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Publié par Éléonore Louvieux

        La fin de son année de 3e se solda pour Isabella par un magistral échec à l’épreuve du brevet - échec que partagea Cindy naturellement. Cela ne fut une surprise pour personne, mais si elle n’en avait absolument rien à faire, ce n’était pas le cas de ses parents qui, sans être étonnés du résultat n’en furent pas moins profondément meurtris. Ce ne fut pas facile pour eux d’accepter la nouvelle et quand ils reçurent le relevé de notes de leur fille, ils furent incapables de la moindre parole. Jacqueline pâlit vivement ; Giuliano rougit plus vivement encore. Il essaya de remonter le moral de sa femme : « Peut-être qu’elle n’est pas faite pour l’école ; les études, ce n’est pas son truc. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle ne réussira pas à faire quelque chose dans sa vie. Il y en a bien d’autres qu’elle qui ont échoué à l’école et s’en sont bien sortis après. »

        Jacqueline lui prit la main. Elle essaya de prendre sur elle mais elle avait besoin de lui parler cette fois, de lui dire qu’elle comprenait ce qu’il faisait et qu’elle l’aimait pour ça : elle savait quel effort lui coûtait de mentir ainsi, dans le seul but de lui faire du bien.

« Ce serait à propos de quelqu’un d’autre, je pourrais te croire. Mais, là… non… je ne peux pas… je ne peux même pas faire semblant… »

        Isabella entra dans la cuisine au moment où elle prononçait ce mot. Elle prit un verre et le remplit de jus d’orange sans rien dire. Ses parents la regardaient faire sans broncher et elle allait ressortir lorsque la voix de Giuliano se fit entendre :

« - Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?

- Je ne sais pas… Rien.. C’est les vacances.

- Mais tu ne vas rester tout le temps en vacances, coupa Jacqueline.

- Non, mais cela me laisse du temps. Je peux bien me reposer un peu quand même.

- Mais l’année prochaine ? demanda Giuliano.

- Je ne compte pas refaire une 3e, en tout cas. Comptez pas sur moi pour ça !

- Il faudra bien que tu fasses quelque chose de ta vie.

- Je sais bien quand même… je ne suis pas idiote.

- Tu comptes travailler ?

- J’en sais rien pour l’instant. Il faut que je réfléchisse. On peut pas prendre ce genre de décisions comme ça, quand même.

- Mais que tu réfléchisses à quoi ma pauvre fille ?… lança Jacqueline.

- A ce que je veux faire.

- Ce que tu veux faire ? répéta Giuliano. Je ne crois pas que la question se pose comme ça : tu prendras bien ce que tu pourras trouver. Ne te fais pas d’illusions là-dessus. Ce n’est pas sur le choix que tu auras besoin de te creuser la tête.

- Ça, les illusions, j’en ai pas. Vous n’avez jamais eu confiance en moi de toute façon. »

        Et elle mit fin à la discussion en quittant la cuisine. Jacqueline n’avait pas lâché la main de Giuliano pendant toute la discussion. Elle la serrait à la broyer ; et il ne disait rien.

 

        Après deux mois de « vacances » pendant lesquels Isabella n’avait rien fait si ce n’était rejoindre Cindy chez elle pour discuter, écouter de la musique, fumer (ce qui lui valait à chaque retour une remarque de l’un de ses deux parents – et parfois même des deux – quant à l’odeur qu’elle ramenait avec elle)… Jacqueline décida de revenir à la charge sur la question d’un emploi. Il était hors de question pour elle qu’Isabella s’installe dans une oisiveté qu’elle craignait de voir devenir permanente ; si elle ne voulait pas retourner en classe, elle devrait trouver un moyen de s’occuper. Celle-ci mit une évidente mauvaise volonté à chercher quelque chose. Elle continuait de passer le plus clair de son temps avec Cindy qui de son côté ne faisait pas grand-chose non plus et ne semblait nullement s’inquiéter de ce que l’avenir lui réservait. Elle ne cessait de répéter qu’elle allait se trouver un mari et qu’elle n’aurait pas de questions à se poser.

        Mais, pour Isabella la situation n’était pas identique car Jacqueline n’en démordait pas et, sur le sujet, elle était bien épaulée par Giuliano. De guerre lasse, Isabella finit par céder. Elle ne pouvait pas prendre un emploi à temps plein, elle était très jeune et cela posait problème mais sa mère, qui avait gagné du galon et travaillait désormais dans les services administratifs du magasin, réussit à la faire embaucher sur son lieu de travail pour quelques heures. Tout le monde appréciait Jacqueline y compris son supérieur et, s’il n’était pas ravi de prendre Isabella dans ses effectifs – tout le monde savait à quoi s’en tenir sur son compte – il accepta néanmoins de lui donner une chance. Jacqueline elle-même lui promit que si elle ne donnait pas satisfaction, elle ne resterait pas.

