Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Publié par E.L.

            Le lendemain, Laurent souhaitait se rendre dans la petite maison qui avait accueilli les Renzo pendant l'adolescence de Juliette. Brisky ne voyait pas l'urgence que pouvait présenter ce déplacement mais il n’en accepta l’idée. Ils durent toutefois laisser la visite de côté car lorsque Brisky appela chez les Rouenna – les locataires du moment - il ne tomba que sur un répondeur. Inutile de se déplacer s’il n’y avait personne ; il conseilla à Laurent d’attendre un peu et de suivre, en attendant, une piste qu’un collègue avait trouvée : Paul pendant son séjour en prison s’était lié d’amitié avec un certain Lucien Alembi, baptisé Bel-Ami ; « Vous voyez pourquoi ? » demanda Brisky à Laurent. Celui-ci ne se creusa pas trop la tête et fit un signe négatif.

« - Parce que c’est une anagramme ; Bel-Ami… Alembi…

- Oui, je sais ce qu’est une anagramme… Mais quel est le rapport avec Maupassant ?

- Aucun ! Et vu le niveau du type, il y a fort à parier qu’il n’ait jamais su que derrière ce nom il y avait un livre, a fortiori un livre de Maupassant ! Dans son esprit, « Maupassant » doit seulement désigner une petite ville de banlieue. »

Cette fois, Laurent sourit spontanément, ce qui sembla faire plaisir à Brisky, qui continua sur sa lancée :

« - Bel-Ami, appelons-le comme cela, n’a pas su faire comme Paul Renzo et se ranger après ses ennuis judiciaires. Après sa sortie de prison, Paul est retourné chez ses parents comme vous le savez et ensuite, après leur divorce, il a suivi son père. Il semble qu’il ait vécu de petits boulots ici et là et curieusement, on n’en trouve plus aucune trace après 1994.

- Il a dû retomber dans la criminalité et il aura eu besoin de se faire oublier.

- Pendant aussi longtemps ?

- Tout dépend du problème. Sa disparition est peut-être liée à un crime plus ou moins grave…

- Pas à première vue. Mais il semblerait qu’il soit resté en contact avec le Bel-Ami en question ; peut-être qu'il pourra, lui, nous en dire plus et nous préciser quand son ancien collègue a disparu des écrans...

- Et où se trouve-t-il ce Bel-Ami ?

- Où voulez-vous qu’il soit ? comme j’ai commencé à le dire tout à l’heure, il n’a pas su se ranger ; il est à nouveau en prison… si seulement cela pouvait lui donner l’occasion de lire Maupassant. Mais j’en doute… »

Laurent ne releva pas.

« - Qu’est-ce qu’il a fait cette fois ? depuis combien de temps y est-il, d'ailleurs ?

- Il y est depuis 1995, juin. Il a été condamné pour vol et agression ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Cet imbécile est entré en pleine nuit chez un vieil homme nommé Debraire, un veuf qui vivait seul. Il voulait lui voler un tableau qui, paraît-il, valait son pesant d’or. On lui avait dit que c’était un Picasso. Cet imbécile ne s’est pas posé de question : qu’est-ce qu’un Picasso ferait sur le mur d’un petit pavillon de banlieue, dans un quartier plutôt défavorisé ? Vous pouvez me le dire ?

Laurent fit de la tête un signe négatif et laissa Brisky poursuivre.

« - Enfin, il est entré en pleine nuit pour prendre le tableau, le vieux Debraire a été réveillé et s’est levé ; l’autre crétin a pris peur et a voulu s’enfuir. En passant, il a bousculé le vieux qui est tombé en arrière sur le carrelage. La tête a claqué sur le sol et il est mort pendant la nuit. C’est l’aide à domicile qui l’a trouvé le lendemain matin en arrivant chez lui, comme tous les jours, à 6 heures. Elle a appelé les secours mais il était déjà froid. Si cet imbécile de Bel-Ami avait eu le courage de prévenir les secours, cela ne l’aurait pas empêché de s’enfuir mais le vieux aurait pu être sauvé…

- En effet, c’est un portrait intéressant ; Paul Renzo avait vraiment des fréquentations sympathiques… On va le voir ? »

Brisky lança un « eh oui » qui pouvait répondre aux différents propos de Laurent et ils se mirent en route.

