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Publié par E.L.

     Le lendemain, pas un mot ne fut échangé entre les trois personnes. Personne n’osait lancer la discussion, qu’il leur faudrait pourtant avoir. Odile attendait que l’un ou l’autre demande ce qu’ils allaient faire pour l’enterrement. Elle ne savait pas trop comment aborder la question. Elle savait que sa sœur aurait ensuite la mauvaise surprise en passant chez le notaire de découvrir que Simon avait acheté l’appartement dans lequel il l’avait installée avec les deux enfants. Pourrait-elle pendant la cérémonie de l’enterrement faire comme si de rien n’était ? Pourrait-elle se comporter comme un simple parent par alliance, ce qu’elle était censée être ? De toute évidence, non. Et les enfants qui venaient de perdre leur père… comment pourraient-ils se retenir de pleurer ? Il faudrait tout expliquer à Paule… comment faire ?

     Elle repoussa temporairement cette idée : d’abord, elle voulait finir d’expliquer la situation à ses enfants. Elle voulait leur exposer ce qu’il s’était vraiment passé entre eux. C’était plus important à ses yeux. Elle devait finir de dire la vérité. Pour cela, elle prit quelques feuilles de papier et s’attabla dès que les deux enfants eurent quitté l’appartement pour aller suivre leurs cours. Elle pensait que le plus simple était de mettre tout cela par écrit et ainsi, il pourrait le lire chacun leur tour – ou ensemble – le soir même. Ce serait sans doute moins pénible pour elle que de raconter toute son histoire en sentant leur regard peser sur elle. Elle ne se doutait pas qu’à ce moment-là, sa sœur avait eu la même idée.

     Il était 8 h 30 ; elle avait posé à côté d’elle une tasse de café. Elle regarda la feuille se demandant comment elle allait commencer. Quels étaient les premiers mots à utiliser pour écrire une histoire pareille ? Elle inspira profondément et se lança : « Je n’ai pas fait exprès de m’attacher au mari de ma sœur. » Elle posa le crayon. Sa phrase lui sembla ridicule ; évidemment qu’elle n’avait pas fait exprès… comment peut-on faire exprès de s’attacher à quelqu’un ? Elle raya la phrase et recommença : « Je n’y suis pour rien si je suis tombée amoureuse de votre père… ». A nouveau, la phrase lui déplut : elle donnait l’impression d’être la victime d’un faux pas… D’une certaine façon ce n’était pas faux, c’était un peu un faux pas dans sa vie… un faux pas lourd de conséquences… Mais comment pouvait-elle faire lire cela à ses enfants ?

     Avant de découvrir qu’elle était enceinte, elle était prête à quitter Simon ; leur relation avait pris une tournure qui l’inquiétait. Elle trompait sa sœur avec son mari ; c’était minable il fallait bien le reconnaître. Elle se répétait qu’il y avait assez d’hommes dans le pays pour ne pas avoir besoin d’aller coucher avec son propre beau-frère. Elle se regarda dans la glace un matin et elle affirma à son reflet qu’elle allait en finir avec cette histoire pas claire. Le reflet hocha la tête. Mais elle ne revit Simon que trois semaines plus tard et, entre temps, elle avait découvert qu’elle était enceinte. Elle hésita et pensa d’abord ne pas lui en parler mais il la pressa tant – il voyait bien que quelque chose n’allait pas – qu’elle finit par lui dire quelle était la cause de son attitude. Simon, quand il découvrit la nouvelle, n’eut pas du tout la réaction à laquelle elle s’attendait… il la prit dans ses bras, la serra en riant. Comment lui dire alors qu’elle voulait le quitter et avorter ? Elle ne le put pas. Il l’invita au restaurant et fut plus attentionné que jamais ; elle se sentait bien, importante. Mieux, elle se sentait précieuse.

     Il commença à évoquer son installation près de chez « eux ». Au fond, elle n’y tenait pas à ce déménagement mais c’était si agréable de se décharger ainsi de tout, de ne plus se soucier de quoi que ce soit, de tout laisser faire à quelqu’un d’autre. D’accord, ce quelqu’un d’autre était le mari de sa sœur mais elle ne voulait pas y penser sur le moment. Elle se disait qu’il serait toujours temps de régler cela plus tard. Jusqu’à la naissance de Samantha, Simon se montra très attentif, très présent, très amoureux. Elle était heureuse en fin de compte. Après la naissance, elle accepta de s’installer dans un appartement qu’il avait acheté à deux rues de celui qu’il occupait avec Paule. Elle se trouvait à dix minutes à pied de chez eux ! Curieux quand on songeait qu’elle n’aurait probablement plus jamais l’occasion d’y aller, chez eux. Pas une seule fois, en effet. Cela lui sembla bien un peu gênant au début, de « mauvais goût » ainsi qu’elle le lui dit un jour. Mais il répondit en riant que le goût n’avait rien à faire là-dedans et que si « mauvais goût » il y avait, ce n’était que celui de Paule pour décorer leur appartement. Elle osa poser quelques questions : comment avait-il pu payer cet appartement ? qu’elle ne s’en inquiète pas, il avait ce qu’il fallait ; comment Paule allait-elle réagir ? il n’y avait pas besoin de lui en parler pour le moment, on verrait plus tard ; comment allait-elle faire pour vivre chez lui alors qu’il n’y vivait que si peu lui-même ? qu’elle ne se fasse pas de soucis inutilement, l’appartement était à elle et Samantha, il avait tout mis à son nom… C’était rassurant ; c’était bon de se sentir protégée. C’était pratique.

