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Publié par Éléonore Louvieux

Pendant presque trois semaines, Jacqueline resta allongée dans le noir. Elle pleura, pleura, pleura… des journées entières. Giuliano essaya de reprendre le cours de sa vie dès le lendemain de l’enterrement mais il n’avait plus goût à rien ; il essayait de consoler sa femme, mais il ne réussissait pas à dissimuler sa propre souffrance. Il n’avait en réalité qu’une seule envie : faire comme Jacqueline. Mais il se savait que s’il le faisait, il ne pourrait peut-être plus jamais se relever et cesser de pleurer. Alors, il serrait les dents, allait au travail, emmenait Isabella à l’école et allait la chercher le soir, s’occupait d’elle et soutenait Jacqueline comme il pouvait. En temps normal, il n’était pas d’une grande garrulité. Inutile de dire qu’alors, il l’était moins que jamais.

Tout le monde se montrait prévenant à son égard ; on éprouvait une profonde et sincère compassion parce que tous ceux qui connaissaient la famille aimaient John. Un matin, Giuliano buvait son café dans la cuisine, dans le silence, quand il entendit Jacqueline se lever ; pour la première fois depuis… Isabella était dans sa chambre ; assise par terre, elle jouait. Elle regarda sa mère passer devant la porte de sa chambre, se mit debout et lui emboîta le pas. Lorsqu’il la vit entrer dans la cuisine, il se leva et la prit dans ses bras. Elle pleurait encore et resta sans bouger, serrée contre lui quelques minutes avant de s’asseoir. Il lui versa un peu de café dans une tasse qu’elle regarda longuement avant de la porter à ses lèvres. Tout se passait sans un mot. Isabella était restée debout à côté de sa mère, accrochée à sa jupe.

La fillette regarda en silence sa mère saisir sa tasse de ses deux mains, comme si elle avait peur de la faire tomber, puis elle se tourna vers son père et demanda des tartines et du lait. Elle grimpa ensuite sur la chaise qui était la sienne habituellement. Le lait était déjà chaud ; Giuliano avait déjà posé la casserole sur la plaque, avant même de faire la café ; geste coutumier, fait sans même y penser. Il lui versa un peu de lait dans un bol et prit la baguette posée sur la table pour en couper deux petites tartines, qu’il plaça dans une assiette devant la fillette ; Isabella ne bougea pas, elle ne quittait pas sa mère des yeux. Son père ne songea pas à la rappeler à l’ordre comme il le faisait chaque fois qu’elle oubliait de remercier et il reprit sa tasse, sans boire ; comme s’il voulait se donner une contenance. L’enfant baissa enfin le regard vers son assiette : « Je veux de la confiture ! ». A nouveau, Giuliano ne la reprit pas. Il était trop occupé à suivre du regard les quelques gestes de Jacqueline qui sirotait son café. Il attrapa un pot de confiture de fraise dans un placard et le posa sur la table, devant la fillette. Elle était assez grande pour se servir toute seule.

« Pas celle-là ! »

Cette fois, Giuliano s’arrêta et la regarda :

« - Il n’y a que celle-là.

- Je veux de l’abricot.

- Il n’y en a plus. Si tu veux de la confiture, tu n’as qu’à prendre celle-là. Sinon, tu t’en passes. »

          Isabella le regarda, puis ses yeux se posèrent sur sa mère pendant quelques secondes. Elle fixa à nouveau son père et sans le quitter du regarde, elle poussa le pot de confiture qui finit par tomber par terre où il éclata en morceaux. Des éclats de verre blanc recouvrirent le sol de la cuisine, sous la table, sous les chaises et une énorme tache rouge salissait le carrelage à côté des pieds de Jacqueline. Celle-ci avait à peine sursauté lorsque le pot s’était brisé et elle fixa quelques secondes les traînées de confiture qui avaient été envoyées par le choc sur les pieds de la table, des chaises, les portes du placard le plus proche. La surprise passée, Giuliano se leva, la main en avant mais il n’eut pas le temps d’agir. Jacqueline avait été plus rapide et une gifle retentissante claqua sur la joue de la fillette. Elle se mit à pleurer et Jacqueline se leva brusquement pour la prendre par le bras. Incapable de se contrôler, elle lança à sa fille qu’elle traînait dans le couloir :

« - Si John était là ! il n’aurait jamais fait ça, lui ! »

Elle regarda sa fille fixement, arrêtées devant la porte de la chambre.