 

          Dans la petite salle où ils se trouvaient tous les trois, Bel-Ami était assis sur une chaise poussée dans un coin. Il ne s’était pas fait prier quand il avait appris qu’ils voulaient des informations sur Paul Renzo, surtout parce qu’il lui gardait « un chien de ma chienne ! », comme il le lança aux deux policiers. « Pauvres bêtes ! » soupira Brisky, mais il n’alla pas plus loin. Il s’assit pour écouter un Bel-Ami qui ne demandait qu’à évoquer son ancien compagnon de prison et sortit un petit carnet qu’il traînait partout avec lui et sur lequel il notait parfois quelques mots, au moment le plus surprenant. Laurent s’était juré qu’avant de partir il jetterait un œil sur ses notes, mais pour l’instant, il était trop occupé à essayer de régler le cas « Renzo ».

« - Ce sa-laud de Ren-zo, scanda Bel-Ami. C’est une belle enflure.

- Pourtant, vous étiez assez proches d’après nos informations... enfin, d’après ce qu’on nous a dit. Vous vous connaissez depuis que vous avez partagé une cellule commune, non ? en 1985 ?

- Commune ? quelle commune ? Non, on était en tôle tous les deux en même temps.

- C’est ce que je disais, reprit Brisky.

- Ah bon ?…

- Vous étiez restés en contact après votre sortie de prison ? demanda Laurent.

- En 85, quand il est sorti, il me restait plusieurs mois à faire. Je suis resté dedans jusqu’à février 86. On était d’accord avec Paul pour qu’il rentre chez ses vieux ; il devait se faire oublier en attendant que je sorte et après, on devait travailler ensemble.

- Travailler... ? demanda Brisky.

- Enfin vous voyez, quoi…

- Je crois que oui. Quand vous êtes sorti, vous l’avez retrouvé ?

- Oui, mais j’ai mis du temps parce qu’il était pas resté chez ses vieux. Il s’était disputé avec son daron alors il était parti vivre ici et là, dans des squats. J’ai fini par le retrouver, heureusement il était pas allé loin.

- Vous l’avez trouvé changé ?

- Ben quand même, il avait pas pris 15 ans ; je l’ai reconnu.

- Non, je veux dire… dans son comportement, dans son attitude.

- Ouais, un peu ; il était plus costaud, plus dur quoi. Il inspirait vraiment la confiance, du coup.

- Et après, vous avez « travaillé » ensemble ?

- Pas tout de suite, mais après quelques mois. On a repris des petits boulots pas trop dangereux ! Surtout des voitures ou des casses faciles à faire et pas risqués. On s’est pas fait prendre. Mais bon, ça gagnait pas beaucoup.

- Vous n’avez jamais été inquiétés ?

- Ben elle est con votre question ! on a toujours un peu peur, quand même, quand on fait un casse mais bon, faut bien passer sur l’inquiétude sinon on fait rien.

- Non, je veux dire…vous n’avez jamais été soupçonnés, arrêtés, interrogés ?

- Non, je vous ai dit qu’on s’est pas fait prendre. Mais bon, ça gagnait rien.

- C’est sûr que cela ne rapporte pas autant que la peinture, glissa Brisky.

-Vous vous foutez de moi, là ? demanda Bel-Amy, l’œil soupçonneux.

- Pas du tout. C’est un fait ; le trafic d’objets d’art, cela rapporte plus. »

Après quelques secondes de silence, Bel-Ami parut convaincu :

« - C’est vrai ; c’est pour ça que j’ai voulu en faire... après. Les bagnoles, c'est pas toujours facile à recaser ! 