     Elles s’installèrent toutes les deux et Simon put venir leur rendre visite plus souvent. Il venait au moins deux fois par semaine, parfois trois, parfois moins. Cela dépendait du travail qu’il avait. Il fallait bien qu’il gagne assez pour entretenir tout son petit monde ; alors il ne pouvait jamais rester plus qu’une nuit et, parfois, une journée. Elle laissa faire. Et Fabrice pointa le bout du nez. Simon était fou de joie. Il avait un fils, enfin ! Il savait à la naissance de Fabrice qu’il n’aurait pas d’enfants avec Paule, alors il ne cessait de répéter qu’ils étaient sa vraie famille, tous les trois. Il avoua un jour que Paule lui avait parlé d’adopter un enfant, mais pourquoi aurait-il fait cela, puisqu’il avait deux enfants merveilleux. Odile n’avait pas bronché. C’était agréable à entendre pour elle. Sa situation était confortable. Il y veillait. Comment avouer la vérité à Paule dès lors ?

 

 

     Deux heures plus tard, tous ces souvenirs lui étaient revenus à l’esprit. Elle avait revu toutes ces premières années avec Simon, mais elle n’avait pas écrit une ligne. Pouvait-elle écrire cela à ces enfants ? Il aurait fallu qu’elle présente les faits sous un jour plus favorable sans doute, mais elle ne savait pas faire. Elle ne savait pas comment raconter en améliorant la vérité. Elle rangea les feuilles. Tant pis, il faudrait qu’elle le dise elle-même, ce soir. Il faudrait bien en parler de toute façon parce qu’il fallait prendre une décision à propos de l’enterrement.

     Elle prit un morceau de pain dans la cuisine ; cela constitua son déjeuner. Elle continua de se souvenir de ces années passées avec Simon, un hoquet de chagrin se faisant entendre de temps en temps. La plus grosse colère qu’il avait eue était naturellement liée à la question du divorce. Heureusement, les enfants étaient à l’école à ce moment-là. Elle lui avait dit qu’elle n’en pouvait plus de le partager avec Paule ; il faudrait bien qu’il choisisse un jour ou l’autre ; cela ne se faisait pas de tromper les gens comme cela. Il avait rugi et l’avait presque menacée de tout lui reprendre, lui disant qu’il s’était assuré de pouvoir tout garder pour lui. Il la mit en garde : c’était elle qui aurait le mauvais rôle, elle passerait pour une briseuse de ménage, une pauvre fille qui ne respectait rien, même pas sa propre famille… Elle s’était mise à pleurer et il s’était calmé. Après l’avoir prise dans ses bras, il lui avait demandé pourquoi elle voulait d’un seul coup tout changer ; ils n’étaient pas heureux comme cela tous les quatre ? Il l’avait embrassée, elle s’était laissé faire. Elle aurait pu lui dire que cette envie n’avait pas surgi d’« un seul coup », qu’elle y pensait depuis le début mais qu’elle n’avait jamais pu lui en parler. Et comment dire qu’elle n’était pas heureuse ? est-ce qu’elle pouvait lui dire cela alors qu’il faisait tout son possible pour s’assurer du contraire ? Alors elle n’ajouta rien, sécha ses larmes et il l’emmena dans leur chambre.

            Elle n’eut jamais le courage de lui reparler de cela et plus le temps avançait, plus elle en abandonna l’idée. Samantha et Fabrice étaient heureux, en tout cas c’est l’impression qu’elle avait. Elle-même ne manquait de rien. Simon n’était pas souvent là mais quand il était avec eux, ils passaient de bons moments. Il s’occupait bien des enfants alors elle s’accrochait à une phrase, si souvent entendue pendant son enfance, comme à une bouée de sauvetage : « on sait ce qu’on perd mais on ne sait pas ce que l’on trouve » et elle se convainquit que c’était là, la vraie sagesse…

 

 

            Il y avait néanmoins des moments difficiles quand même. Plusieurs fois, elle avait failli croiser Paule. Elle connaissait ses habitudes ; dieu ! que sa sœur était femme de routine, heureusement ! Elle savait les magasins qu’elle fréquentait, à quelle heure elle s’y rendait… sa vie était si bien réglée que cela lui facilitait la tâche. Malgré tout, elle savait qu’une rencontre n’avait rien d’impossible car elles habitaient le même quartier. Elle la vit plusieurs fois, mais elle la repéra à chaque fois assez tôt pour changer de chemin et l’éviter. La première fois, ses genoux tremblèrent presque toute la journée, puis sa réaction fut moins forte à chaque fois. Heureusement, cela ne fut qu’occasionnel, plutôt rare même. A chaque fois, une certaine forme de culpabilité l’envahit, chaque fois moins longtemps. On s’habitue à tout, même à avoir le mauvais rôle. On s’y fait, on s’y installe et on réussit même à se dire qu’on n’est pas vraiment responsable, que c’est comme ça, c’est le fait du hasard…

            Mais cela non plus, elle ne pouvait pas l’écrire pour les enfants. Elle avait fini par déchirer la feuille de toute façon. Elle avait bu son café et s’était assise sur le canapé. Elle renonçait à demander l’aide de l’écrit. Elle préférait réfléchir à tout ce qui l’attendait : qu’allait-elle faire au sujet de l’enterrement ? au sujet de Paule ? que se passerait-il quand elle saurait la vérité ? c’était sûr qu’elle prendrait mal la nouvelle. A moins que… à moins qu’elle ne se doute déjà de quelque chose. A moins qu’elle ne se soit doutée de quelque chose depuis longtemps. Après tout, cette vie durait depuis plus de vingt ans. Etait-il possible qu’elle n’ait rien vu venir ?

 

 

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux

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