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Publié par Éléonore Louvieux

           25 août 1978. Ce jour-là, pour Jacqueline, tout prenait une nouvelle tournure : c’était le plus beau jour de sa vie. Pour Jacqueline et pour Giuliano sans doute. C’est vrai que lui n’était jamais très démonstratif, mais comme c’était le jour de son mariage, il était – évidemment - heureux aussi.

         Giuliano était un vieux garçon italien, « poilu de partout » comme se plaisait à le répéter Jacqueline pour le taquiner. Il était arrivé en France adolescent parce que ses parents étaient venus, comme tant d’autres, y chercher du travail et des conditions de vie supportables. Et « supportables », c’était déjà plus que ce qu’ils espéraient. Ils étaient un peu comme ceux dont parlait ce romancier dans le livre intitulé Les Ritals. Il n’avait jamais mémorisé le nom de l’écrivain mais, du livre, il s’en souvenait très bien. C’était le seul qu’il avait lu, de lui-même, en entier. Cette histoire s’ancrait dans une époque qui précédait la sienne de plusieurs années (il était arrivé en France après la guerre) mais elles étaient quand même très semblables toutes les deux. Il avait lu le livre une première fois hâtivement, en le posant toujours à regret et lorsqu’il y était contraint. Puis, il l’avait repris une deuxième fois, cette fois en prenant son temps. En le savourant. En le « vivant ». Parce que, pour une bonne partie de ce qui était raconté, il avait le sentiment d’y lire sa propre histoire.

Et cela faisait du bien de la lire car, lui, n’aurait jamais pu l’écrire. Non pas qu’il fût illettré ou incapable d’écrire en français… il avait appris très vite et il parlait très bien ; simplement mais bien. Il avait même été remarqué à l’école pour ses efforts et ses progrès « rapides autant que considérables ». Il n’était pas devenu un littéraire (il n’était pas aussi doué que F. Cavanna) mais il écrivait le français très correctement et sur ce point, il était aussi bon – parfois meilleur – que bien des Français. A l’oral aussi, il s’exprimait bien. Il avait gardé seulement une petite pointe d’accent. Une petite note chantante, une façon plutôt agréable de faire danser les syllabes, de les faire résonner et de rouler les R.

Ce n’était donc pas « la langue » elle-même qui lui faisait défaut pour écrire son histoire, c’était un peu le style sans doute et, surtout, le courage de sortir ce qu’il avait en lui pour le mettre sur une feuille. L’angoisse qui l’aurait saisi à l’idée qu’on puisse lire sa prose et le regarder en sachant tout ce qu’il avait en lui, ce qu’il ne montrait jamais, aurait été trop forte. Il se serait senti… comme si on le voyait tout nu ! Et ça, il n’aurait jamais pu le supporter. Aussi, lire ces lignes écrites par un autre, se dissimuler derrière la nudité d’un autre, cela lui faisait du bien et lui permettait de ne pas se dévoiler, tout en ayant l’impression de se découvrir quand même.

Giuliano était un homme peu commun, apparemment banal. La vie ne l’avait pas épargné et n’avait toujours été qu’une lutte mais il ne se plaignait jamais. Bien sûr, il n’était pas question d’un combat violent, dans lequel il aurait risqué sa vie ; c’était bien plutôt une série, continue, d’épreuves plus ou moins fatigantes. Il avait travaillé très jeune, dès qu’il avait pu, sur les chantiers, dans le bâtiment. Il y avait toujours des demandes de main d’œuvre et, si les journées étaient rudes, épuisantes, le salaire était correct. A ses yeux, c’était bien. Il n’en voulait pas plus ; et d’ailleurs il ne songeait pas une seule minute qu’il eût pu avoir plus. Sa vie n’était pas très excitante mais cela ne le gênait pas. Le travail était dur mais il était jeune et il avait de la force. Pour lui, c’était dans l’ordre des choses.

Les journées se ressemblaient, il s’entendait bien avec ses collègues de chantier et il ne rencontrait personne le reste du temps. Il était assez timide d’ailleurs, ses origines lui donnant parfois un certain complexe vis-à-vis des autres et surtout des quelques femmes qu’il pouvait être amené à croiser. Précisément, dans le bâtiment, il travaillait peu avec la gente féminine ; cela lui convenait. Pour toutes ces raisons, il était resté assez longtemps chez ses parents. Cela ne lui pesait pas au contraire et ses parents ne s’en plaignaient pas. A trente ans néanmoins, il rencontra Sabina et elle réussit à le convaincre de prendre son indépendance ; il accepta de faire ce qu’elle lui demandait (« couper le cordon ») et décida de s’installer dans un studio, avec elle.

