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Publié par E.L.

            Le soir, Samantha alla s’enfermer sitôt entrée dans sa chambre. Fabrice fit de même. Elle attendit un peu et voyant qu’ils ne sortaient pas de leur pièce respective, elle alla dans le couloir pour leur parler. Ils refusèrent tous les deux d’ouvrir, comme s’ils s’étaient concertés, et lui dirent qu’ils ne voulaient pas parler.

            Elle insista : que faire pour l’enterrement qui était le lendemain ? Ils devaient aller à l’enterrement de leur père quand même ! Elle s’inquiétait de cette situation : comment allaient-ils réagir ? Ils ne pourraient pas cacher leur chagrin et cela semblerait logiquement surprenant à Paule : pourquoi ses neveux auraient-ils tant de chagrin pour un oncle qu’ils n’avaient pas connu ?

            Samantha fut la première à lui répondre sur le sujet : elle refusait d’y aller. Fabrice lança sa réponse comme un écho. La surprise passée, elle essaya de les convaincre d’ouvrir leur porte pour qu’ils puissent en parler. Samantha claironna qu’elle ne connaissait pas ce type qui était marié à une femme et faisait des gosses à une autre. Pour elle, c’était juste un beau salaud et elle ne voulait plus en entendre parler. Fabrice, de son côté ne répondit rien, mais à travers la porte fermée, Odile l’entendait pleurer. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux à son tour, alors elle n’insista pas et retourna dans le salon où elle passa la soirée seule. Elle ne voulait pas brusquer ses enfants et de toute façon, elle ne pouvait pas les obliger à y aller s’ils ne le voulaient pas. Quant à elle, elle savait qu’elle se rendrait sur place et elle espérait juste avoir la force de se contrôler. Pour les mêmes raisons : une belle-sœur trop éplorée ne manquerait pas d’étonner la veuve.

            Elle regarda la feuille de papier qu’elle avait déchirée et laissée en boule au bout de la table. La question de l’explication était réglée pour ce soir de toute façon. Elle grignota le dernier bout de pain, n’ayant pas l’envie de prendre autre chose. Les enfants ne voulurent rien manger… Elle n’avait pas le courage d’essayer de les convaincre de cela aussi, il lui fallait un peu de temps pour surmonter la situation et les ennuis… A l’idée de ce qui l’attendait comme problèmes à régler, elle se sentait presque moins triste, comme si elle n’avait pas assez de force pour tout prendre à cœur.

            Elle passa la nuit allongée sur son lit, sur les couvertures, à moitié habillée, sans réussir à trouver le sommeil. Le lendemain, elle se leva de très bonne heure, espérant voir les enfants avant qu’ils ne repartent ; ce fut en vain, ils ne tournèrent pas la tête, ne la regardèrent pas, s’habillèrent et sortirent, presque ensemble. Comme s’ils faisaient tout d’un commun accord.

            Dans la journée, elle alla à l’enterrement. Elle réussit à prendre sur elle ; pourtant, voir le cercueil préparé pour l’incinération fut une épreuve ; elle ne pensait plus qu’à Simon alors et avait oublié tout le reste ; une vague d’émotion l’étreignit. Elle s’y noya. Elle était bien consciente que leur relation n’avait pas été passionnelle mais elle disait adieu à une personne avec qui elle avait passé plus de vingt ans de sa vie. On ne pouvait pas balayer cela en quelques heures. Non, elle devait elle aussi faire son deuil et cet enterrement était aussi important pour elle que pour Paule. Mais elle, elle était presque une intruse en l’occurrence. Pourtant elle réussit à supporter la situation. Elle échangea quelques mots banals avec Paule à la fin de la cérémonie. Elle n’eut pas le courage de lui en dire plus. Elle savait bien que le lendemain elle irait chez le notaire, Paule le lui rappela d’ailleurs. Elle aurait pu saisir l’occasion au vol. Non, elle aurait dû le faire. Mais elle ne le fit pas. Par lâcheté ou faiblesse ; ou les deux. Le résultat était le même, elle ne dit rien et elle quitta Paule en lui disant qu’elles s’appelleraient pour se revoir dès que possible. Sur ce point, au moins elle ne mentit pas.

            Elle appela sa sœur le lendemain, en fin d’après-midi. Les enfants ne lui avaient toujours pas adressé la parole. Elle commençait à s’en inquiéter : ils ne pouvaient pas continuer ainsi, à vivre ensemble sans se parler. Il faudrait bien crever l’abcès. Mais, elle le ferait plus tard. Quand elle aurait crever l’abcès avec Paule. La voix qui se fit entendre au bout du fil était saccadée, reniflante. Quand Paule comprit qui l’appelait, elle cessa de respirer bruyamment. Odile attendit un peu, quelques secondes, pour savoir si sa sœur allait lui parler. Ce serait plus facile de répondre que de lancer la conversation, mais Paule lui lança un « Qu’est-ce que tu me veux ? » agressif, qui ne l’aida pas. Malgré tout, il était plus simple de parler sans être face à elle. Cela lui donnait un peu de courage. Elle essaya de lui dire qu’elle comprenait ce qu’elle éprouvait, que ce n’était pas ce qu’elle pensait, que les choses n’étaient pas si simples, cela ne s’était pas passé comme elle le croyait peut-être…

Pas de réponse.