« Pourquoi ? Pourquoi ? alors que toi… »

          Giuliano intervint vivement et lui fit lâcher prise. Dès qu’elle fut libre, Isabella entra dans sa chambre et monta sur son lit où elle continua de sangloter sans quitter ses parents du regard. Jacqueline se mit à pleurer à son tour sur l’épaule de Giuliano, qui lui murmurait : « Il ne faut pas… même si c’est dur. Il ne faut pas… même si tu le penses. Elle n’y est pour rien… ce n’est pas de sa faute… » Jacqueline acquiesça finalement de la tête. Elle savait bien qu’il avait raison et elle regrettait son geste et ses paroles. C’était vrai pourtant ; à ce moment-là, elle se disait qu’elle aurait préféré perdre Isabella, que cela aurait été moins dur. C’était terrible de penser cela. Elle était une mauvaise mère, un monstre. Elle en était consciente mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. C’était sincèrement ce qu’elle pensait. Ils étaient revenus dans la cuisine, laissant Isabella dans sa chambre où elle avait recommencé à jouer, comme si rien ne s’était passé. Elle avoua ses pensées à Giuliano, en s’excusant. Il hocha la tête et lui prit les mains :

« Tu n’es pas une mauvaise mère. Tu es malheureuse. Moi aussi. Tu verras. Ça ira avec le temps… tu verras… »

Elle fit non de la tête. Elle savait que cela ne passerait jamais. Lui aussi, le savait. La douleur deviendrait peut-être supportable mais elle serait toujours là ; prégnante. Ils continueraient de vivre avec.

          Isabella revint dans la cuisine ; la pensée que sa fille pouvait l’avoir entendue traversa furtivement l’esprit de Jacqueline. Elle la fixa. Le visage de la fillette était renfrogné mais pas plus qu’il ne l’était d’habitude. Elle reprit sa place, sur sa chaise, attrapa son bol de lait. Sans rien dire, elle avala son contenu et dévora les tartines, sans confiture. Puis une fois son petit déjeuner englouti, elle repartit vers sa chambre. Pas une parole n’avait été prononcée. Le silence, plombé, n’avait pas été brisé.

          Giulanio prit ses affaires, sa veste, ses clés. Sur le point de sortir, il hésita et fit demi-tour ; il revint vers Jacqueline, qui était restée assise dans la cuisine… toujours muette. Il l’embrassa, lui passa la main sur la joue. Elle leva les yeux vers lui sans rien dire. Il lui glissa un « A ce soir » à peine audible à l’oreille et partit.

 

          Et la vie reprit son cours. Giuliano travaillait toujours « trop dur » pour reprendre l’expression utilisée quotidiennement par Jacqueline. Il ne travaillait pas plus qu’avant, mais son corps était fatigué. Nul besoin d’avoir des dons particuliers d’observation pour s’en rendre compte : si les journées étaient sensiblement les mêmes, le résultat ne l’était pas. De fatigantes, elles étaient devenues épuisantes ; elles étaient désormais harassantes. Même si Giuliano ne se plaignait jamais, Jacqueline le voyait. Peut-être fut-ce un mal pour un bien. Le voir ainsi s’abîmer inquiétait Jacqueline, lui faisait mal ; elle ne pensa plus qu’à lui, c’est-à-dire à un autre que John. Un soir, alors qu’ils mettaient le couvert, elle lui dit abruptement qu’elle aimerait travailler de nouveau. Cela lui permettrait de sortir et de penser à autre chose. Et, cela ne pouvait pas leur faire de mal d’avoir un deuxième salaire. Il finit de couper le pain et approuva. Ils pouvaient se passer d’un deuxième salaire cela ne le gênait pas si besoin de faire des heures supplémentaires ; et il y en avait toujours. Mais il était d’accord : cela lui ferait du bien de ne pas rester seule à la maison, dans la journée, « à ruminer » ses idées noires.

