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Publié par E.L.

            La voix de Pieri reprit son rythme lent et doucereux. Paul avait été adopté par les Renzo alors qu’il avait six ans, en 1974. Il avait été retiré à ses parents biologiques à la suite de leur condamnation pour attouchements, perpétrés par ses deux parents mais surtout par son père. Il n’avait que cinq ans alors et avait été finalement adopté. Tout cela s’était fait très vite assez curieusement et on pouvait presque se dire que sur ce point au moins il avait eu un peu de chance ; il n’avait pas été obligé de subir les familles d’accueil les unes après les autres pendant plusieurs années.

            Quand les Renzo l’avaient adopté, on leur avait tout particulièrement conseillé de mettre en place un suivi, psychologique s’entend. Ce n’était pas encore une pratique très développée à cette époque-là, enfin pas autant que cela l’était devenu par la suite, mais les faits avaient été suffisamment graves pour que l’on puisse sérieusement s’inquiéter pour son équilibre. Pierre et Sophie Renzo n’avaient pourtant pas voulu lui imposer cela (ou bien n'avaient pas voulu s'imposer la contrainte d'un tel suivi) et si l’enfant ne sembla pas poser problème les premiers temps, cela changea radicalement à l’adolescence. En fait, tout parut changer quand Juliette fut à son tour adoptée. Il avait alors presque douze ans ; il commença à se faire remarquer au collège et surtout dans les rues. Il fut suivi par une assistante sociale scolaire car, par plaisir, il avait tué un malheureux chat qu’il avait réussi à attraper dans la cour de son  collège. Il l’avait tué en lui tordant le cou et après lui avoir cassé deux pattes. Ses camarades de classe avaient été tellement choqués que l’administration du collège était intervenue : les parents avaient été convoqués, l’assistante sociale alertée et une plainte avait même été déposée par l’un des parents d’élèves. Il avait alors quatorze ans.

            Les choses n’allèrent pas en s’améliorant, continua Pieri, les yeux toujours rivés sur ses feuilles. Il travaillait de moins en moins, redoubla, ne travailla pas plus pour autant et lors de son passage en classe de 4e, il fut orienté vers ce que l’on appelait alors une C.P.P.N. ; ces classes disparues depuis, étaient des « classes pré-professionnelles de niveau » et recueillaient souvent des élèves dont on ne savait plus trop quoi faire ailleurs. Paul ne se montrait pas particulièrement insolent ou idiot mais les adultes qui l'entouraient sentaient en lui une violence et une rage telles que cela les inquiétait beaucoup ; d’autant plus que cette colère pouvait exploser à n’importe quel moment, il en donna plusieurs preuves.

Il devait s’orienter vers la voie de l'apprentissage mais il n’alla jamais jusqu’au bout de ce cursus. A seize ans, il quitta le collège. Il ne termina même pas son année de 4e et ne fit pas la rentrée suivante. Il commença à traîner un peu. Pierre et sophie furent convoqués à plusieurs reprises, au collège d’abord, au commissariat ensuite.

Paul n'avait pas voulu travailler au collège, il ne fit pas preuve d'une meilleure volonté à l'extérieur. Vu son jeune âge en outre, il n'était pas facile pour lui de trouver un quelconque petit boulot de toute façon. Il se lança donc dans le vol, c’était encore ce qui lui semblait être le plus simple et le moins fatigant. Il se fit prendre plusieurs fois mais les conséquences ne furent jamais lourdes. Puis, un jour, il se fit arrêter pour un cambriolage dans un pavillon de banlieue. Il avait eu la mauvaise idée de s’attarder trop longtemps sur place, la police avait été prévenue par un des voisins qui avait vu entrer les quatre adolescents. Avec ses antécédents, il pouvait difficilement faire comme les autres et plaider la maladresse, l'erreur passagère. A cause de ses précédents méfaits devenus un peu trop encombrants, il fut considéré comme le chef du petit groupe des adolescents arrêtés ce soir-là et il écopa de plusieurs semaines de prison. Il passa ses dix-huit ans en prison et lorsqu’il sortit, il revint chez ses parents. Sophie semblait prête à l'accueillir chaleureusement mais ce n'était pas le cas de Pierre. Il ne paraissait pas particulièrement ravi à l'idée de le voir revenir sous son toit d'après ce qu'il avait laissé entendre au directeur du Centre de Jeunes Détenus. Pieri souleva un sourcil, en une mimique qui indiquait que cela n'avait rien d'étonnant.

