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Publié par E.L.

Commissariat de Police, rue George Sand, M*** - 02 mai 2001

 

            Laurent avait dû prendre son mal en patience toute la journée du 1er mai ; il aurait pu se rendre malgré tout au commissariat et y trouver quelqu’un mais il savait que ce serait une perte de temps quand même : le personnel était en effectif très réduit et s’il lui avait fallu appeler pour faire des recherches il n’aurait trouvé que des services vides. Il arriva donc à la première heure, le matin suivant et se présenta au commissaire du lieu. Celui-ci, un homme plutôt rondouillard et mafflu, l’accueillit chaleureusement ; Pieri l’avait appelé pour lui exposer la situation et qu'il était prêt à apporter son aide. C’était plutôt un bon début pour Laurent, il savait qu’il trouverait un certain soutien dans ce commissariat. Il exposa à son tour le but de sa venue, faisant comme si le commissaire n’en savait rien. Celui-ci joua le jeu et opina du chef au fur et à mesure que Laurent lui expliquait ce qui s’était passé, ce qu’il comptait faire. Il passa sous silence les relations qu’il entretenait avec la victime ; il pourrait toujours le faire plus tard si cela s’avérait vraiment nécessaire.

            Ivan Pepin, le commissaire, lui assura finalement qu’il aurait toute l’aide qu’on pourrait lui donner. Il lui recommanda de travailler avec un certain Jacques Brisky qui, s’il pouvait paraître un peu fermé au premier abord, était quelqu’un de confiance, un homme sur qui l’on pouvait s’appuyer. Laurent se contenta d’acquiescer, sans faire de commentaires. Il n’avait pas très envie de travailler avec quelqu’un mais il reconnaissait que cela pouvait être utile de recevoir l’aide d’une personne connaissant les environs. Brisky vint se présenter à lui pendant qu’il s’installait sur le coin de bureau qu’on lui offrait. Il savait qu’on ne pourrait pas lui offrir mieux et il trouvait déjà bien qu’on ait pu lui trouver un petit bout de table.

            Discret, Brisky lui dit quelques phrases de bienvenue et retourna sans son bureau en proposant à Laurent de le rejoindre dès qu'il serait prêt. Le jeune policier le regarda s'éloigner ; c'était un homme moyen en tout : ni grand, ni petit, ni blond ni châtain, ni beau ni laid, ni blanc ni foncé… à croire que cet homme avait juré de rester sur la limite de toutes les caractéristiques, que ce soit sur le plan physique ou sur celui du rayonnement. En le rejoignant dans son bureau, Laurent compris qu'il avait une passion : les chats. On découvrait dans la pièce des photos de félins un peu partout ; des félins, des félins, encore des félins et seulement des félins. Comme Laurent aurait l’occasion de s’en rendre compte plus tard, il en avait même sur son téléphone portable… Après tout, se dit-il la surprise passée, ce n’était pas un crime. Toutefois, le jeune homme fut un peu déstabilisé, quand il entra dans la pièce, de le voir observer des photos de chats sur Facebook  ; il commença à se demander s’il était vraiment si bien tombé mais il se répéta qu’on peut aimer les félins et faire malgré tout un très bon travail.

            Assez vite cependant, le sujet l’agaça ; Brisky ne parlait pas de grand-chose d’autre. Il décida de lui raconter l’origine des noms de ses chats : il en avait quand même six !  Aldebaran, Antarès, Altaïr et Rigel. Il n’y avait pas besoin d’une explication de textes, se disait Laurent : lui aussi avait vu Ben Hur ! Les deux derniers portaient, eux-aussi, le nom d’étoiles célèbres : Betelgeuse et Sirius.

Formidable, pensa Laurent sarcastique.

Puis, il tenta de lui expliquer l’importance du choix d’un prénom pour les chats : certains appelaient leur chat « ecstasy » ou « marijuana », « rubis » ou « saphir » ou même en hommage à Pagnol « Pompon » ou « Pomponnette »… c’était idiot, selon lui, et les chats se rendaient compte qu’ils n’étaient pas pris au sérieux.

Laurent acquiesça en se demandant comment il était possible d’avoir tant de choses à dire sur les noms de chats… il allait trouver le temps long. Mais il ne souhaitait à aucun prix se fâcher avec ce nouveau collègue qui avait de plus en plus l'air à ses yeux d'être un brave type. De surcroît, Brisky connaissait la banlieue comme sa poche...

