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Publié par Éléonore Louvieux

          Giuliano avait beau être un vieux garçon, il était facile à vivre. Et comme il laissait Jacqueline faire ce qu’elle voulait dans la maison, tout se passait bien. La jeune femme, fille unique et ayant perdu ses parents dans un accident de voiture alors qu’elle allait avoir vingt et un an était habituée à se débrouiller toute seule et il appréciait de pouvoir compter sur elle dans bien des domaines. En outre, elle était mesurée dans tout ce qu’elle entreprenait, ce qui le rassurait. Assez rapidement, elle fut occupée à préparer l’arrivée de l’enfant qui s’annonçait. Cela la rendait ivre de bonheur ; Giuliano, quant à lui, ne laissait rien percer, comme à son habitude. Pourtant, on devinait qu’il partageait la joie de Jacqueline : il avait tant cru qu’il finirait vieux garçon et qu’il ne saurait jamais ce qu’on pouvait éprouver en devenant père que cela le troubla même beaucoup. Curieusement, s’il n’était pas foncièrement malheureux à l’idée de ne pas connaître ce que la société appelait communément les « joies » de la paternité, envisager d’être père le rendit très heureux.

          Pour sa grossesse comme pour le reste, Jacqueline se montra facile à vivre. Elle n’avait pas de sautes d’humeur, pas de caprice... Elle était juste plus souriante, plus sereine. Et le 21 juin 1979, un garçon pointa le bout de son nez. Le poupon était imposant : cinquante-sept centimètres pour presque cinq kilogrammes, à cent grammes près. Les infirmières félicitèrent la mère qui avait mis au monde, péniblement, un si « beau » bébé. Être la mère d’un tel « baigneur » procurait à Jacqueline une immense fierté et Giuliano, lui, n’en revenait pas. Ils s’inquiétèrent néanmoins beaucoup quand le médecin leur dit être réservé sur l’état de santé du nouveau-né car il avait un périmètre crânien de trente-neuf centimètres, très au-dessus de la moyenne. Mais il ajouta que les mensurations générales du bébé étaient assez peu communes, qu’il ne fallait donc pas envisager trop vite le pire. Il faudrait attendre un peu pour en savoir plus ; ce qui laisserait le temps aux parents de donner un nom à ce « cow-boy », ajouta-t-il pour finir.

          La phrase trouva tout son sens pour Jacqueline. Dix jours avant la naissance, le célèbre John Wayne était mort d’un cancer. Les journaux en avaient beaucoup parlé car c’était une figure de légende du cinéma hollywoodien qui disparaissait. Jacqueline le trouvait beau dans ses films, elle admirait sa grande taille, son allure imposante et sa large carrure. Il n’en fallut pas plus. Elle réussit à décider Giuliano que c’était le prénom qu’il fallait à leur fils : John. Giuliano fut bien un peu réticent. Donner un prénom américain à leur fils, c’était un moyen de le rendre original, différent, ce qui à ses yeux n’était pas une bonne chose. Il essaya de négocier et proposa de le choisir comme deuxième prénom. Il essuya un refus implacable de Jacqueline. Il proposa ensuite la forme française : Jean lui plaisait beaucoup ; et Jean c’était « normal » pour lui. Nouveau refus tout aussi virulent que le premier ; Jacqueline ne voulut rien entendre, elle persista. Alors, en toute logique, Giuliano céda mais à la condition qu’il choisirait le prénom de leur deuxième enfant, s’il y en avait un. Jacqueline accepta sans hésitation et sourit à celui qui s’appelait désormais John, et s’appellerait quelques minutes plus tard : John Filippo Charles. Filippo en l’honneur de son grand-père paternel et Charles de son grand-père maternel. John semblait être prédestiné à avoir une carrière internationale…

          Quelques jours après la naissance, les médecins rassurèrent les parents : le bébé était en parfaite santé, étonnamment. Il avait une constitution très robuste et tout allait bien pour celui que les infirmières avaient surnommé Johnny, au grand dam de Jacqueline qui détestait ce surnom, trouvant que cela faisait vraiment moins « prestigieux ». John allait faire le bonheur de ses parents ; il fit très vite ses premiers pas, parla tout aussi rapidement et facilement. Il ne cessait d’étonner son entourage et grandissait à une vitesse impressionnante.

          En septembre 1982, John fit sa rentrée à l’école maternelle. Ses parents et son grand-père paternel l’accompagnaient pour l’occasion. En le voyant rejoindre les autres garçonnets dans la cour de l’école, Jacqueline éprouva cette angoisse inhérente à tout parent qui voit partir son chérubin pour la première fois, mais elle ne put réprimer une vague d’orgueil en voyant son gamin dépasser tous les autres enfants de son âge d’une bonne tête. On ne voyait que lui et, le plus curieux tenait sans doute dans le fait que, malgré son imposante stature pour ses trois ans, il avait un visage très doux, toujours paré d’un sourire discret. John était calme, il ne manifestait que rarement des réactions de colère et ses crises n’étaient alors jamais longues ni fortes. La maîtresse sembla le prendre tout de suite en affection, les parents furent très vite rassurés et leur vie reprit à nouveau une certaine forme de monotonie rassurante. Malheureusement, dans les premiers jours de l’année qui suivit, Filippo s’éteignit, tranquillement, la nuit dans son sommeil. Le chagrin les frappa, même John qui malgré son âge comprit que son grand-Père qu’il adorait été « parti ». Cette douleur était d’autant plus forte que la famille était épargnée par le malheur depuis le début et que c’était la première souffrance qu’ils partageaient. Heureusement, le temps joua son rôle et apaisa leur peine ; et leur vie reprit son cours habituel avec ses repères, ses manies, ses penchants… sa reposante routine.

          Cette monotonie fut brisée par une nouvelle très attendue de Jacqueline : elle était à nouveau enceinte. Giuliano apprit la nouvelle avec un plaisir certain, mais toujours discret. Il était déjà un père comblé grâce à John mais l’idée de l’être encore plus avec un autre enfant du même acabit ne lui déplaisait pas. Les deux époux décidèrent alors que Jacqueline arrêterait de travailler pour s’occuper des deux enfants, qu’elle ne reprendrait pas son travail après son congé de maternité. Elle renoncerait sans aucun regret à son poste de caissière dans le supermarché de la petite ville voisine. Giuliano gagnait correctement sa vie et ses revenus suffiraient à faire vivre tout son petit monde. Il peinait un peu plus sur les chantiers, Jacqueline le voyait bien et cela l’ennuyait mais il sut la convaincre : il était toujours courageux et le travail ne lui faisait pas peur.

          Jacqueline espéra un autre fils ; elle préférait les garçons et elle se disait que ce serait plus facile pour eux ; elle pourrait même réutiliser les affaires de John. Giuliano, lui, souhaitait vraiment avoir une fille ; il avait même déjà une idée pour le prénom, car il n’avait pas oublié que c’était à lui de choisir, cette fois.    

 

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