Elle aimerait tant que ses enfants, les enfants de Simon connaissent leur tante…

Ils n’y étaient pour rien, ils ne connaissaient pas la situation et venaient seulement de la découvrir. Ils ne devaient pas être punis de cela…

Plus le silence durait de la part de Paule, plus Odile se sentait obligée de faire durer ce monologue. Finalement, elle s’arrêta et supplia sa sœur de dire quelque chose. Celle-ci ne répondit pas tout de suite ; puis, en quelques phrases hachées, elle dit à sa sœur qu’elle était à ses yeux aussi morte que l’était Simon ; qu’elle lui souhaitait le même sort qu’à lui ; qu’elle ne voulait plus jamais entendre parler d’elle ou de ses bâtards.

La tonalité se fit entendre. Elle avait raccroché.

 

 

            Le soir, elle décida d’en finir sur le sujet avec les enfants. Il fallait bien qu’ils affrontent la situation une fois pour toute. Elle avait fermé les chambres à clef pendant la journée, ils ne purent donc pas y trouver refuge pour se barricader. Elle leur demanda de l’écouter pour la dernière fois et qu’ensuite, ils feraient ce que bon leur semblerait. Hésitants, les deux jeunes s’interrogèrent du regard. Fabrice fit signe à sa sœur d’aller dans le salon.

            Assis tous les trois, elle demanda d’abord s’ils souhaitaient manger quelque chose mais un « qu’on en finisse » bref et cassant lui répondit. Elle commença à leur tenir le même genre de propos que ceux qu’elle avait tenus à Paule un peu plus tôt. Ce n’était vraiment la faute de personne ; la naissance de Samantha n’était pas préméditée et c’était de là que tout était parti… aurait-elle préféré ne pas naître ? Et Simon avait lui aussi le droit d’être père ; et s’il ne voulait pas abandonner Paule ce n’était pas vraiment par lâcheté, mais plus pour ne pas la laisser seule ; pouvait-on lui reprocher cela ? il s’était toujours bien occupé de sa famille ; ils ne pouvaient  quand même pas dire le contraire. Et avaient-ils jamais manqué de quoi que ce soit ? Il s’était toujours débrouillé pour être avec eux les jours importants, leurs anniversaires par exemple… Bon d’accord pour les fêtes de fin d’année, il lui fallait « jongler » avec Paule une fois sur deux, mais bon, il était toujours là pour l’un des deux jours fériés… et il y a de nombreuses familles dans lesquelles les enfants ne peuvent pas en dire autant… Elle insista, chaque fois qu’elle le put, sur le fait que désormais, ils étaient tous les trois et qu’ils devaient surmonter tout cela, ensemble.

            Après un bref instant de silence, Samantha se leva et regarda son frère d’abord puis sa mère :

« - Ce que mon père faisait, je m’en fous maintenant. Et tu me fais bien rire à essayer de le défendre comme ça. C’était juste un pauvre type qui n’a jamais voulu faire un choix parce que cela lui convenait bien de jouer sur les deux tableaux. Il y trouvait son compte. Et, quant à sa place avec nous, je vais te dire : la moindre des choses qu’un père puisse donner à ses enfants, c’est de leur dire avec qui ils vivent vraiment… Et sur ce point, il a été nul sur toute la ligne. Il nous a menti toute sa vie et s’il vivait, il nous mentirait encore. Et ça, jamais je ne le lui pardonnerai.

- Je te rappelle que tu parles de ton père, qui vient de mourir.

- Si ça peut te rassurer, je ne te pardonnerai pas non plus à toi. »

            La jeune fille se leva et partit en claquant la porte. Fabrice se leva, sans regarder sa mère ; elle allait tendre la main mais celui-ci tourna le dos et suivit sa sœur.

 

 

            Quelques mois plus tard, l’appartement était vendu. Odile s’était débarrassée à bon prix d’une partie de leurs affaires et elle avait décidé de repartir à L***. Grâce à la vente du 4 pièces, elle avait pu acheter une petite maison avec trois chambres. Samantha et Fabrice finiraient bien par lui pardonner et par lui parler à nouveau. Elle partit sans regret, sans même essayer de revoir Paule, sans même se rendre sur la tombe de Simon. Un jour, en rangeant les affaires de Samantha avant le déménagement - malgré l’ordre très clair de celle-ci de ne pas toucher à ses affaires -, elle trouva un cahier dans lequel la jeune fille avait consigné les événements de ces derniers mois. Elle eut du mal à respirer en lisant ce qu’elle avait écrit sur elle, sa propre mère. Quant à Simon, une seule phrase lui était consacrée :

« Mon père est un salaud. J’espère qu’il brûle en Enfer ! »

 

Fin

 

© Eleonore Louvieux

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