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Publié par Éléonore Louvieux

En 1999, Giuliano prit sa retraite. Il avait soixante ans mais en paraissait dix de plus, au moins. Le chagrin l’avait marqué autant que la pénibilité de son travail l’avait abîmé ; il était usé. Et malgré tous ses efforts pour ne pas le montrer, il était toujours resté un peu triste. Jacqueline avait également fait des efforts de son côté mais ils avaient été, à peu près, aussi vains. Malgré tout, ils avaient au moins une chance et ils en étaient conscients : celle d’être ensemble.

Quand Giuliano invita leurs quelques amis à fêter sa retraite, Isabella resta à distance. Elle décida d’aller passer la soirée chez une copine de son collège. Cindy était l’autre cancre de la classe de 3e dans laquelle elle venait d’entrer. Elles s’entendaient bien toutes les deux et Cindy avait même montré à Isabella comment fumer. Elle lui avait raconté comment s’était passée sa « première fois » avec un garçon – Kevin, le fils d’amis de ses parents. Il avait son âge mais lui, il « l’avait déjà fait ». Isabella était aux anges. Elle avait enfin rencontré quelqu’un d’intéressant.

Elles passèrent une année formidable toutes les deux. Elles devinrent vite inséparables tant elles avaient de nombreux points en commun : la volonté absolue de ne rien faire en classe, l’envie de traîner dehors toute la journée et de parler enfin de sujets importants, c’est-à-dire de la « vraie vie » et pas de choses qui ne leur serviraient à rien plus tard comme celles qu’on leur enseignait en classe. Giuliano et Jacqueline, de leur côté, ne partagèrent pas son enthousiasme et virent d’un assez mauvais œil cette amitié. Ils n’avaient aucune animosité particulière à l’égard de Cindy ; Giuliano répétait même qu’elle n’était pas « méchante » quand Jacqueline s’énervait un peu sur le sujet. Il admettait néanmoins sans problème qu’elle ne serait sans doute pas un élément « moteur » pour Isabella et que son influence sur leur fille n’irait sans doute pas dans le bon sens. Ils devinaient tous les deux que les deux jeunes filles allaient plutôt se motiver mutuellement pour en faire le moins possible, et surtout se conforter dans l’idée que c’était la meilleure chose à faire.

Et c’est bien ce qui se passa. Isabella commença même à ne plus aller en cours. Une heure par-ci, par-là… pas grand-chose selon elle…. elle pensait donc que cela ne se remarquerait pas : une heure le matin (elle ne s’était pas réveillée), une heure en fin de journée (elle s’était trompée de jour en regardant son emploi du temps). Elle n’était jamais à cours d’excuses.

Quand Giuliano reçut un coup de téléphone du collège qui l’avertissait que sa fille ne s’était pas présentée en classe alors qu’il l’avait vue quitter la maison comme d’habitude le matin même, il faillit en lâcher le combiné. Il demanda si Cindy était en classe, elle, mais on ne put pas lui répondre. Il sortit en trombe, décidé à faire le tour de toute la région s’il le fallait pour la trouver. Il n’alla pas loin en fait. Comme son instinct le lui avait soufflé, il se rendit tout d’abord chez Cindy où il trouva Isabella, tranquillement allongée sur le lit de sa copine de classe. Pour la première fois, il perdit patience et ne put se contrôler : la gifle qu’il asséna à la jeune fille claqua sur sa joue et la laissa tout d’abord si surprise, qu’elle resta muette pendant quelques secondes. Puis, elle commença à pleurer. Giuliano l’attrapa par le bras et l’emmena lui-même au collège. Sur le trajet, en boule sur son siège, renfrognée, elle annonça :

« - Pas la peine de me forcer à y aller. Je ne travaillerai pas de toute façon.

- Ça je ne peux pas te forcer. Je ne peux pas t’obliger à travailler ou à être moins idiote. Mais pour l’instant, je peux encore t’obliger à aller au collège. Et tu iras.

