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Publié par Éléonore Louvieux

Dans les mois qui suivirent, Jacqueline s’appuya sur la force tranquille de Giuliano. Il était calme quand elle ne l’était pas ; patient, quand elle était excédée, silencieux quand elle élevait la voix… et il semblait savoir toujours ce qu’elle attendait de lui. Jacqueline ne cachait pas le besoin qu’elle avait de pouvoir compter sur lui ; après ces quelques années, ils n’avaient cessé de se rapprocher.

Et elle s’était beaucoup éloignée d’Isabella dont le caractère difficile et capricieux lui était le plus souvent insupportable. Giuliano essayait dans la mesure du possible de ne pas montrer que sa fille l’exaspérait lui aussi et il réussissait en général. Jacqueline prenait sur elle également mais avec moins de succès. Que de fois elle préféra laisser sa fille seule dans sa chambre ou dans le salon pendant que celle-ci hurlait et trépignait. De temps en temps, elle ne pouvait s’empêcher de lui dire qu’elle ne se rendait pas compte de la chance qu’elle avait : elle était en vie, elle, alors que John n’avait pas ce bonheur. Et elle n’était même pas capable d’en profiter. Elle devrait plutôt en être consciente au lieu de se plaindre tout le temps, de n’être jamais satisfaite… Elle regrettait immédiatement ses paroles.

Il faut reconnaître que si la nature s’était montrée très généreuse avec John en le dotant de très nombreuses qualités, le partage n’avait pas été très équitable quand on comparait le frère et la sœur. John était non seulement un être « dé-li-ci-eux » comme se plaisait à le répéter leur voisine en insistant sur la diérèse, il était aussi une source de fierté pour ses parents : son comportement prévenant avec Isabella et eux-mêmes, sa politesse naturelle avec les voisins, les résultats scolaires qu’il obtenait, les louanges qu’il obtenait si facilement de la part de ses professeurs… John était parfait en tout point, tellement parfait que cette perfection même ne l’empêchait pas d’être très sincèrement apprécié de tous ceux qui le connaissaient, enfants ou adultes.

La situation était - très – différente avec Isabella, cela va sans dire. Les bilans qu’ils recevaient du travail et du comportement d’Isabella étaient au mieux médiocres et son absence d’efforts était telle que l’on ne savait pas si elle ne pouvait pas ou ne voulait pas faire ce qu’on lui demandait. Elle n’écoutait pas grand-chose, travaillait le moins possible, ne retenait presque rien. Elle avait eu beaucoup de mal à apprendre à lire, plus encore à apprendre à écrire. Sa scolarité en primaire fut chaotique et elle passa en classe de 6e avec un niveau alarmant.

Les premiers mois de son année de 6e furent tels que Giuliano et Jacqueline s’y attendaient : catastrophiques. Elle cessa tout travail, tout effort. Elle ne faisait jamais l’école buissonnière mais elle se contentait de faire acte de présence dans la classe. Elle avait toujours ses affaires car Jacqueline ou Giuliano veillait à la préparation de ses affaires le soir mais elle ne fournissait aucun travail, que ce soit chez elle ou au collège. En classe, elle rendait assez régulièrement copie blanche.

Giuliano et Jacqueline étaient atterrés. Ils essayèrent de la faire travailler. Ils pouvaient suivre ce qu’elle faisait car sans avoir fait beaucoup d’études, ils avaient eu tous les deux des scolarités plus qu’honorables. Ils essayèrent de lui expliquer ce qu’elle ne comprenait pas – ou ne voulait pas comprendre. Ils alternèrent leurs efforts, le soir et le week-end pendant un an ; toute l’année de 6e. Rien n’y fit. Ni les menaces, ni les punitions ; ni les récompenses, ni les promesses.

L’année suivante, les choses se poursuivirent sur la même lancée et ils décidèrent de demander à un jeune lycéen du quartier de s’occuper d’elle. Marco était un jeune garçon de 18 ans très apprécié de tout le monde et connu pour son sérieux. Ses parents, italiens eux-aussi, étaient des amis et c’est pourquoi il accepta. Il le faisait plus pour rendre service que pour gagner un peu d’argent ; Isabella avait beau être devenue une très jolie jeune fille, il ne l’appréciait guère. Il avait souvent entendu ses parents faire des éloges prononcés de John, mais ces éloges étaient à chaque fois suivis d’un autre discours, consacré lui à Isabella ; et ce dernier discours était aussi peu flatteur que le premier avait été louangeur.

