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Publié par E.L.

            Les Lecoux n’avaient pas déménagé très loin ; c’était une chance. En fin de compte, la plupart des familles évoluent toute leur vie dans la même région ; cela simplifie les enquêtes, se dit Laurent. Il avait réussi à leur parler la veille au soir et le matin du 04 mai, il se rendit chez eux accompagné de Brisky. C’était une chance qu’ils soient là car la moitié de la région semblait s’être absentée pour le pont du 1er  mai ; c’était d’ailleurs la raison de l’absence des Rouenna et la veille, leur voisin avait expliqué qu’ils avaient profité du pont pour partir avec les trois enfants, chez les grands-parents. Ils ne reviendraient que le dimanche soir. Les deux policiers devraient donc attendre le lundi suivant pour pouvoir leur parler.

            Plutôt accueillants, ils les reçurent avec le sourire, les invitèrent à entrer et leur proposèrent de prendre un petit déjeuner avec eux. Comme ils étaient à la retraite, ils profitaient de leurs matinées et prenaient leur temps. Ils n’avaient donc pas déjeuner et s’apprêtaient seulement à le faire quand les deux hommes avaient sonné. Laurent accepta un café et Brisky prit un thé ; il refusa de prendre autre chose mais ses yeux ne se détachaient pas du pot de confiture posé sur la table. Laurent découvrait une autre de ses caractéristiques : sa gourmandise.

            Tout en buvant son café à petite gorgée et en l’appréciant ouvertement (il faut dire que cela le changeait du café du commissariat pour ne pas parler de celui de l’hôtel), il lança la conversation sur le pavillon et la famille Renzo.

« - Nous ne les connaissions pas, commença Marthe Lecoux. Nous ne les avons jamais vus. Tout ce que nous en savons, c’est ce que les voisins nous ont dit par la suite. C’étaient apparemment des gens qui ne posaient pas de problèmes ; tout le monde savait bien que le fils avait eu des problèmes avec la justice mais il n’avait pas fait des siennes dans le quartier. Malgré tout, on sentait bien qu’ils n’étaient vraiment pas appréciés. Personne dans le quartier ne se sentait proche d’eux ; ils n’invitaient jamais personne et personne ne les invitait.

- Que saviez-vous des parents ?

- Le père s’appelait Pierre je crois mais je ne me souviens plus du nom de la mère…

- Sophie, intervint Brisky.

- Oui, c’est ça ; Sophie ! La mère était connue dans le quartier pour ses abus de boisson… elle passait sa journée à boire et ne sortait presque jamais. Tout le monde le savait – et le déplorait – mais comme elle ne posait pas de problèmes et ne faisait jamais de scandale, personne ne disait rien ouvertement. Malgré tout, quand les Renzo sont partis et que le voisinage a appris que Pierre avait demandé le divorce, personne n’a songé à lui jeter la pierre – enfin si je puis dire – au contraire, les gens avaient plutôt tendance à le plaindre et à le comprendre.

- Vous savez ce qu’ils sont devenus ensuite ?

- Aucune idée – Marthe confirmait de la tête ce que disait son mari. Le père est parti avec les enfants, c’est tout ce que je sais.

- Ce que nous savons, reprit Marthe. »

Elle demanda à Laurent s’il voulait un autre café ; il était bon, le jeune homme se laissa tenter. Il en fut de même pour Brisky dont les yeux avaient de plus en plus de mal à se décoller du pot de confiture. Marthe Lecoux ne pouvait pas ne pas le voir ; elle dut avoir pitié de lui et elle posa sur la table une assiette garnie de petits biscuits et de macarons. L’air détaché, elle demanda :

« - Vous ne voulez pas déjeuner mais peut-être pouvez-vous prendre une petite douceur. »

Brisky eut un sourire qui en disait long mais répondit d’une voix absolument neutre.

« - C’est très gentil. Ils ont l’air délicieux ; je vais me laisser tenter. »

Il allongea le bras vers l’assiette.

« - Et en ce qui concerne les enfants ? Vous savez quelque chose ? demanda Laurent.

- Pas plus que pour les parents. C’étaient des enfants adoptés à ce qu’on nous a dit. Le fils s’appelait Paul et la fille… attendez voir…

- Juliette, intervint Marthe. Je me souviens de son nom parce que Juliette Renzo cela sonnait un peu comme Juliette Roméo, vous voyez ?