          Jacqueline prospecta. Pas loin. Elle retourna d’abord demander si elle pouvait reprendre un poste de caissière. Elle avait toujours donné satisfaction. Elle travaillait sérieusement et elle avait gardé de bonnes relations avec ses anciennes collègues. Alors pourquoi pas ? pourquoi pas en effet… elle fut embauchée le jour même. Nombreux étaient ceux qui savaient dans la commune et dans les environs ce qu’elle venait de subir et comprenait sa démarche. Elle était prête à prendre n’importe quels horaires mais on lui proposa de travailler plutôt en matinée. Giuliano pourrait s’occuper d'Isabella avant qu’elle aille à l’école et elle prendrait la relève l’après-midi pour aller la chercher.

          Pour la première fois depuis le jour où…, elle éprouva un certain sentiment de soulagement. Non pas de la joie ou de la satisfaction mais un certain apaisement de son mal-être. En rentrant, elle avait presque le sourire. Le soir, Giuliano vit bien qu’elle allait, non pas mieux, mais un peu moins mal. Cela le réconforta à son tour. Il se montra plus enthousiaste que jamais quand elle lui raconta comment les choses s’étaient passées. Elle voyait bien qu’il en faisait beaucoup : ce n’était après tout qu’un emploi de caissière, elle comprenait néanmoins qu’il était content de la voir un peu moins malheureuse.

          Pendant le repas du soir, Jacqueline parla… Giuliano, ne disait rien, trop heureux d'entendre enfin le son de sa voix. Il avait peur, s’il l'interrompait, qu’elle cesse de parler. Elle expliqua comment elle envisageait sa journée du lendemain : à quelle heure elle se lèverait, elle partirait… Isabella, au bout de quelques minutes, lui coupa la parole :

« - Mais si tu n’es pas là, si tu travailles, qui va s’occuper de moi ?

- Cela ne changera rien. Papa s’occupera de toi le matin et il t’emmènera à l’école. Et le soir, je serai là pour aller te chercher et tu prendras ton goûter avec moi, comme d’habitude. Cela ne changera rien pour toi.

- Et pendant les vacances ?

- Pendant les vacances… on verra. Ne t’inquiète pas. Tout ira bien.

- Mais papa avait dit qu’on allait partir, pour les vacances.

- On verra, Isabella. Je ne sais pas pour l’instant ce que l’on fera, intervint Giuliano. Mais si on ne part pas cette fois, on partira plus tard. »

Isabella commença à pleurer en répétant « Mais Papa avait dit qu’on partirait... » entre deux sanglots et hoquets. Jacqueline se leva mais Giuliano fut le plus rapide. Il rapprocha sa chaise de celle d’Isabella et prit la fillette sur ses genoux. Il la serra contre lui en lui disant d’une voix calme que beaucoup de choses avaient changé et qu’il fallait savoir les accepter. Il répéta à son tour :

« - Je ne sais pas si on pourra partir, c’est vrai mais je te promets que si on ne peut pas partir cette fois, on partira aux vacances d’après. Ce n’est pas très long à attendre. »

Isabella continuait à sangloter et tout le monde fut silencieux pendant quelque temps. Puis, d’un seul coup, elle se redressa et les larmes coulant sur ses joues, elle sauta par terre et partit en courant dans sa chambre. Jacqueline la vit passer en trombe devant elle, sans réagir tout d’abord, puis elle voulut la suivre mais Giuliano la retint par le bras :

« - Laisse ! Ça va lui passer. Elle aussi a du mal à continuer, tu sais. Il faut lui laisser un peu de temps, à elle aussi. »

Jacqueline hésita, regarda vers le couloir puis son mari. Elle fit « oui » de la tête, ajouta d’une voix neutre, une formule à laquelle elle ne prit pas garde, un « je sais bien » ou « tu as raison ». Au fond d’elle-même, elle était loin de penser à cela. Elle se disait que les pleurs d’Isabella étaient de plus en plus insupportables ; que la présence de sa fille lui pesait de plus en plus. Elle avait honte de penser cela. Et même à Giuliano, elle ne pouvait pas le dire. Alors elle le garda pour elle, en espérant que les choses allaient enfin changer, lorsqu’elle aurait repris son travail.

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