- De toute façon, je ne veux pas ! Et dès que j’aurai seize ans, je n’irai plus. Ce n’est pas obligatoire et tu ne pourras pas me forcer. Je ne suis pas une esclave ! On n’est pas au Moyen-âge ! Moi j’ai envie de faire quelque chose d’intéressant dans ma vie. Je ne vais pas perdre mon temps à apprendre des trucs qui ne servent à rien. »

Arrêté à un feu rouge, Giuliano la regarda fixement. Il se passa une main sur le visage, lentement. Le feu passa au vert :

« Tu feras ce que tu veux après tes seize ans. Mais en attendant, tu iras, même si je dois t’y emmener en te traînant par la peau du cou tous les matins. »

Sa voix était redevenue étrangement calme. Comme s’il avait décidé de se détacher de tout cela. Comme s’il avait accepté l’idée que cela ne servait à rien.

Elle avança dans le hall d’accueil du collège, suivie par Giuliano. Il se trouva nez à nez avec le C.P.E et sans lâcher le bras d’Isabella (comme s'il avait peur qu’elle prenne la fuite), il expliqua ce qui s’était passé. Il s’excusa, essaya d’expliquer que ce n’était pas sa faute. Il ne s’était jamais senti aussi mal. Le C.P.E. intervint pour le rassurer : il savait bien qu’il n’y était pour rien. Il le remercia de l’avoir amenée et envoya Isabella en classe, en compagnie d’un surveillant.

En rentrant chez lui, Giuliano s’assit dans la cuisine et se versa une tasse de café. Il était encore chaud ce qui le surprit ; il comprit ensuite qu’il avait oublié d’éteindre la cafetière en partant. Seul, dans le silence complet, il resta quelques minutes les yeux fixés sur sa tasse, le sirotant lentement. Puis ses yeux tombèrent sur la photo de John ; sur cette photo où ils étaient tous les quatre, posant en famille, souriant. Isabella avait deux ans et demi, John en avait sept et demi. Ils avaient tous l’air heureux et ils formaient un beau groupe, tous les quatre. Mais il ne voyait que John. John et ses yeux brillants. John et sa haute taille pour son âge. John et son sourire franc.

Et il se mit à pleurer. Sans retenir les sanglots qui lui montaient dans la gorge et qu’il ne pouvait plus réprimer. Les larmes lui coulaient le long des joues et il ne pouvait pas s’empêcher de regarder John.

Le soir, Jacqueline rentra du travail. Un peu plus tard que prévu. Elle avait rencontré le père de Marco et ils avaient un peu discuté. Elle était souriante. Elle posa son sac à main dans le salon et se tourna vers Giuliano :

« - Qu’est-ce que tu as ? Ça ne va pas ?

- Non, ça va.

- Tu as une drôle de tête. Il s’est passé quelque chose ?

- Je t’assure. Tout va bien… Comment il va, Marco ? »

Jacqueline savait qu’il mentait mais elle savait aussi qu’il n’en dirait pas plus. Elle n’insista pas. Tout en le regardant dans le blanc des yeux, comme pour lui faire comprendre qu’elle n’était pas dupe, elle répondit.

Il allait avoir vingt ans et allait le mieux du monde. Il était étudiant et souhaitait devenir journaliste. Il avait réussi à entrer à l’école de journalisme de Marseille où il était un des plus jeunes (il faut dire qu’il avait sauté une classe quand il était en primaire et il avait par la suite conservé cette année d’avance). Il avait obtenu son baccalauréat avec mention et avait intégré cette école qui lui plaisait. Ses parents avaient eu très peur au début de le voir partir, aussi jeune, mais il était logé sur place chez une tante et il n’était donc pas seul.

Et depuis, les parents n’avaient eu que des raisons de se féliciter de leur choix. Marco poursuivait son parcours brillamment. Tout se passait pour le mieux, ils étaient très fiers. Elle se réjouissait du parcours du jeune homme mais on sentait comme une pointe de regret dans sa voix ; néanmoins elle ne fit pas de commentaires. Giuliano non plus. Il savait qu’elle n’était pas jalouse mais qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de regretter… c’était normal à ses yeux. Et ce jour-là d’ailleurs, plus que n’importe quel autre, il savait vraiment ce qu’elle éprouvait.

Il n’insista pas néanmoins, bien décidé qu’il était à ne pas évoquer avec Jacqueline ses aventures du matin. Elle était revenue avec le sourire, il n’était pas question de le lui faire perdre à cause des bêtises d’Isabella. D’autant plus que cela ne changerait rien. Alors à quoi bon ?

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