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Publié par E.L.

            Laurent passa une nuit presque blanche entre le samedi et le dimanche, il ne reprit vraiment ses esprits que fort tard et la matinée dominicale fut de ce fait très courte ; l’après-midi fila et le lundi matin arriva donc plus vite que prévu. Il franchit le seuil du commissariat à la première heure ; les couloirs étaient presque déserts – sans doute à cause de l’heure matinale autant que du pont du 08 mai… Il croisa Pépin à qui il fait un bref résumé de la situation et eut ensuite la surprise de voir que Brisky était déjà sur place. Notant son étonnement, Brisky leva les mains en un geste qui semblait dire « que voulez-vous ? ». Laurent lança :

« - Problème de sommeil ?

- Oui.

- Je suis désolé ; j’espère que vous dormirez mieux ce soir.

- Oh, ce n’est pas moi. C’est Rigel. Elle a fait sa mauvaise tête à trois heures du matin et a décidé de me faire payer le temps passé avec Betelgeuse cette semaine. »

Laurent se contenta d’opiner du chef.

« - Alors, elle a mené un train d’enfer jusqu’à six heures du matin. Je l’ai punie ; mais je n’en ai pas dormi.

- Punie ?… »

Laurent hésitait entre le rire et la compassion pour le manque de sommeil de Brisky.

« - Oui ; je l’ai envoyée au coin.

- Au coin ! »

Cette fois, il fut abasourdi.

« - Oui ; au coin. Le coin se trouve dans la cuisine et quand ils sont punis ils se mettent au coin et n’ont pas le droit d’en bouger sans mon autorisation.

- Et… ça marche ?

- Bien sûr. Aucun n’oserait désobéir ; mais quand il faut que je fasse la police – si je puis dire - comme cela, j’en suis retourné… »

Ce fut plus difficile encore pour Laurent de réprimer l’envie de rire qui montait. Il hésitait à signaler que c’était curieux cette réticence à faire « la police » pour un flic… mais comme à chaque fois, il ne voulait pas vexer son compagnon. Il changea par conséquent de sujet, et aborda celui qui lui tenait le plus à cœur : les Rouenna.

            Brisky avait eu le temps d’appeler chez eux. Il les avait réveillés et ils n’étaient pas contents, mais il avait expliqué que c’était pour les besoins d’une enquête… Ils s’étaient un peu calmés quand ils avaient entendu que l’appel venait du commissariat ; mais quand même, prévint-il, on risquait de ne pas retrouver le même genre d’accueil que chez les Lecoux. Cela importait peu à Laurent, ce qui comptait c’était que l’enquête avance et que l’on mette enfin la main sur ce salaud de Paul Renzo et qu’il puisse rentrer à N***. Dans ce cas, demanda Brisky, pourquoi attendre plus longtemps ? Il était huit heures du matin, ils prirent la direction du quartier de la Grande Ourse. Laurent se demandait combien de temps allait s’écouler avant que son compagnon ne commence à parler d’« étoiles » mais il n’y fit aucune allusion pendant tout le trajet. Il fut presque déçu de voir qu’ils descendaient tous les deux de la voiture sans qu’il eût été fait mention une seule fois d’un chat ou d’une étoile…

            L’accueil fut en effet plus réservé que celui qu’ils avaient reçu quelques jours plus tôt chez les Lecoux. Les Rouenna n’étaient pas ravis de recevoir la police chez eux et on voyait qu’ils avaient un peu peur de ce que penseraient les voisins. Ils expliquèrent qu’ils étaient arrivés dans la maison depuis deux ans à peine et qu’ils n’avaient donc aucune connaissance de ce qui s’était passé dans les années 90. Une fois encore, la voix apaisante de Brisky fit son œuvre :

« - Il ne s’agit que de quelques questions de routine. Cela ne vous met aucunement en cause, de façon personnelle.

- Ah bon… - le soulagement était évident -.

- Depuis combien de temps habitez-vous dans ce pavillon ?

- Depuis juillet 1999. Le quartier n’est pas vraiment idéal mais le loyer est correct et la maison avait été remise en bon état par les locataires précédents alors, cela faisait deux avantages à prendre en compte.

- Est-ce que vous avez remarqué quelque chose lorsque vous vous êtes installés ici ? »

Signe de tête négatif.

« Avez-vous appris quelque chose sur les précédents locataires ? »

Signe de tête négatif.

« Avez-vous découvert quelque chose de particulier dans le jardin, dans la maison ? »

Signe de tête négatif.

Laurent commençait à perdre patience. Brisky aussi ce qui était plus étonnant.

« - Est-on venu chez vous pour demander à voir les Renzo ? Paul ou Pierre ?

- Ben oui, une fois… »

La voix était hésitante, mais c’était une réponse quand même. Brisky l’encouragea du regard.

« - Un jeune type est venu, une fois, il a demandé à parler à Paul Renzo.

- Et ensuite ?

- Ensuite, rien de plus. Il n’y avait pas de Paul Renzo ici. Je le lui ai dit, il est parti. Dans la rue, je l’ai vu traîner un peu. Il a regardé la boîte aux lettres et puis, après un moment, il est parti.

- Vous ne l’avez jamais revu dans le coin.

- Non. Je l’aurai reconnu, il avait l’air un peu, comment dit-on… louche.