            Peu après, un soir, après une violente dispute entre les deux hommes, Paul décida de quitter le domicile et partit sans laisser d’adresse. C’est en tout cas ce qui était consigné dans un procès-verbal : les parents avaient été convoqués tous les deux au commissariat après un vol dont on pensait qu'il pouvait être l’auteur. Ils expliquèrent qu'ils n'avaient plus aucune nouvelle de leur fils depuis cette fameuse querelle. Et ils n’en eurent pas pendant plusieurs mois, plusieurs années même ; Sophie essaya de faire quelques recherches, elle précisa qu'elle souhaitait qu’il revienne chez eux si on le retrouvait. Elle avait même fait passer une petite annonce pour l'inviter à revenir. C’est toujours ce qu’indiquait le procès-verbal en question. Finalement, il finit par revenir au domicile parental ; il avait alors une vingtaine d’années. Il alla de lui-même se présenter au commissariat quand on lui apprit qu’on l’avait recherché pour plusieurs vols mais entre temps les responsables des menus larcins avaient été trouvés.

            On n’avait rien à lui reprocher apparemment : le fait de s'absenter et de ne pas donner signe de vie à ses parents quand on est majeur n'étant pas un délit, il pouvait donc rester chez ses parents tant que tout le monde était d’accord. Rien ne permettait de savoir ce qu’il avait fait pendant ces mois de disparition, on n'avait rien trouvé le concernant pour cette période ; et pour la suite non plus d'ailleurs, il n'avait plus fait parler de lui. Il resta avec ses parents en 1988. L’année suivante Pierre et Sophie Renzo divorcèrent.

            Laurent  était-il au courant de ce divorce ? Un signe de tête lui apprit que non ; il n'insista pas. Le monologue recommença. Pierre, très curieusement, eut la garde de Juliette qui n’était pas encore majeure. C’était sans doute dû aux énormes problèmes de Sophie avec l’alcool. Cette dernière semblait ne jamais rester sobre plus de deux jours… C’était à un point tel que Pierre n’eut en fin de compte pas beaucoup de mal à obtenir la garde de leur fille adoptive. Paul resta avec son père et sa sœur. Un témoignage retrouvé avait indiqué qu’il « s’occupait très bien de sa sœur » et qu’il était « attentif à ce qu’il ne lui arrive rien ». Sophie partit de son côté et on ne savait pas ce qu’elle était devenue ; enfin pour le moment, il faudrait creuser plus encore. Il en était de même pour Pierre car Pieri n’avait pas encore retrouvé son adresse actuelle. Il savait seulement qu’il habitait en banlieue parisienne et qu’il faudrait probablement chercher sur place, sur le lieu de leur dernier domicile connu.

            Pieri se tut enfin et regarda Laurent attentivement. Etait-il d'accord pour y aller ?

            Naturellement, Laurent était prêt et il désirait même s’y rendre le plus vite possible ; il fallait retrouver leur adresse actuelle à chacun. Cela ne l’ennuyait pas de s’en aller quelques jours, de toute façon, il n’y avait pas grand-chose qui le retenait pour l’heure à N***. Il proposa à Pieri de partir le jour-même ou le lendemain chercher les renseignements nécessaires sur place. Il fallait bien retrouver cette piste qui disparaissait pour l’instant après le divorce des Renzo. L’après-midi à peine entamé, Laurent faisait sa valise, prévoyant une absence de quelques jours, et le lendemain matin, à la première heure, il prenait le train pour Paris, pour se rendre ensuite dans la banlieue. Sur place, il finirait bien par trouver quelque chose et dès qu’il aurait mis la main sur le fameux Paul, celui-ci aurait intérêt à avoir une bonne explication.

 

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux