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Publié par E.L.

Cette nouvelle est la suite d’un texte de R. Matheson La Fille de mes rêves (Girl of my dreams, 1963), dont je conseille la lecture dans un premier temps. Sinon, sachez qu’à la fin de cette nouvelle, Greg, un beau salaud, a tué Carrie, sa compagne, parce qu’elle l’a trahi… Carrie a un don, elle voit l’avenir de certaines personnes et en particulier les accidents futurs. Greg a trouvé un bon plan : vendre (au meilleur prix) leur avenir à ceux qui sont concernés pour qu’ils puissent échapper aux accidents qui les attendent. Carrie dit la vérité à une des victimes de Greg lui faisant ainsi perdre un beau magot. Greg ne se contrôle plus et la frappe mais avant de mourir elle lui annonce qu’il va se faire tuer, dans une rue, par un homme avec un rasoir. Il sait comment mais il ne sait ni quand ni où car elle décède avant d’avoir pu (éventuellement) parler.

 

« Je te tuerai, garce ! »

          La phrase se répétait en écho dans sa tête. La veille, il l’avait laissée dans la chambre d’hôtel, cet hôtel miteux dans lequel ils occupaient une chambre depuis plusieurs semaines, en attendant d’avoir fait le « gros coup ».

          Il la voyait encore, le visage fracassé, la mâchoire pendante et les yeux grand… non, immensément ! ouverts. Ces yeux qu’il avait trouvés si niais, si agaçants parce que toujours tristes, toujours larmoyants. Carrie, c’était une victime née, elle n’en avait pas seulement le rôle, elle en avait l’allure, la démarche, les épaules, la tête… et surtout le regard. Elle était destinée à cela, en fait, il n’y était pour rien, il lui avait fait subir ce que le destin avait voulu pour elle…

          Mais il avait beau essayer de se rassurer avec ces idées, son image l’obsédait. Il la voyait toujours à peine reconnaissable à cause du sang. Et il la verrait toujours ainsi désormais. C’était sûr. Parce que c’était lui qui avait cogné comme un sourd. C’était lui qui lui avait démoli la figure à coups de combiné de téléphone. Jusqu’à ce qu’il s’arrête à cause de son air. Cet air qu’il connaissait bien. Elle avait une vision ! Et là, pendant quelques secondes, il oublia tout cela et il espéra qu’elle avait une vision qui pourrait rattraper ce qu’elle venait de lui faire perdre. Elle l’avait trahi quand même ; il ne fallait pas l’oublier…en tout cas, lui ne l’oubliait pas.

          Tout cela c’était de sa faute ! Pourquoi appeler Mrs Wheeler dans son dos pour lui dire où et quand le petit Paul allait mourir ? C’était la chance de sa vie : 10 000 dollars ! ! 10 000 dollars, il aurait pu gagner. Pour une fois qu’ils ne tombaient pas sur des gagne-petit, des traîne-patins, comme il les appelait… Pour une fois, ils tombaient sur quelqu’un qui pouvait vraiment rapporter gros.

           C’était sa chance – enfin ! – de commencer une nouvelle vie et de tourner la page. La page de cet hôtel miteux, du mauvais whisky, des mauvaises cigarettes, des repas pris à la va-vite dans des snacks bon-marché… Et surtout c’était l’occasion de tourner la page « Carrie » !

            Elle l’énervait… tellement ! Il ne pouvait plus la supporter. Toujours à gémir, se lamenter, se plaindre. Jamais un sourire, jamais une lueur de plaisir sur le visage, dans les yeux. Un vrai poids. Oui,  une victime. C’était vraiment ça ! Même quand il l’étreignait, quand il lui faisait l’amour, elle donnait l’impression de souffrir. Quelle épreuve cette fille ! Il avait eu du mérite à la supporter si longtemps. D’accord, il savait bien pourquoi il l’avait supportée si longtemps : parce qu’il ne pouvait plus faire autrement. Il ne savait rien faire (en fait, il ne voulait rien faire !) et elle lui permettait de vivoter sans travailler. Il n’avait qu’à se rendre chez les personnes concernées, pour leur demander un « dédommagement » afin d'éviter la catastrophe du 22 janvier par exemple, ou celle du 12 février… et toutes les autres. Cela ne marchait pas à tous les coups. Pour le 22 janvier, en fait, l’accident avait eu lieu : ils n’avaient pas voulu payer. Mais pour le 12 février, les parents avaient d’abord refusé, puis avaient changé d’avis. L’un dans l’autre, grâce à elle quand même, il vivait mieux qu’avant.

           

 

 

(à suivre)

 

© Eleonore Louvieux

 

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