            Dès cette première journée du 2 mai, Laurent fit quelques découvertes. Après leur divorce, Pierre et Sophie Renzo avaient quitté le logement qu’ils occupaient jusque là : un petit pavillon de banlieue dans le quartier de la Grande Ourse (décidément, encore une question d’étoiles !). C’étaient des logements très modestes et la plupart des familles qui habitaient ce quartier étaient de milieux peu aisés. Dans la deuxième moitié de l'année 1989, Pierre donna son préavis à son propriétaire et alla s’installer ailleurs. Laurent n’avait pas encore trouvé où, mais cela ne devait pas être très loin. Dès le 3 mai ils étaient en route pour rendre visite à l’ancien propriétaire et avoir quelques précisions sur les locataires. Brisky profita du trajet pour lui raconter comment Sirius avait fait tourner Aldébaran en bourrique, la veille au soir, parce qu’il était furieux que ce dernier soit resté trop longtemps sur les genoux de leur maître… Il crut bon d’ajouter alors qu’ils arrivaient à destination :

            « - Vous savez d’habitude, je ne confie pas aussi facilement à des inconnus la vie de mes chats. Mais je vous trouve sympathique. »

            Laurent n’essaya pas de comprendre ce qui pouvait le rendre sympathique à ce point là et se contenta d’un sourire qu’il voulait reconnaissant et qui fut apparemment pris comme tel. Ils sonnèrent chez Luc Parut qui ne tarda pas à leur ouvrir et Brisky expliqua la raison de leur venue. Sa voix posée mais ferme, sa façon de présenter les choses étonnèrent Laurent qui se dit que le bonhomme avait vraiment de quoi surprendre, on ne pouvait rien lui refuser. La présentation était telle en effet que Parut ne tarda pas à s’effacer devant eux en les priant, avec ce qui devait être son plus aimable sourire, d'entrer. Si Laurent n’avait pas souvent essuyé de refus, il dut reconnaître en son for intérieur qu’il n’était que rarement aussi bien accueilli et il était bien obligé d'accepter que l’entrée en matière de Brisky y était pour beaucoup.

            Les deux hommes s’installèrent dans un canapé fatigué, d’une vague couleur grise. Ils refusèrent tous les deux le verre que leur proposa Parut et Brisky lança ses premières questions. Laurent était tout d’abord bien décidé à mener lui même la discussion mais il se rendit compte très vite que Brisky faisait cela très bien, sans doute mieux qu’il ne l’eût fait lui-même. Parut se souvenait de cette famille et il s’en souvenait même très bien. C’étaient des gens sans histoire ; en tout cas, il n’avait jamais eu à leur égard la moindre critique à formuler. L’appartement n’était pas dans un état rutilant quand ils étaient partis mais ils avaient quand même vécu dedans pendant plus de vingt ans, alors on ne peut pas non plus exiger que ce soit rendu dans un état neuf. Il fit un sourire contraint.

« - Je ne peux vraiment rien leur reprocher, mais je dois aussi reconnaître que je n’avais pas beaucoup de contacts avec eux. Il me payait le loyer ; régulièrement... C’est tout mais je n'en voulais pas plus. On ne se voyait pas souvent en fait. On se croisait quelques fois par an et encore.

- Vous aviez remarqué leurs enfants ?

- Ils avaient un fils et une fille. Des enfants adoptés à ce qu’on m’a dit.

- Vous pouvez en dire plus sur eux ?

- Non ; je ne parlais déjà pas beaucoup aux parents alors encore moins aux enfants… mais…

- Mais…

- Mais, on m’en avait un peu parlé. La petite, je ne sais plus comment elle s’appelait, je l’ai vue deux ou trois fois pendant qu’ils habitaient là, elle était gentille... mais surtout très timide. Ensuite, au moment de leur départ, elle s'était vraiment renfermée ; elle n'était plus seulement timide. Jamais un mot… je me suis dit qu’elle n’avait pas changé pour le mieux.

- Et leur fils ? vous aviez remarqué quelque chose ?

- Toujours d’après ce qu’on m’a dit, il en avait fait de belles... C'est peut-être pour cela que la petite avait changé comme ça. Rien de grave, hein... elle, on n’en a jamais entendu parlé. Sauf que, c’était vraiment pas « Miss Sourire ». Et ça lui est resté.

- Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

- Eh bien quand leur fils était revenu, il s’était un peu assagi ; voyez. On aurait pu se dire que tout le monde était content. La gamine, elle était encore jeune - quinze ou seize ans – mais au lieu d'être contente de ce retour, elle s’est mise à faire la tête de plus en plus… Peut-être bien qu’elle était jalouse de lui et qu’elle trouvait qu’il lui prenait un peu trop de place.

- Vous savez où ils sont allés, quand ils sont partis ?

- Je dois l’avoir noté quelque part. En partant, en général, on donne une adresse, au moins pour faire suivre le courrier s’il y en a. Je regarderai ; je ne peux pas vous le dire maintenant, car il faut que je retrouve les papiers.

- Parfait. Merci beaucoup pour votre aide. »

Brisky avait dit cela d’une telle voix que Parut en sembla totalement bouleversé. Alors que les deux hommes allaient se lever, Laurent demanda :

« - Vous dites que vous ne pouvez rien leur reprocher, que vous n’étiez pas très en contact avec eux mais vous semblez vous souvenir plutôt bien d’eux.

- Je ne me souviens pas si bien d’eux. Je me souviens surtout de leur départ.

