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Publié par Éléonore Louvieux

           Elle annonça la nouvelle à ses parents en mars alors qu’elle n’avait pas encore 18 ans. Giuliano et Jacqueline restèrent interdits, suffoqués, comme si on leur avait porté un coup violent, puis Jacqueline se leva et d’un geste d’une célérité surprenante lui asséna une gifle magistrale. Giuliano se leva alors à son tour et prit sa femme par le bras, la ramenant contre lui pour la calmer. Elle tremblait de tous ses membres. Giuliano se tourna ensuite vers Isabella et lui demanda comment c’était arrivé. Il ne trouvait pas les mots adéquats pour s’exprimer et tournait autour du pot pour demander comment cette situation avait pu se produire.

           Isabella fut moins gênée que lui pour aborder franchement la question. Elle expliqua comment « tout s’était passé » au cours de cette fameuse nuit, le soir où ils s’étaient tous retrouvés à N***. Ils avaient bu un peu : un des jeunes avaient apporté discrètement quelques bouteilles. Marco était gai ce soir-là ; il était un peu moins sérieux que d’habitude - sans doute parce que lui aussi avait bu un peu alors qu’il n’était pas coutumier du fait. Il avait finit par perdre ses moyens ; elle avait plaisanté un peu avec lui, et de fil en aiguille…

« - Voilà, finit-elle. C’est tout. Rien de bien incroyable. »

           Jacqueline se laissa tomber sur une chaise. Elle semblait plus abasourdie encore d’apprendre le comportement de Marco que celui d’Isabella. Elle regarda enfin Giuliano :

« - Qu’est-ce qu’on va faire ? »

Elle était complètement perdue.

« - Il faut qu’on aille voir le médecin, finit par murmurer le père. Il nous dira ce qu’il faut faire, qui il faut aller voir. »

Il avait du mal à articuler, à déglutir. Son accent était plus prononcé que jamais.

« -Je veux le garder ! s’exclama Isabella. C’est mon enfant !

- Tu n’as pas idée de ce que tu racontes…

- Je sais très bien ce que je dis. Je suis une adulte maintenant, répondit-elle en toisant sa mère. La preuve : je vais être mère de famille. C’est à moi de décider.

- Et comment tu comptes l’élever cet enfant ? Avec quoi ?

- Marco gagnera bien sa vie. Il travaille déjà. Il gagnera assez pour s’occuper de nous. Demain, j’irai voir ses parents pour qu’ils me donnent son numéro de téléphone et je l’appellerai. »

           Les parents ne furent pas capables d’en dire plus. Ils ne réussissaient pas à remettre de l’ordre dans leurs idées. Tout ceci les dépassait complètement ; ils avaient le sentiment commun de se noyer… Ni l’un ni l’autre ne semblait capable de réagir davantage.

           Le lendemain, comme elle l’avait annoncé, Isabella se rendit chez les parents de Marco. Elle leur expliqua la situation mais ils refusèrent de lui donner le numéro de téléphone de leur fils. Elle partit furieuse en affirmant qu’elle le trouverait bien de toute façon et qu’ils ne pourraient pas l’empêcher de joindre le « père de son enfant », que cela leur plaise ou non. Elle n’eut pas à se creuser la tête pour cela. Ils en parlèrent avec leur fils naturellement et deux jours plus tard, celui-ci se présenta chez Isabella.

           Les parents de la jeune fille s’attendaient à tout sauf à le trouver ainsi, tremblant sur le seuil de leur porte. Ils le firent entrer et un silence gêné s’installa tout d’abord. Ils semblaient tous aussi malheureux et désolés les uns que les autres ; personne ne semblait prêt à rompre ce silence. Heureusement, Isabella n’était pas là et c’est sans doute ce qui permit à Marco de prendre enfin la parole après une brusque et profonde inspiration :

« - Mes parents m’ont dit pour Isa.

- C’est vrai ? C’est toi ? demanda Giuliano.

- Vraiment ? », se contenta d’ajouter Jacqueline ; incapable d’en dire plus.

Leur voix n’indiquait aucune animosité; seulement une forte surprise et peut-être un peu de déception. Marco avait tant craint leur colère qu’il fut un instant rassuré ; on l’encourageait à s’expliquer et il savait qu’il lui fallait dire la vérité.

« - Sans doute. C’est vrai qu’en décembre j’avais un peu bu. Je ne suis pas habitué et je n’aurais pas dû. Je ne sais pas ce qui m’a pris ; pourquoi j’ai fait cela. Aujourd’hui je regrette mais…

- Ce n’est plus vraiment le moment de parler de cela, dit Giuliano en lui coupant la parole avec un geste de la main. Maintenant, il faut décider ce qui va se passer.

- Je prends ma part des responsabilités et je ne vais pas vous laisser assumer cela seuls. Ni Isabella. Je vais l’accompagner et faire toutes les démarches pour l’avortement.

- Bon courage ! glissa Jacqueline d’un ton calme et amer. »

Interdit quelques secondes, Marco allait reprendre la parole mais Giuliano la prit à sa place :

« - Elle nous a dit qu’elle veut le garder.

- Mais comment va-t-elle faire ? Avec quoi va-t-elle vivre ?

- Tu imagines bien qu’on lui a posé les mêmes questions…

- Elle nous a dit que tu pourrais gagner assez pour vous trois », ajouta Jacqueline, en fixant Marco.

           Marco en resta bouche bée. Il bafouilla une ou deux syllabes. Se tut ; bafouilla à nouveau, d’autres syllabes. Il gardait les yeux rivés à la table. Enfin, il réussit à murmurer quelques paroles claires même si elles étaient à peine audibles.

« - Mais je ne veux pas vivre avec elle. Je ne veux pas faire ma vie avec elle… Je suis trop jeune pour… Je suis désolé. »

           Giuliano et Jacqueline ne dirent rien. Ils n’avaient toujours pas l’air en colère, plutôt abattus comme s’ils voulaient l’avertir de leur impuissance… à tous les trois. Le jeune homme se leva enfin d’un bond :

« - Est-ce que je peux lui parler ?

- Elle ne devrait pas tarder. Tu peux l’attendre si tu veux.

- Tu veux boire quelque chose en attendant ? demanda Jacqueline. »

Marco déclina l’offre et le silence s’installa à nouveau. Il était de plus en plus surpris par leur attitude. Il s’était préparé à affronter des cris, des insultes, des menaces même. Finalement, il était assis dans le calme, face à ces deux personnes qui semblaient aussi malheureuses que lui. C’était naïf sans doute, mais cela le rassurait un peu.

           Enfin, un bruit de serrure se fit entendre et des pas dans le couloir. Isabella se présenta dans l’encadrement de la porte. Elle fut très surprise de découvrir Marco assis à côté de ses parents. Celui-ci ne lui laissa pas le temps de se reprendre. Il lui demanda en se dirigeant vers elle, s’il pouvait lui parler et ils se rendirent dans la chambre d’Isabella. Au bout de quelques minutes, on entendit des cris, des hurlements, puis des pleurs. C’était Isabella. Après un peu d’hésitation, Giuliano ouvrit la porte de la chambre. Jacqueline était restée assise dans la cuisine. Elle ne pouvait pas… ne voulait pas aller voir ce qui se passait. Elle s’en doutait et n’avait aucune envie d’assister à cela.

           Isabella pleurait sur son lit. Marco répétait en boucle qu’il était désolé. Giuliano le prit par le bras et le ramena dans la cuisine. Face au regard interrogateur de Jacqueline, le jeune homme répondit :

« - Elle ne veut pas avorter ; elle veut le garder et venir vivre avec moi.

- Je sais.

- Mais moi, je ne veux pas. Je lui ai dit que je ne voulais pas vivre avec elle. Je ne veux pas faire ma vie avec elle…

- Je sais.

- Je suis désolé.

- Je sais.

- Je vais partir. Je dois réfléchir... Je ne sais plus ce que je dois faire. »

           Marco pleurait silencieusement ; Giuliano l’accompagna jusqu’à la porte et, curieusement, il avait envie de le prendre dans ses bras. Il était presque plus désolé pour lui que pour eux-mêmes ou pour Isabella. Il comprenait que ce garçon allait payer très cher cette bêtise et il devinait à quel point il devait être dépassé par les événements. Il ne pouvait se résoudre à le laisser partir comme cela, sans un mot. Il lui mit la main sur l’épaule alors qu’il faisait quelques pas avec lui devant la porte d’entrée :

« - Je sais comment tu dois te sentir. Pour une connerie, c’était une vraie connerie…. Mais c’est fait. Tu feras ce que tu dois faire pour elle… Mais aussi pour toi. »

           Il regardait les larmes couler sur les joues de Marco. Le jeune homme lui serra la main. Il comprenait le message de Giuliano qui pensait autant à lui qu’à sa fille.

« - Je vais essayer de lui parler, encore. On verra ; peut-être que… d’ici quelques jours… Si elle voit que tu ne changes pas d’avis, alors… Elle fera peut-être preuve… »

Giuliano ne réussissait pas à finir une seule phrase ; alors il se tut et rentra.

           Pendant plusieurs jours, les deux parents essayèrent de convaincre leur fille qu’il fallait qu’elle change d’avis, qu’elle ne prenait pas la mesure de la situation, qu’elle n’était pas consciente de l’ensemble des conséquences. Elle s’obstinait, répétant à chaque fois que Marco allait changer d’avis, qu’il n’avait pas le choix après tout car c’était son enfant et cela il ne pourrait rien y faire. Au bout de quelques jours, ils comprirent tous que c’était peine perdue. Elle ne changerait pas d’avis. Marco vint les voir une après-midi avant de repartir. Il était déjà venu deux fois depuis sa première visite et il ne pouvait plus rester. Il devait repartir le lendemain pour reprendre le cours de sa vie et son travail. Il parla rapidement, comme pour se libérer d’un poids :

« - Je vais redire ce que j’ai dit la dernière fois à Isabella. Je reconnaîtrai l’enfant et je ferai ce que je peux pour lui mais je ne ferai pas plus. Je ne vivrai pas avec Isabella. Je ne me marierai pas. Je dois repartir demain ; mais je paierai les dépenses qui seront nécessaires ; je prendrai ma part. Je lui donnerai ce que je pourrai après la naissance. Mais c’est tout. Je le reconnaîtrai mais c’est tout. »

           Il avait scandé cette dernière partie de la phrase comme si elle devait marquer une conclusion pour lui. Giuliano fit un signe de tête ; Jacqueline lui prit les mains en silence. Et Marco sortit.

 

 

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