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Publié par E.L.

            Les deux hommes restèrent silencieux dans la voiture pendant un bon moment, puis Laurent finit par briser le silence :

« - Qu’est-ce que vous en pensez ?

- De quoi ? de cette haute voltige intellectuelle et rhétorique ? 

- J’ai entendu pire vous savez, répondit Laurent en souriant.

- Oh moi aussi ; ce n’est qu’un petit exemple parmi tant d’autres. J’ai entendu vraiment pire. J’ai entendu aussi vraiment mieux ! Et ce n’est pas fini…Enfin ce n’est pas la question. L’important est de voir ce que l’on peut en sortir… ».

Laurent opina du chef.

« -Dites, cela vous ennuie de m’arrêter chez moi sur le chemin, je voudrais vérifier quelque chose. Ce n’est pas très loin, cela ne nous fait faire qu’un petit détour… »

            Laurent avait d’abord voulu attendre dans la voiture mais Brisky insista pour lui offrir quelque chose à boire, pour le remercier du détour. Le jeune homme aurait voulu insister et se retrouver un peu seul mais pourquoi vexer celui qui lui plaisait de plus en plus. En entrant dans l’appartement, le jeune homme osa à peine poser les pieds sur le sol. Il n’avait jamais vu un carrelage aussi brillant. D’ailleurs l’intérieur dans son ensemble semblait immaculé, on aurait dit la reproduction de la page centrale d’un magazine de décoration, avec pour nuance que tout était non seulement de très bon goût mais en plus original et chaleureux. Laurent en eut un peu le souffle coupé, lui qui s’attendait à voir un appartement en désordre, dans lequel les félins auraient laissé partout des traces de leurs griffes et de leurs poils. A croire qu’eux aussi avaient conscience d’être dans un endroit où le désordre n’avait pas le droit de cité. Brisky avait beau lui faire signe d’entrer, il restait près de la porte d’entrer, droit comme un piquet n’osant faire un pas en avant.

« - N’ayez pas peur, mes chats sont accueillants ; ils ne vous feront rien.

- Je n’ai pas peur d’eux mais… enfin… je ne voudrais pas salir.

- Ne vous inquiétez pas ; c’est ma seule obsession ; en dehors de mes chats, naturellement. Je déteste le désordre et je me ruine en heures de ménage. Heureusement, la femme qui s’occupe de mon intérieur me connaît bien et n’exagère pas ses tarifs. »

Sur ces mots, Laurent fit un pas dans le salon. Brisky lui fit signe de s’asseoir et il prit place sur un canapé en cuir particulièrement confortable. Brisky lui apporta un verre d’eau gazeuse et partit dans une pièce attenante au salon. Le jeune homme l’entendit parler et, après un court lapse de temps, le vit revenir avec dans les bras, un chat comme il n’en avait jamais vu. Il était incroyablement fin, très haut sur pattes et très long. Le blanc, le noir et le roux s’associaient en un curieux mélange et Laurent ne put s’empêcher de demander de quelle race était l’animal.

« - D’aucune et de toutes, sans doute. Je l’ai trouvé errant sous ma fenêtre (il habitait au rez-de-chaussée), c’était un chaton pas plus gros que mon poing. Il était apeuré et affamé, plus l’un que l’autre et quand un chat a plus faim que peur, c’est qu’il est vraiment à la diète depuis un bon moment… Je l’ai fait entrer et Aldébaran (il montra du menton un gros chat de gouttière gris) l’a tout de suite adopté. Depuis il n’est jamais parti.

- Ils ne sortent jamais ?