Leur histoire ne dura pas. Leur origine commune les avait rapprochés au début : Sabina était elle-aussi arrivée d’Italie depuis plusieurs années. Mais la ressemblance s’arrêtait là. Elle avait plus d’ambition que lui. Beaucoup plus. Elle refusait de se contenter d’un salaire seulement correct, d’un travail fatigant et d’un appartement trop petit à son gré. La jeune femme lui reprochait son goût de la banalité et de la simplicité : on était en 1969, l’homme avait posé le pied sur la Lune, tout devenait possible, la vie devenait mondiale… alors qu’il se complaisait dans ce petit bourg de province. Les gens voyaient de plus en plus les choses en grand… Pas lui ! C’était tout. Sa vie lui plaisait comme cela. Au bout de quelques mois, ils se séparèrent en bons termes : elle ne voulait pas rester avec lui s’il ne changeait pas ; il n’avait pas envie de changer et, l’honnêteté l’obligeait à reconnaître qu’il n’avait pas une folle envie de la retenir.

          Il retrouva le plaisir de sa propre compagnie le soir dans son studio et le temps fila sans même qu’il s’en aperçût jusqu’au moment où sa mère fut terrassée par un cancer de l’œsophage. Quelques semaines plus tard, le soir de son trente-cinquième anniversaire, un verre de champagne à la main, il se retrouva seul avec son père. Celui-ci l’avait invité et lui avait préparé un petit repas pour l’occasion. Ils passèrent une soirée tranquille, de celles qu’ils aimaient bien tous les deux. Il rentra dans la nuit, en se demandant s’il ne devrait pas retourner vivre chez son père pour l’aider un peu ; il se promit d’y réfléchir mais de retour chez lui, il s’endormit sans y penser plus. Il avait de plus en plus besoin de sommeil mais cela pouvait-il surprendre ? Le travail était devenu un peu plus difficile, et il sentait bien qu’il commençait à vieillir un peu. Il travaillait depuis de nombreuses années ; les journées n’étaient plus seulement fatigantes, elles l’abîmaient désormais. Il s’en rendait compte ; ou plutôt son corps le lui faisait ressentir. Pourtant sa vie ne lui déplaisait pas. La preuve, selon lui, est qu’il avait atteint trente-cinq ans sans même s’en rendre compte. Il ne s’ennuyait jamais. C’était bien la preuve qu’il n’était pas malheureux. Et s’il n’était pas malheureux, alors cela signifiait donc qu’il était heureux ; sans doute.

 

 

           Et puis, en 1977, en mai, il rencontra Jacqueline. Par hasard. A la boulangerie. Il se baissa pour lui ramasser une pièce qu’elle avait laissé tomber. Elle fit de même. Les têtes se cognèrent en émettant un bruit clair. Il s’excusa ; elle bredouilla quelque chose qu’il ne comprit pas. Elle prit sa pièce et sortit. Et revint parce qu’elle avait oublié sa monnaie. Puis revint à nouveau parce qu’elle avait oublié sa baguette. Ces va-et-vient ne durèrent que quelques secondes mais il y songea toute la soirée.

          Ils se croisèrent à nouveau le lendemain, et le surlendemain. Il faut croire qu’ils avaient les mêmes horaires et qu’ils allaient par conséquent acheter leur pain au même moment de la journée. Un jour, ils se croisèrent sur le trottoir, devant la porte de la boulangerie. Ils se sourirent et elle l’invita à boire un café dans le bistrot d’en face. Il hésita. C’était la première fois qu’une femme l’invitait, et il se trouvait, bêtement, presque gêné. Face à son café, il bredouilla beaucoup, commença moult phrases et n’en finit aucune. Puis, grâce à un élan de courage inespéré, il lui demanda si elle voulait aller au cinéma avec lui le lendemain. C’était samedi ; il devait travailler le matin mais il serait disponible dans l’après-midi ou le soir, selon ce qui l’arrangeait. Elle accepta. Il y avait justement un film qui la tentait et qu’elle avait prévu d’aller voir : Une histoire simple. Elle aimait tellement Romy Schneider. Il soupira d’aise et profita de la proposition. Lui ne connaissait aucun acteur en particulier, aucune actrice… ne connaissait absolument rien en matière de cinéma et de film. C’était même la première fois qu’il irait au cinéma, alors il était soulagé de ne pas avoir eu à donner une idée, à choisir. « Va donc pour Une histoire simple » se dit-il. Ils devaient se retrouver devant le cinéma à 18 h 00. S’il fallait attendre un peu, ils prendraient un verre.

           C’est ainsi que leur histoire commença. Et elle se poursuivait avec leur mariage, ce 25 août 1978. Jacqueline était aux anges. Giuliano avait l’air de prendre cela comme il prenait tout le reste : il laissait faire et attendait que cela passe. Pourtant il avait l’air plutôt heureux, ce qui n’était pas anodin pour un homme qui, comme lui, avait un visage le plus souvent impassible et inexpressif. La journée passa rapidement, avec tout ce que ce genre de cérémonie apporte en général : angoisse, larmes, drame, larmes, joie, larmes… et elle se termina comme elles se terminent toutes : par un album de photos rangé sur une étagère de leur salle à manger. Album photo que personne n’ouvrit jamais, ou presque.

 

 

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