Marco vint chez eux deux fois par semaine. Au début, Isabella fit quelques efforts : elle était flattée qu’un « grand » comme Marco s’occupât d’elle mais cela ne dura pas longtemps. Assez rapidement, l’envie de plaire à Marco ne fut plus assez forte pour qu’elle se sente obligée à fournir un quelconque effort. Elle laissa tout tomber et Marco finit par reconnaître, auprès de Giuliano et Jacqueline, son impuissance. Ils le rassurèrent ; ils savaient bien qu’il avait fait tout ce qu’il avait pu. La fin de l’année fut désastreuse. Les parents furent appelés plusieurs fois par des professeurs, par la principale du collège, l’assistante sociale… Chaque fois, ils se déplacèrent. Chaque fois, on leur tint le même discours. Chaque fois, ils ravalèrent leur honte en précisant qu’ils étaient conscients de tout cela mais ne savaient plus quoi faire. Ils parlèrent de Marco, de leurs discussions avec Isabella…

Heureusement pour eux, le collège était une petite structure et, dans la région, tout le monde – ou presque – connaissait tout le monde – ou presque -. On savait bien qu’ils faisaient ce qu’ils pouvaient et on se désolait de la situation. Que faire ?

Giuliano et Jacqueline étaient prêts à écouter et suivre tous les conseils mais on ne pouvait leur en donner. L’assistante sociale leur conseilla de prendre un rendez-vous chez un pédopsychiatre. Ils le firent. On leur dit qu’Isabella ne surmontait pas le traumatisme de la mort de John, qu’il fallait en parler avec elle, pour l’aider à « exorciser la présence fantomatique de son frère »… En entendant cette phrase, Jacqueline blêmit. Elle était de la génération de ceux qui avaient été marqués par le film de William Friedkin et elle ne put s’empêcher de frémir en y pensant, ce que remarqua Giuliano. Dès qu’ils furent sortis, il lui demanda ce qui s’était passé et elle le lui expliqua. Il sourit en l’entendant et la prit par la taille : Isabella était une fainéante et avait mauvais caractère mais cela n’en faisait pas pour autant une jeune fille possédée par le diable… En l’entendant, elle prit conscience de ce que cela avait de ridicule et sourit à son tour. Jamais elle n’aurait pu croire qu’un rendez-vous chez la pédopsychiatre la ferait sourire.

Les deux parents se concertèrent le soir même sur la question. Ils n’avaient ni l’un ni l’autre envie de le faire mais s’il le fallait, ils parleraient de John. Ils demandèrent à Isabella de venir avec eux sur le canapé et Jacqueline, après un regard rapide à Giuliano, prit une inspiration et se lança :

« - Tu te souviens de ton frère ?

- John ?

- Oui, évidemment, tu n’en as…

- Oui, John, coupa Giuliano. Est-ce que tu es toujours triste qu’il soit parti ?

- Il n’est pas parti. Il est mort.

- Oui, c’est vrai… mais… est-ce que tu es toujours triste de sa mort ?

- Je ne sais... Pas vraiment… J’ai la chambre pour moi toute seule. Et puis vous étiez toujours de son côté.

- Il ne te manque pas ?

- Non. Je ne crois pas. Avec lui, c’était toujours pareil. Il était toujours le meilleur. Pour tout. C’était chiant.

- Ne parle pas comme ça ! »

Jacqueline, qui avait commencé à se tordre les mains depuis l’avant-dernière remarque d’Isabella, se leva et partit dans la cuisine. Giuliano l’y suivit et s’approcha d’elle au moment où elle se mettait à pleurer. Il entendit qu’Isabella de son côté retournait dans sa chambre. Après avoir réussi à calmer Jacqueline, il alla passer la tête dans l’entrebâillement de la porte de la chambre et vit qu’Isabella s’était remis son casque sur les oreilles. Il entendait la musique à travers la pièce. Isabella était assise et lui tournait le dos. Elle s’était replongée dans l’univers musical qui avait toutes les qualités nécessaires pour déchirer les tympans. Il eut envie de dire ce qu’il en pensait. Il se recula finalement, ferma la porte et revint dans la cuisine.

Ils n’essayèrent plus de parler de John avec elle et jugèrent plus prudent de confier cela à une professionnelle qui vit Isabella toutes les semaines pendant deux ans.

 

 

La jeune fille redoubla sa classe de 5e à la demande de ses parents. Quand elle apprit leur décision, elle hurla et entra dans un état de rage impressionnant. Elle cassa la chaise qui était dans sa chambre en la lançant contre la porte. Giuliano et Jacqueline tinrent bon. Mais le redoublement fut naturellement inefficace d’un point de vue scolaire. Isabella était presque plus illettrée encore que lorsqu’elle était entrée au collège. A force de ne rien faire, elle avait même commencé à « désapprendre » le peu qu’elle avait retenu au cours de ses premières années. A force de ne jamais lire, ni écrire, elle n’était plus capable de produire la moindre phrase entière. Et tous ceux qui connaissaient la famille, plaignaient ces « malheureux parents ». qui n’avaient vraiment jamais eu de chance dans la vie. Surtout d’avoir perdu John alors qu’il restait avec cette peste d’Isabella sur les bras, dont le mauvais caractère n’avait d’égal que la fainéantise.

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