- Lorsque j’ouvre les fenêtres, ils font parfois quelques pas dehors mais ils ne vont pas loin. Ils reviennent très vite. »

Il fallait croire que les chats se sentaient aussi bien avec lui qu’il se sentait bien avec eux. Par politesse, Laurent demanda les noms de chacun et Brisky les présenta l’un après l’autre ; le visiteur avait vu Aldébaran, venaient ensuite Altaïr, Antarès et Rigel, les quatre de Ben Hur, puis on vit arriver Sirius, une énorme chatte blanche au poil très lumineux et il tenait dans les bras Betelgeuse. C’était pour lui qu’il avait fallu faire ce détour, expliqua-t-il ; il était parti inquiet le matin car il n’avait pas voulu manger. Il s’en excusa presque :

« - C’est ridicule je sais, mais dès que l’un d’eux n’a pas son comportement habituel, je m’inquiète. »

          Laurent se contenta d’un courtois « Je comprends ». Puis, comme s’il voulait donner le signal du départ, il demanda si tout allait bien. C’est un Brisky soulagé qui lui répondit que tout avait l’air d’être rentré dans l’ordre. Alors qu’il se serait sans doute agacé dans d’autres circonstances pour un fait identique, le jeune policier sourit et trouva en fin de compte à la scène une allure assez sympathique. Après tout, il ne faisait de mal à personne, cet original…

            Laurent finit son verre, voulut aller le poser dans la cuisine et tomba en arrêt : la pièce était petite mais aussi bien arrangée, aménagée et rutilante que le reste de l’appartement. Il se dit à ce moment-là que si jamais Brisky devait passer un jour à N***, il aurait certes un grand plaisir à le revoir, mais qu’il serait sans doute préférable de l’emmener dîner au restaurant que de l’inviter chez lui… Il posa le verre et retourna dans le salon où Brisky venait de reposer son imperméable sur son avant-bras. Il passa devant lui, un peu soulagé de quitter cet appartement.

            Dans la voiture, Brisky lui lança qu’il connaissait désormais toute sa petite famille. Laurent ne sut pas trop ce qu’il devait répondre ; il bredouilla une phrase maladroite disant que toutes ses étoiles étaient magnifiques… Brisky, l’air satisfait, murmura qu’il le savait bien, ce qui lui fit éprouver un évident plaisir. Ils arrivèrent au commissariat où ils devaient faire le point des renseignements découverts dans la journée, avec Bel-Ami. Ils savaient désormais que Paul était resté un truand, que Juliette était partie dès qu’elle l’avait pu et que cela n’avait pas été très bien pris par son entourage – cela expliquait sûrement, ainsi que le dit Laurent, pourquoi Paul avait voulu la retrouver et lui faire payer ce départ – que les parents ne vivaient plus ensemble et que la mère était une alcoolique notoire ; bref quelques pièces du puzzle venaient de s’ajouter.

          Avec un peu d’hésitation, Brisky confia qu’il trouvait étonnant que Laurent soit ignorant de tout cela avant ; « Nous ne nous connaissions pas depuis très longtemps malgré tout… » fut tout ce que Laurent répondit. Il ne voulait pas développer ; le sujet le rendait nerveux. Brisky n’insista pas et tout aurait pu en rester là, mais Laurent avait besoin de parler d’elle autrement que comme d’une victime. Il bafouilla un peu puis se mit à raconter sa rencontre avec la Juliette que lui connaissait.

          C’était le 25 août 2000. C’était, il s’en souvenait très bien, un vendredi soir qu’il l’avait vue pour la première fois. Il avait vu où elle habitait et il s’était arrangé pour passer un peu sur son chemin dans les jours qui suivirent. Il avait été le premier surpris par son attitude. Puis, quelques jours plus tard, il se retrouva dans la même salle de cinéma qu’elle. Il l’avait abordée et lui avait proposé de boire quelque chose. Elle avait hésité mais avait fini par accepter. Curieusement, il l’avait sentie sur la défensive pendant toute cette première discussion jusqu’à ce qu’il lui dise qu’il était dans la police. Il hésitait parfois à en parler lors d’une première rencontre mais, face à elle, il avait lancé l’information naturellement. Elle le regarda sans surprise et sembla plus ouverte par la suite. Cela l’étonna bien un peu mais il en était soulagé alors il oublia très vite ce détail. Il était sous le charme et passait son temps à se dire que c’était sûrement ringard comme situation, mais tant pis. Ils prirent l’habitude de se retrouver souvent, parfois seulement pour se balader.