- Pour quelles raisons ?

- Un détail ; cela arrive souvent dans les maisons qui ont été habitées longtemps.

- De quoi s’agit-il ?

- Je ne pense pas que cela vous aidera beaucoup…

- Dites toujours ; nous verrons bien. »

Parut hésita :

« - Je ne veux pas donner le sentiment que je me plains…

- Naturellement, ce n’est pas ainsi que nous le prendrons, confirma Brisky d’un ton conciliant qui eut pour effet de déclencher la parole du propriétaire.

- Eh bien, dans une des chambres, je crois justement que c’était la chambre de la petite, il y avait des marques sur le mur, près du sol à l'emplacement du lit... enfin sous le lit quoi... vous voyez ce que je veux dire ?

- Des marques de quel type ?

- Des traits qui avaient été tracés, un peu comme creusés dans le mur.. Un peu comme on le voit dans les films, vous savez pour les gens en prison qui comptent les jours… Des traits, les uns à la suite des autres… »

            Les deux policiers se regardèrent en silence.

« - On peut les voir encore, ces traits ? demanda Laurent, d’une voix un peu plus anxieuse qu’il ne l’aurait voulu.

- Non, je ne pense pas ; la maison est habitée. Je l’ai relouée à partir de 1995.

- Elle est restée inhabitée entre 1989 et 1995 ?

- Oui, je ne voulais pas faire de frais ; je ne vais pas remettre à neuf une maison dans laquelle je n'habite même pas, non ! Il y avait quelques petites choses à réparer ou changer…  »

Face au silence que gardaient le policiers, il se sentit un peu obligé de reprendre :

« - Vous comprenez, je n’y habite pas, je n’ai aucune envie de dépenser de l’argent pour une maison dans laquelle je ne vis pas. C’est à celui qui loue de s’en occuper ; enfin, s’il le souhaite.

- Je vois, commença Laurent…

- Ce sont les mêmes personnes qui l’habitent depuis 1995 ? interrompit Brisky.

- Non, attendez voir… réfléchit Parut. Je crois que j’ai dû changer trois fois de locataires depuis mais ceux qui s’y étaient installés en 1995 avaient fait beaucoup d’aménagements et de réparations. Entre autres les peintures et les papiers peints… cela a dû effacer ce qu’il y avait sur les murs.

- Est-ce que vous vous souvenez de ce que formaient ces traits ? demanda Laurent.

- Des traits quoi ! comme des bâtonnets... enfin des petits bâtons.

- Je veux dire, combien y en avait-il ? Et, ils étaient tous sur la même ligne ?

- Il y en avait beaucoup ; plusieurs dizaines je pense. Mais je ne les avais pas comptés. Il y en avait sur deux lignes. C’étaient des petits traits, qui se suivaient, pas regroupés par cinq comme on le fait parfois, vous voyez ce que je veux dire… »

       Les deux policiers firent un signe affirmatif.

« -Franchement, je ne crois pas que ce soit important. Au début, j’ai pensé que c’était un pense-bête pour la gamine pour voir combien de jours il restait avant son anniversaire, ou Noël, ou bien en attendant que son frère sorte de prison… Elle avait l’air assez attaché à lui, avant qu’il y entre.

- Et après ?

- Oh, ils avaient grandi. Vous savez comment sont les frères et sœurs... passé, un certain âge on n’a plus grand-chose à se dire. Et puis après, parfois ça revient…  »

Les deux hommes le remercièrent et se dirigèrent vers la porte d'entrée en le priant de les appeler l’un ou l’autre si quelque chose lui revenait. En sortant de la maison, ils croisèrent un chat noir, qui vint immédiatement se frotter aux pieds de Brisky… « Il faut croire que son amour des chats est réciproque », se dit Laurent. De la maison d’à côté, une voix arriva jusqu’à eux : « Plume ! Plume ! Viens ici… » Le chat dressa les oreilles et, après quelques hésitations, se décida à partir en direction de la voix. Laurent savait déjà qu’il n’y couperait pas et en montant dans la voiture, Brisky murmura en effet :
« -Quelle idée d’appeler un chat Plume ! s’il devient obèse, il aura l’air d’un con. Pauvre bête ! »
Il se tourna vers Laurent pour le prendre à témoin. Celui-ci réussit à réprimer le sourire qui lui montait aux lèvres. Ce qui aurait pu être son premier vrai sourire depuis le 27 avril ! Brisky dut prendre son signe de tête pour une approbation et il continua :
« - C’est vraiment dommage ; il était beau ce chat. Il aurait été un beau Bellatrix, non ? »
Nouveau signe de tête ; Laurent n’osa pas lui dire qu’il trouvait cela tout aussi « con » de donner le nom d’une étoile - célèbre pour son éclat - à un chat - noir - … Mais bon, il se dit qu’il était préférable de prendre ce qui était probablement le parti du chat : celui de s’en foutre !

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux