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Publié par E.L.

            L’après-midi passa rapidement ; en fin d’après-midi, Laurent commença à se dire qu’il allait trouver le temps long, pendant les deux jours du week-end. Il travaillerait certainement au commissariat, au moins le samedi mais cela ne l’avancerait pas autant qu’il le voulait. Ce qu’il voulait, c’était aller chez les Rouenna pour discuter un peu. Comme se mettre martel en tête ne changerait rien néanmoins, il décida d’en profiter pour faire la liste des voisins qu’avaient les Renzo à l’époque ; cela lui serait toujours utile par la suite. Il poursuivrait aussi ses recherches sur Paul Renzo, cela finirait bien par donner quelque chose. Pour l’heure, ils avaient trouvé quatre Paul Renzo. Mais il n’avait pas eu besoin de se déplacer pour savoir qu’aucun n’était la personne recherchée : l’un était un homme noir de 48 ans, l’autre un Italien né à Turin en 1960, le suivant était une femme, le nom avait été mal orthographié et il s’agissait en fait d’une Paule Renzo, née en 1962 et enfin le dernier était vraiment le petit « dernier » puisqu’il était âgé de 6 mois et 12 jours…

            Toutefois, il était fréquent de ne pas trouver immédiatement celui que l’on cherchait ; cela ne l’inquiétait pas, ce n’était qu’une question de temps ; rien n’était aussi efficace que l’entêtement et la ténacité. Et pour cela, il n’en manquait pas… il était aussi tenace qu’entêté et, comme le lui disait souvent Pieri, c’étaient même ses deux qualités maîtresses ; deux qualités essentielles du bon flic ! Il continuerait donc à chercher et il finirait bien par le trouver, ce Paul Renzo. S’il croyait qu’il allait pouvoir lui échapper après avoir tué la seule femme avec qui…, enfin bref ! Il allait retomber sur terre, ce salaud !

            Brisky lui proposa de passer un moment avec lui le samedi après-midi, mais en songeant à l’appartement, au canapé, à la cuisine, Laurent déclara forfait et bredouilla une mauvaise excuse à propos d’un film qu’il avait une « terrible envie » d’aller voir. Brisky comprit de toute évidence sa réaction mais eut le tact de n’en rien laisser paraître :

« - Ah, mais si cela ne vous ennuie pas, je pourrais vous accompagner ; je suis assez cinéphile. De quel film est-il question ?

- C’est le dernier de ce réalisateur… le nom m’échappe… »

Laurent avait honte de lui-même ; il se voyait pitoyable et surtout, il sentait qu’il risquait de vexer le brave homme. Il ne savait plus comment se sortir du pétrin dans lequel il s’était lui-même fourré… Brisky vint à son aide :

« - Jean-Pierre Jeunet ? Amélie Poulain ? »

Laurent resta interdit quelques secondes, il ne s’attendait pas à ce que ce petit bonhomme connaisse quoi que ce soit au cinéma. Il se reprit ; non, le Jeunet, il envisageait d’aller le voir avec Juliette, avant, et du coup, il ne voulait plus aller le voir du tout maintenant… Brisky ne se laissa pas démonter :

« - Gus Van Sant ? le Forrester ? »

Laurent ne savait même pas de quoi il parlait ; il saisit pourtant la balle au bond :

« - Oui, c’est celui-ci. Les critiques le présentent comme un film intéressant.

- Oui, en effet Il en a l’air. Si vous n’êtes pas contre le principe, je prendrai plaisir à vous accompagner. J’aurais même un plaisir plus grand encore à vous inviter ensuite à manger… »

Laurent bafouilla trois syllabes à peine audibles parmi lesquelles on pouvait distinguer un peut-être qui permit à Brisky de poursuivre.

«- Je connais un restaurant très sympathique où l’on mange une cuisine simple mais très bonne ; ce n’est pas très loin de votre hôtel. »

Le jeune homme respira.

            La séance de cinéma fut somme toute assez agréable ; plus que Laurent ne l’avait envisagé. Il eut bien un haut le cœur en arrivant devant le cinéma et en voyant l’affiche du film de Jeunet… Ils avaient prévu de le voir ensemble avec Juliette et à présent, le simple titre lui donnait l’envie de pleurer. Il tourna la tête et prit sur lui. Le film de Gus Van Sant lui changea les idées et heureusement lui apporta une certaine tranquillité pendant quelques minutes. Il vivait depuis une semaine dans le drame et le fait de déconnecter son cerveau pendant plus de cinq minutes de la tragédie qu’il avait vécue apportait à son organisme une sorte de soulagement. En sortant de la salle, Brisky réitéra son invitation à manger. Laurent ne vit aucune raison de refuser ; après tout, cela lui permettrait de passer le temps en bonne compagnie plutôt que de se morfondre dans sa chambre d’hôtel. Il savait qu’il passerait le reste de sa soirée à cela, comme il le faisait tous les soirs depuis plus d’une semaine, et qu’il recommencerait le lendemain, alors pourquoi ne pas y échapper pendant pendant quelques heures. Quelle chanteuse chantait « Je hais les dimanches » déjà ; il était sûr d’avoir entendu cela. C’était sans doute assez vieux comme chanson, mais c’était quand même toujours d’actualité pour lui.

            Le repas fut très sympathique et les deux hommes se quittèrent avec la promesse que le repas suivant serait « pour Laurent ». Brisky accepta en souriant ; le repas avait été goûtu, le vin fin, les deux hommes étaient repus et presque sereins ; ils se quittèrent en se souhaitant une bonne fin de week-end. Une fois dans son lit, Laurent commença à ruminer des pensées noires. Il ne comprenait pas pourquoi il se sentait si mal alors qu’il avait pu enfin avoir un peu de distraction… Après s’être tourné dans son lit pendant plus de deux bonnes heures, il comprit que c’était sa conscience qui le taraudait ainsi : comment pouvait-il s’accorder ainsi une soirée de détente une semaine seulement après la mort de Juliette. Il alluma la lumière et s’assit sur son lit ; tout était confus, Juliette lui manquait toujours autant, mais il avait passé un assez bon moment ce jour-là. L’un et l’autre étaient-ils incompatibles ? Il finit par se rallonger en se disant que tous les films du monde ne changerait pas les sentiments qu’il avait eus pour Juliette, qu’il avait d’ailleurs toujours au moment même où il se faisait ses réflexions. Alors, sourire ou ne pas sourire, telle n’était pas la question. Car la réponse serait toujours la même : il souffrirait toujours de la perte de Juliette, qu’il sourie ou non. Il aimerait toujours Juliette qu’il s’amuse ou non. Il pleurerait toujours sa mort, qu’il rie ou non.

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux

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