          Le soir du 27 décembre, elle lui annonça de but en blanc que ce soir-là, elle faisait ce qu’elle voulait parce que c’était son anniversaire. Il ne le savait pas, n’avait rien prévu, il n’avait même pas une bouteille de champagne au frais pour l’occasion, et a fortiori encore moins un petit cadeau à lui offrir. Il avait un peu fait la tête, pas longtemps ; il était surtout vexé. Mais elle lui avait posé la main sur la joue, et lui avait dit en souriant qu’il pourrait se « rattraper » le 31.  C’est ce qu’il avait fait :ils avaient passé les fêtes de fin d’année ensemble, tous les deux chez lui. Elle n’avait pas envie de rencontrer du monde, même le soir du 31 décembre ; lui, trouvait cela bien plus agréable de profiter du temps qu’il pouvait partager en restant tous les deux. Il lui avait offert un magnifique foulard en soie, en lui souhaitant un « bon anniversaire »… Juliette n’attendait jamais rien, mais elle était tellement prête à se réjouir du moindre petit geste, qu’il adorait lui faire des surprises. Un jour, elle lui avait sauté au cou parce qu’il lui avait offert un stylo délirant, débordant de plumes, de couleurs, de lumière et même de bruit : il s’allumait quand on écrivait et il lançait un bruit strident quand on appuyait sur le bout. C’était une broutille mais elle avait été ravie. Alors, à une femme qui se contente d’un rien, on a encore plus envie d’offrir quelque chose de bien, se disait-il.

            Juliette prit l’habitude de venir dormir chez lui. Au début seulement le vendredi et le samedi, puis elle resta aussi le dimanche soir. De plus en plus, elle venait chez lui pendant la semaine, c’est pour cela qu’il avait été un peu désemparé de la voir se renfrogner quand il lui avait demandé de venir s’installer chez lui pour de bon. Elle avait grommelé que c’était trop tôt, qu’il leur fallait un peu plus de temps pour se connaître mieux. Il n’aimait pas la voir se renfermer ainsi, c’était rare et cela lui déplaisait. Alors il n’insista pas et se dit que cela se ferait plus tard : chaque chose en son temps ; tout vient à point à qui sait attendre… Bref c’était une histoire banale, conclut-il.

            Il raconta tout cela à Brisky sans rentrer dans les détails ; celui-ci hochait la tête de façon un peu mécanique sans jamais l’interrompre. A la fin, quand Laurent se tut, il se contenta de lui dire :

« Eh bien, trouvons ce Paul qui est sans doute mêlé à la fin de cette histoire « banale »… C’est ce que nous pouvons faire de mieux. »

          Laurent regarda sa montre sans répondre. Il appela à nouveau la famille Rouenna : toujours personne. Ce n’était pas loin, il proposa à Brisky de s’y rendre en fin de journée avant de regagner sa chambre d’hôtel ; il pourrait y aller tout seul. Pendant que Brisky lui répondait qu’il irait aussi, cette histoire l’intéressait et il voulait y apporter toute l’aide qu’il pouvait – Laurent apprécia sa réponse ayant déjà compris que de tels propos n’étaient jamais prononcés sans raison par le bonhomme – un agent frappa et entra dans le bureau pour leur donner une information. Il tendait un papier sur lequel on lisait un nom et des coordonnées. C’était le nom de famille de ceux qui avaient été les premiers à relouer la maison des Renzo après leur départ : Famille Lecoux, Jean-Philippe et Marthe. On pouvait les joindre à un numéro indiqué juste en-dessous. Ils avaient habités dans le pavillon entre 1995 et 1998.

            Laurent prit le combiné.

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux

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