- Et vous aviez appris quelque chose à propos des enfants ? reprit Laurent.

- Le fils avait fait de la prison. Pour des bagatelles apparemment mais malgré tout certains voisins n’étaient pas ravis de sa présence ; d’après ce que l’on m’a dit, dès que quelque chose disparaissait ils avaient tendance à penser qu’il n’y était pas étranger… allez savoir, c’était peut-être vrai. Mais en tout cas, après sa sortie de prison, il n’a jamais eu d’autres soucis avec la police… toujours d’après ce que l’on m’a dit. C’est pour lui que vous êtes là ? je dois vous avouer que j’y ai pensé quand vous nous avez dit que vous vouliez nous parler des Renzo. Il a encore fait des siennes ?

- Nous n’en savons encore rien, intervint Brisky.

- Malgré tout, les voisins avaient l’air de dire qu’il aurait pu finir mal. Mais qu’heureusement, il s’était rapproché du père avant leur départ du quartier. C’est bien. C’est toujours mieux quand les différents membres d’une famille sont soudés. On surmonte bien mieux les épreuves. »

Laurent ne releva pas ce qu’il trouvait d’une banalité affligeante mais il aiguilla la conversation sur Juliette :

« - Et la fille, on vous avait parlé d’elle ?

- Pas grand-chose. Elle travaillait très bien à l’école d’après ce qui se disait. Malgré tout, elle était très discrète et ne se faisait jamais remarquer. Certains voisins disaient même qu’elle était muette, car on n’entendait pas le son de sa voix, mais c’était faux car ceux qui les connaissaient depuis assez longtemps, disaient qu’elle était plutôt joyeuse quand elle était petite et s’amusait beaucoup dans le jardin. A ce moment-là, elle parlait sans problème…

- Et on savait à quoi était dû le changement  à quel moment il avait eu lieu ?

- Vous savez les adolescents ne sont pas toujours faciles ; ils passent souvent par des étapes pénibles. Pénibles pour eux et pénibles pour les parents… »

Cette remarque semblait être dite pour eux plus que pour les policiers, ou les Renzo. Plusieurs photos, accrochées aux murs ou posées sur les meubles, confirma à Laurent cette impression. Marthe, de son côté, confirma à nouveau de la tête.

« - C’est tout ce qu’on peut vous dire…

- Vous parlez de l’adolescence, cela veut dire que Juliette a commencé à changer si on vous en croit…

- Si on en croit ce qu’on nous a dit…

- Oui, bien sûr, elle aurait donc commencé à changer apparemment quand elle avait 13 ou 14 ans ?

- Non, avant, coupa Marthe. Je me souviens que Laure - tu te souviens Laure Martin ? demanda-t-elle à l’adresse de son mari qui acquiesça de la tête - nous avait dit qu’elle était devenue triste lorsque son frère s’est retrouvé en prison. Tout le monde s’en souvenait de ce moment, dit-elle en se tournant vers Laurent, ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de voir quelqu’un emmené avec les menottes, juste devant chez soi. Juliette était petite à ce moment-là, entre 9 et 10 ans je pense.

- Ce serait le départ de son frère qui serait la cause du problème ? demanda Brisky, qui après avoir vidé les trois-quarts de l’assiette posée devant lui, essayait de tenir bon et de ne plus la regarder.

- Peut-être… vous devriez demander à leurs voisins du moment, mais je crois qu’il y a eu beaucoup de changements depuis dix ans… glissa Marthe. J’espère que ce n’est pas trop grave en tout cas ce qui lui arrive au pauvre Paul ; il avait dû être influencé, mal conseillé. Il aurait mieux fait de rester chez lui, en famille.

- D’autant plus que la maison était plutôt agréable. Le jardin n’avait rien de ceux de Versailles ; malgré tout, à l’arrière ; avec un peu d’entretien, il était facile d’en faire un lieu chaleureux pour l’été, renchérit Jean-Philippe .

- Et ils ne le faisaient pas ?

- Je n’en sais rien ; nous sommes arrivés dans la maison plusieurs années après leur départ, alors le jardin n’ayant pas été entretenu par le propriétaire, c’était un peu la jungle. Nous l’avons arrangé assez vite pour en profiter. Ce n’était pas très dur, il n’y avait pas une surface suffisante pour en faire un potager ou un jardin à la française. Malgré tout, même petit, il était agréable.

- Avant de partir, je voudrais savoir si vous aviez remarqué quelque chose de particulier dans la maison, des détails dans les pièces, sur les murs ?

- Oui, dans une des chambres, il y avait des traits gravés sur le mur. Cela devait se trouvait à trente centimètres du sol ou peut-être moins.

- Vous aviez une idée de ce que c’était ?

- Aucune. Il y en avait plusieurs dizaines, bien alignés, sur deux rangées. Comme cela… »

Il prit un morceau de facture qui traînait dans la cuisine et dessina une suite de bâtonnets, bien symétriques, à égale distance les uns des autres, sur deux rangées ; celle du dessous était plus courte que l’autre.

« - On avait l’impression de quelqu’un qui comptait les jours pour passer le temps. Un peu comme on le voit faire dans les films, vous savez, pour les prisonniers…

- Oui, je vois. Rien d’autre.

- Juste que lorsque nous sommes arrivés nous avions trouvé l’entrée dans un état déplorable, sourit Marthe. Tu te souviens ? demanda-t-elle à Jean-Philippe (il se souvenait). Et nous avons dû passer au moins deux jours à enlever le matériel de jardinage et la terre qu’il y avait partout. A croire que quelqu’un était venu faire du jardinage dans l’entrée. »

Les deux policiers ne bronchèrent pas. Ils ne voyaient pas très bien quel intérêt cela pouvait avoir.

« - C’est plutôt comme si les Renzo avaient essayé d’arranger le jardin à la dernière minute, avant leur départ et qu’ils avaient rentré ensuite les outils de jardin pour ne pas les laisser dehors. Cela peut se comprendre ; on peut facilement les voler.

- De quels outils s’agissait-il ? demanda Brisky

- Du matériel de jardin ordinaire : pelle, pioche, râteau… Il y avait aussi un seau, de la terre, des traces de terre un peu partout dans l’entrée… Malgré tout, Marthe exagère un peu, ce n’était pas un désordre effrayant, en une journée, on avait tout nettoyé et remis les outils dans la remise du jardin.

- Il y avait une remise dans le jardin ? demanda Brisky.

- Oui, une sorte de petit abri, tout petit, pas de quoi se tenir debout dedans. Malgré tout, c’était pratique pour les outils.

- Pourquoi ne les avait-on pas laissés dedans alors à votre avis ?

- La remise ne fermait pas ; n’importe qui pouvait voler ce qu’il y avait dedans. C’est d’ailleurs ce qui nous est arrivé, au moins deux fois. Les Renzo en partant n’ont pas dû avoir envie qu’on les vole et/ou qu’on les accuse d’être partis avec. »

            Les deux policiers remercièrent et prirent congé. En partant, Brisky murmura qu’il avait peut-être trop grignoté ; ce n’était pas très sérieux. Mais les biscuits étaient vraiment bons ; et les macarons meilleurs encore. Il se tourna vers Laurent pour avoir son approbation.

« -Je ne sais pas, je ne les ai pas goûtés, répondit celui-ci.

- Ah non ? c’est dommage. Vous avez raté quelque chose. Délicieux vraiment… Malgré tout (Laurent sourit), je n’aurais pas dû en manger autant. »

Alors qu’ils avançaient dans le jardin, une boule de poils vint se jeter dans ses pattes en miaulant. C’était un piège à félins que ce bonhomme, pensa Laurent. Brisky se pencha pour caresser l’animal qui fit entendre un ronronnement sonore. Après quelques caresses, Brisky dit doucement au matou de rentrer chez lui et l’animal partit en courant. Laurent en resta quelques instants interdit.

« - On a presque l’impression qu’il vous a compris, dit-il en souriant.

- Presque ? non ; vous voyez bien qu’il m’a compris. »

Laurent ne répondit pas ; il ne voulait pas le vexer.

« - Je sais que vous avez des doutes, mais croyez-moi - ou non -, dans ma famille on parle mieux le « chat » que l’« humain ». Aussi curieux que cela puisse paraître. »

Aussi curieux que celui puisse paraître, Laurent en arrivait à le croire.

 

(à suivre)

© Eleonore Louvieux

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