        Isabella grogna en apprenant la nouvelle et elle sut faire part de son mécontentement mais elle finit par accepter de travailler à partir du mois de novembre. On ne peut pas dire que le fait d’entrer dans la vie active lui améliora le caractère. Toutes les occasions étaient bonnes pour se plaindre : le travail était sans intérêt, il était trop pénible, elle n’était pas assez bien payée, elle devait travailler parfois le week-end… Lassé de cette litanie, Giuliano lui répliqua un soir que si elle trouvait mieux ailleurs, elle n’avait qu’à sauter sur l’occasion ; mais qu’elle ne resterait sous leur toit qu’à une seule condition : celle de travailler. Alors elle travailla… en attendant l’occasion qui lui permettrait d’améliorer sa vie et de la rendre plus intéressante, en attendant le travail qui, comme elle le disait, lui permettrait de s’exprimer et lui fournirait l’occasion de montrer de quoi elle était vraiment capable ! Quand ils l’entendaient parler ainsi, Giuliano levait les yeux au ciel et Jacqueline quittait la pièce. Isabella s’en rendait-elle compte ? rien n’était moins certain. Elle préférait en parler avec Cindy, car elle, au moins, elle la comprenait. Elle savait qu’elle n’avait pas envie de « se traîner » comme cela toute sa vie. Se traîner comme ses parents s’étaient traînés toute leur vie. Elle se traîna ainsi, néanmoins, pendant presque un an.

        Au mois de décembre de l’année suivante – elle avait dix-sept ans – elle avait été invitée avec ses parents chez les parents de Marco. Il était revenu pour quelques jours. Il était toujours un étudiant brillant et avait commencé à travailler, en parallèle, pour une radio locale. Tout se passait pour le mieux et il avait décidé de fêter cette réussite ainsi que son anniversaire avec ses parents. Ceux-ci étaient si fiers qu’ils n’avaient pas pu s’empêcher d’inviter quelques amis pour partager leur joie. Giuliano et Jacqueline n’avaient pas grande envie d’y aller. Sans être jaloux de caractère, il fallait reconnaître qu’il leur était toujours pénible de fêter les réussites des autres ; y a-t-il rien de plus insupportable que le bonheur même passager des autres quand on a le sentiment d’en être soi-même injustement privé ? Mais Isabella avait envie de revoir Marco et elle insista autant que leurs amis ; après tout, le couple ne voulait pas vexer des amis qui s’étaient toujours montrés fidèles même si parfois, ils leur semblaient très agaçants ; existe-t-il personne plus égoïste que celle qui se sent obligée d’étaler un bonheur, même passager, qu’il croit digne d’être envié ?

        L’invitation fut finalement acceptée.

Isabella se mit en frais pour paraître sous son meilleur jour. Elle avait rarement fait autant d’efforts. Et ses efforts furent récompensés : elle n’avait jamais été aussi rayonnante. Elle était naturellement plutôt jolie, et une fois apprêtée, il fallait reconnaître qu’elle était très séduisante. La soirée se passa presque agréablement pour Giuliano et Jacqueline qui a défaut d’autre chose reçurent de nombreux compliments quant à la joliesse rayonnante d’Isabella. Vers minuit, les jeunes annoncèrent qu’ils allaient faire quelques parties de bowling à N***, à quelques kilomètres de là. Les parents acceptèrent, et s’ils ne sautèrent pas de joie, Giuliano et Jacqueline se dirent que c’était peut-être une bonne chose pour Isabella de fréquenter d’autres jeunes que Cindy ; cela ne pouvait que lui faire du bien de rencontrer des jeunes un peu plus évolués. Lui mettre un peu de plomb dans la tête. Isabella était la plus jeune et tous les autres étaient majeurs et avaient la réputation d’être sérieux… alors pourquoi pas ? En outre, ils seraient sous la « surveillance » de Marco en qui ils avaient une confiance absolue.

Ils partirent.

La soirée passa rapidement. Les jeunes revinrent vers deux heures trente comme ils l’avaient promis. Tout le monde était ravi. Ils avaient passé une bonne soirée. Isabella riait à gorge déployée à tout propos au point que ses parents la crurent ivre mais tous les autres assurèrent qu’elle n’avait rien bu d’alcoolisé avec eux…

        Trois mois plus tard, plus personne ne riait quand on découvrait qu’Isabella était enceinte.

 

 

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