- Oui, c’est ça ; patibulaire même, ajouta la femme d’un air qu’elle voulait fin.

- Vous n’avez rien remarqué d’autre ?

- Dans la rue ? non rien, reprit l’homme.

- Et chez vous ?

- Rien non plus ; comme je vous l’ai dit, la maison avait été vraiment bien retapée… Même le jardin était bien entretenu quand nous sommes arrivés.

- A propos du jardin, on peut le voir ?

- Bien sûr. »

            Ils sortirent pour se retrouver dans un petit jardinet, situé à l’arrière de la maison. L’ensemble était assez coquet et ils en firent rapidement le tour. Le lieu était vraiment étroit et comme l’avaient dit les Lecoux, il n’y avait pas de quoi faire un potager et encore moins un jardin à la Versailles. En faisant le tour, Laurent laissa son regard s’attarder ; ainsi, c’était là que Juliette avait joué les premières années de sa vie. C’est là qu’elle semblait si joyeuse et qu’elle s’amusait quand apparemment elle parlait encore. Il tournait et tournait. Une question ne le quittait pas depuis qu’il avait entendu toutes ces histoires : qu’avait-il bien pu se passer pour que Juliette devienne une adolescente renfermée après avoir été une enfant si joyeuse ?

            En posant les yeux sur un banc, il remarqua que celui-ci était curieusement placé. En plein milieu de ce qui aurait dû être le passage le plus évident pour traverser le jardin. Il en fit la remarque à M. Rouenna, qui ne les quittait pas.

« - Je sais, répondit-il. Je me suis fait la même remarque et ma femme voulait qu’on le change de place. Mais il est assez lourd et je n’ai pas eu envie de le bouger. Au bout d’un moment, la lubie lui est passée – dit-il en désignant sa femme du menton – n’en reparlez pas, cela la ferait repartir…

- Mais c’est curieux quand même ce banc en plein milieu. Vous savez qui l’a mis là ?

- Aucune idée ! je suppose qu’il a toujours dû se trouver à et endroit. »

            Laurent se rapprocha et commença à inspecter le sol. Le banc était posé sur un terrain légèrement enflé. Il regarda la terre, puis les pieds du banc. Il s’approcha et vit un lien qui attira son attention sur un des pieds. Il le gratta. C’était un bout de ficelle ordinaire, en nylon, noir. Il tira dessus machinalement et il la vit apparaître à la base du pied. Il tira dessus un peu plus fortement… la ficelle se déroula, comme si le sol la produisait au fur et à mesure pendant au moins cinquante ou soixante-dix centimètres puis résista. Laurent appela Brisky. Il ne savait pas pourquoi mais il sentait que quelque chose n’était pas clair, pas à sa place. Il avait eu quelque fois ce pressentiment et c’était en général le signe qu’il avait mis le doigt sur quelque chose d’important. Il tira sur la ficelle. Brisky se tenait derrière lui, silencieux. La ficelle après avoir résisté un peu, finit par se dérouler à nouveau et on vit apparaître au bout une ceinture. Une ceinture en cuir. Une ceinture qui n’avait rien à faire dans la terre, sous un banc mal placé, à moins qu’elle soit reliée à quelque chose, à l’autre bout.

            Brisky prit son téléphone portable et appela. Laurent tira un peu plus fort et sortit une ceinture entière, en mauvais état. Il fit signe aux Rouenna de s’écarter et de rentrer chez eux ; en s’arc-boutant il réussit à bouger le banc. Brisky revint ; lui mit la main sur l’épaule et lui conseilla seulement d’attendre un peu : ils ne devraient pas tarder. Laurent le regarda, hésita et décida de suivre son conseil.

            Une pluie battante qui s’était mise à tomber en fin de matinée obligea les Rouenna et les deux policiers à rentrer à l’intérieur de la maison où l’on vint les chercher vers trois heures. Laurent essayait de mettre tous les morceaux du puzzle ensemble mais il était obligé de convenir qu’il lui en manquait beaucoup. En tout cas, il y avait quelque chose sous ce banc et il voulait savoir quoi, même si cela n’avait pas de lien direct avec Juliette. Depuis le début de la matinée, il retournait tous les éléments dans sa tête et commençait à se demander s’il n’allait pas trouver Sophie sous ce banc… Pourquoi Sophie, peut-être parce que pour le moment, personne ne savait où elle se trouvait et surtout personne n’avait de piste. On n’avait encore localisé ni Pierre ni Paul, certes, mais on avait des pistes. Sophie Renzo, c’était le grand mystère.

            En voyant rentrer le responsable des fouilles, Laurent se leva et Brisky leva les yeux de sa tablette, sur laquelle il observait consciencieusement depuis un bon moment des images de chats : parfois il « likait », parfois il souriait, d’autre fois il grommelait… bref toute une activité qui lui était propre. Le responsable fit signe à Laurent de le suivre et lui expliqua qu’ils avaient bien trouvé quelque chose, enfin plutôt quelqu’un… Sur le bord du trou creusé, il lui montra les restes de ce qui avait été de toute évidence un homme, et qui était enterré là depuis plusieurs années. Il se tourna vers le jeune policier avec un signe de tête :

« - Je vous présente Paul Renzo. »

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux

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