait pas pouvoir intégrer les informations qu’il recevait. L’infirmier lui demanda deux fois si « ça allait ». Elle ne répondit pas, elle demanda seulement ce qui s’était passé. Le jeune homme leva les mains d’un air désolé pour montrer qu’il ne savait pas grand-chose. D’après ce qu’on lui avait dit, une femme envoyait un SMS en conduisant et n’avait pas vu que le feu devant elle était rouge. Elle coupa la route d’un véhicule qui arrivait sur la droite pour lequel le feu était vert. Le conducteur allait trop vite, il tenta de l’éviter et braqua brusquement à droite. Sa voiture percuta celle de ses parents qui était arrêtée au feu rouge situé en face de celui de la conductrice au portable. Il ajouta que les policiers prendraient contact avec elle car ils avaient été appelés sur les lieux en même temps que les secours. La conductrice n’avait rien, quant à elle, et le conducteur de la voiture qui les avait percutés s’en sortirait sans trop de mal. Ses parents, eux, n’avaient pas eu de chance.

          Voilà, fit-il pour mettre un terme à leur conversation. Il lui proposa d’aller les voir ; sans répondre, elle se mit en marche dans la direction qu’il lui indiquait. Là, face à ses parents de qui elle ne voyait que la tête dépassant d’un drap, elle prit conscience que son monde s’était soudain vidé. Vidé des seules personnes qui l’accompagnaient. Vidé de toute présence humaine. Elle était désormais seule, absolument, totalement et définitivement seule.

 

 

III

 

 

          Cela faisait un an ; elle avait mis de l’ordre dans tous ses papiers. Tout ce qui concernait l’héritage de ses parents était réglé. Ils ne lui avaient pas laissé grand-chose : ce qu’ils avaient et qui se résumait en gros à leur maison et leur voiture. La voiture était partie à la casse et elle continuait d’habiter dans la maison ; la sienne désormais. Elle continua à vivre de la même façon : elle partait le matin pour son travail, revenait le soir, mangeait, regardait un peu la télé et se couchait. Le week-end, elle faisait le ménage, le lavage, le repassage. Elle ne sortait pas.

          Un jour, un samedi d’été, elle se leva plus décidée que jamais. Cela faisait une semaine qu’elle était en vacances. Elle n’était pas sortie sauf pour quelques achats de nourriture. Elle se regarda ce matin-là dans le miroir de sa chambre. Elle avait gardé sa chambre, laissant celle de ses parents dans le même état que du temps où ils y dormaient. Elle l’entretenait chaque semaine mais ne touchait pas à la disposition ; rien n’avait été changé.

          Dans son reflet, dans le visage qui apparaissait en face d’elle, elle vit que c’était le moment. C’était le jour où tout allait changer. Elle descendit dans sa cuisine après avoir soigneusement refait son lit et fait sa toilette. Elle s’assit face à la gazinière dont elle ouvrit la porte du four. Elle regarda lentement autour d’elle et, hésitante, se leva pour prendre un verre. Elle sortit la bouteille de rhum qu’elle avait achetée, la bouteille de jus d’orange (elle ne pouvait pas avaler le rhum pur) et les plaquettes de comprimés que lui avait données le médecin de famille après le décès de ses parents. Il lui avait dit que cela l’aiderait à passer le cap ; cette phrase était tellement vide de sens… elle n’avait même pas essayé de les prendre. Elle n’avait aucune envie de passer le cap… Rien ne pouvait changer désormais.

           Tout cela était posé devant elle sur la table de la cuisine alors elle s’installa correctement et méthodiquement, fit ses gestes lentement, les uns après les autres : ouvrir les robinets de gaz de la gazinière sur la façade, les foyers d’abord un à un, puis le four. Un petit bruit s’échappa de chaque brûleur au fur et à mesure qu’elle les ouvrait. Une odeur désagréable se faisait déjà sentir. Elle se retourna vers la table, toujours assise. Elle ouvrit la bouteille de rhum en remplit les trois quarts de son verre, versa un peu de jus d’orange et commença à sortir les pilules de leur enveloppe d’aluminium. Elle en prit une, la mit dans sa bouche, but une grande rasade, avala et fit la grimace. Elle vit sa grimace dans le reflet de la vitre de la porte intérieure, séparant la cuisine du couloir. Cela la fit sourire. Elle ne se souvenait pas de son dernier sourire. C’était décidément une bonne journée. Cela l’encouragea, elle refit ces gestes de très nombreuses fois. Tant qu’il y eut des comprimés sur la table. Elle n’avait jamais bu d’alcool, presque jamais pris de comprimés. Aussi, espérait-elle que tout irait vite, qu’elle n’aurait pas le temps de s’en rendre compte. Elle commença à voir les meubles bouger autour d’elle. Elle tomba de sa chaise et son dernier souvenir était celui du carrelage qui lui tombait sur le visage. En quelques secondes, elle se demanda comment le carrelage pouvait lui tomber dessus… mais qu’elle avait bien fait de le nettoyer.

 

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux

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