- Revenons sur vos relations avec Paul Renzo, reprit Laurent. Vous disiez que…

- Ah ouais ; on s’est pas fait prendre. Mais Paul en avait marre de rester dans des squats alors au bout d’un moment, il est reparti chez ses vieux. Sa mère l’a accueilli comme un dieu au début et puis il s’est remis bien avec son père. Alors il est resté chez eux. Moi, je préférais rester dans les squats. On a continué un peu notre taf, mais, au bout d’un moment, on s’est dit qu’il fallait passer un cran au-dessus et cambrioler une vraie baraque avec un vrai pactole. Paul, à ce moment-là, il était parti vivre avec son paternel parce que ses vieux avaient divorcé, c’était un peu duraille depuis qu’ils avaient déménagé. En même temps, on peut pas trop lui en vouloir au vieux parce que la vieille, elle éclusait dur. Elle était tout le temps complètement bourrée. Il a eu du mérite quand même le vieux parce qu’il a pris la petite et c’est lui qui se l’est coltinée quand même. Il l’a élevée faut pas l’oublier et cette salope, dès qu’elle a pu, elle s’est barrée. »

Laurent tressaillit en entendant le commentaire concernant Juliette mais un regard impératif de Brisky le cloua sur place.

« - Qu’est-ce que vous voulez dire à propos de la fille ? Comment s’appelait-elle ?

- Juliette ; tu parles d’un nom à la con ! »

Les jointures des mains de Laurent étaient passées du rouge au blanc mais il fit en sorte de se mettre de côté pour ne pas le montrer.

« - Et cette Juliette, reprit Brisky, vous dites qu’elle est partie ?

- Ouais dès qu’elle a eu 18 ans, début 1994. C’était juste avant notre coup, c’est pour cela que je m’en souviens parce que ça avait foutu Paul en pétard.

- Pourquoi ? Il ne voulait pas qu’elle devienne indépendante.

- Pouvez pas parler comme tout le monde ? pas la peine d’utiliser des mots à la con. Je sais pas de qui il voulait qu’elle dépende ou pas, mais je sais qu’il était furax ; il m’avait dit qu’elle s’en sortirait pas comme ça.

- Se sortirait de quoi ?

- Je sais pas moi ! c’était pas ma sœur ! »

          Laurent s’était calmé, il s’approcha à nouveau, décidé plus que jamais à mettre la main sur le frère de Juliette.
« - Vous dites que vous aviez un gros coup en préparation ?
- Ouais. C’était fin 93, qu’on avait eu le tuyau. C’était une sacrée occas’, à S***-M***, la banlieue friquée. On a commencé à se renseigner et à prendre les habitudes des types. On voulait le faire pendant les fêtes car on nous avait dit qu’il partait ; mais bon, comme un fait exprès, cette année-là, ils ont invité toute une bande pour Noël et le Nouvel An. Il a fallu qu’on attende et ça a été comme ça pendant un bon moment : et que ça arrive et que ça repart… Bref, on a vu que cela se calmait début février et avant qu’ils remettent ça, on s’est dit qu’il fallait y aller. On savait qu’ils devaient sortir le 14 février pour cette fête à la con et qu’on serait tranquille un moment. »
Il s’arrêta.
« - Et alors ?
- Et alors, que dalle ! Merde ! Paul, il s’est jamais pointé. J’ai passé quatre heures à l’attendre comme un con devant la baraque et il s’est jamais pointé !

- Qu’est-ce qu’il vous a dit après ?
- Que dalle !
- C’est-à-dire ?
- Ben vous êtes con ou quoi ? Je vous ai dit ; il m’a dit que dalle.
- Il ne vous a donné aucune explication, il ne vous a pas dit pourquoi il n’était pas venu ? rien vraiment ? »
Bel-Ami le regarda :
« - Eh vous êtes bouché quand même… Il m’a pas dit « rien », il m’a rien dit. Parce que je l’ai pas revu. Il était parti de chez son père et le vieux a pas pu me dire où il s’était barré. Enfin, pas voulu, peut-être.. plutôt même… parce qu’il a pas dû le laisser filer comme ça son fils. Le paternel et le fils, ils avaient un lien entre eux à la fin. Au début ils se bouffaient toujours, mais après le retour de Paul, après la prison, le vieux, il avait changé avec lui. Peut-être aussi parce que Paul lui donnait une partie de la tune qu’il gagnait.
- Vous n’avez plus jamais eu de nouvelles de lui ?

- Rien de rien. Je suppose qu’il est pas fiérot et qu’il doit se planquer en quelque part. En tout cas, si vous mettez la main dessus, pouvez lui transmettre que c’est pas la peine qu’il vienne me voir… Sauf s’il veut se faire casser la gueule parce que, pour ça, sûr que je le raterai pas ! »

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux