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Publié par Éléonore Louvieux

          Jacqueline s’approcha de Giuliano une fois qu’ils furent seuls et lui prit les mains à son tour :

« - Peut-être que si elle comprend enfin qu’elle n’a aucune chance avec lui, elle changera d’avis.

- N’y compte pas. Elle restera sûre que ce sera un moyen de faire pression sur lui. Elle pense que cela fait d’elle une femme. Cela lui donne de l’importance ; tu as bien entendu.. comme moi… non ?

- Oui… alors on ne peut rien faire ?

- Non, je ne crois pas. Ce n’est pas notre décision mais il va falloir aider ce pauvre enfant… j’espère me tromper, mais tout laisse penser que sa vie ne sera pas rose si elle l’élève seul. »

          Les yeux de Jacqueline se posèrent sur la photo de John qui était toujours au mur. Giuliano le vit et sut à quoi elle pensait :

« - N’espère pas trop ma Lina. Il faudrait un miracle pour que ce petit soit comme lui… beaucoup de chance…"

Elle hocha la tête ; elle le savait bien.

« - Un peu de chance. Ce serait bien la moindre des choses. Le destin nous en a assez fait voir jusqu’à présent. Ce serait bien notre tour, non ? d’avoir un peu de chance.

- Je sais, je sais. Il guida sa tête vers son épaule… Mais cela ne se passe comme ça. Les bonheurs et les malheurs ne s’équilibrent pas toujours dans une vie.

- Quand même, cela ne peut pas exister d’avoir toujours la poisse, toujours des drames…

- Dis ça à Romy Schneider… »

          Elle avait insisté la veille pour regarder une émission qui rendait hommage à la célèbre actrice disparu vingt ans plus tôt et avait passé la soirée à répéter : « Quand même cette pauvre femme ; elle n’a vraiment pas eu de chance dans la vie », pendant que lui, hochait de la tête, sans répondre.

          Elle le regarda l’air inquiet. Pourtant, malgré elle, elle se prit à espérer un miracle. Et elle se mit à croire que si elle avait été une mère malheureuse jusque-là, peut-être serait-elle une grand-mère plus chanceuse... Giuliano savait parfaitement à quoi elle rêvait sans rien dire et l’inquiétude le gagna. Il savait bien que cet espoir avait toutes les chances d’être déçu mais que Jacqueline s’y accrocherait autant qu’elle le pourrait. Et quoi de plus terrible qu’un espoir qui mènerait encore au désespoir ? C’était un sujet d’inquiétude qui s’ajouta à ceux que cette situation faisait déjà naître.

          De temps en temps, il essayait de se rassurer en se disant que le bébé avait deux parents et non un seul. Si on ne pouvait pas attendre grand-chose d'Isabella, il n’en était pas de même de la part de Marco. Il avait plus de jugeote, plus de "cervelle" comme il se plaisait à le dire en parlant de John. Avec un peu de chance, l’enfant tiendrait plus de son père que de sa mère… Il gardait néanmoins ses commentaires pour lui. Jacqueline le comprendrait mais cela ne ferait que l’inquiéter davantage ou lui donnerait un peu plus de faux espoir.

          Marco tint parole et paya la plus grande partie de ce qui n’était pas pris en charge. Isabella se comportait en « dame », se donnait de l’importance dans le quartier et se rendait le plus souvent aussi ridicule que pénible, sans même s’en rendre compte. Elle espérait toujours secrètement qu’après la naissance, Marco céderait et lui demanderait de venir le rejoindre avec leur fils… Elle avait été convaincue dès le début que ce serait un garçon et il se trouva qu’elle eut raison : les premiers examens qui permirent de donner le sexe du bébé le confirmèrent.

Elle accoucha le 04 juillet 2002 : elle n'était pas encore majeure mais n’allait pas tarder à franchir cette barre des « 18 ans ». Marco de son côté n’avait pas encore 24 ans. Le jour où il apprit qu’il était devenu père, il pleura pendant plusieurs heures. Pas de joie. Il eut le sentiment que sa vie ne se remettrait jamais de ce drame. Il se retrouvait père de famille, sans l’avoir voulu, alors que sa carrière débutait seulement, qu’il venait de trouver le poste dont il rêvait et pour lequel il avait travaillé sans relâche les années précédentes.

          Comme il s’y était engagé, il reconnut l’enfant et essaya, vainement, de faire changer le prénom qu’avait choisi Isabella ; mais cette dernière n’en démordait pas : elle voulait « absolument » qu'il s'appelle Wayne. C'était comme le héros d’une série qu’elle aimait beaucoup. Et puis, ajouta-t-elle à l’attention de ses parents : cela leur rappellerait John, « sauf que là, ce serait un prénom ». Jacqueline ne sut pas si elle avait envie d’en pleurer ou de s'en réjouir. Elle prit le parti de voir la chose du bon côté : ce serait peut-être un signe, dit-elle à Giuliano - qui comprit naturellement de quel signe elle parlait. Il hocha la tête… C’était peut-être un signe, mais sans doute pas un « bon » pensait-il, in petto.

          Malgré tout Wayne, Giuliano-Jacques, Roberto-Paul était né, se portait bien et reçut un état-civil qui rendait hommage à ses quatre grands-parents, ainsi que le voulait Isabella. Les grands-parents maternels, de leur côté, comprirent très vite qu’ils allaient devoir se remettre à pouponner. Certes, pendant les premiers mois, Isabella s’occupa assez bien de Wayne. Elle se remit assez rapidement de l’accouchement et malgré les hésitations, les doutes, les incompréhensions, les craintes... des premières semaines, elle sut assez bien s'y prendre avec lui. Elle prenait même plaisir à l’habiller, le laver, le nourrir. Elle avait reçu de nombreux cadeaux de proches, d’amis et même des voisins du quartier qui pour la plupart avaient eu plus à cœur de faire plaisir aux grands-parents qu’à la jeune mère. En revanche, elle n’avait rien reçu de la part de la famille de Marco. Lui-même d’ailleurs ne s'était pas déplacé pour la naissance. Elle avait cru jusqu’ au bout qu'il se déplacerait dès qu’il apprendrait la nouvelle, que ce serait plus fort que lui… mais il resta à Marseille où il fit la déclaration de reconnaissance, prétextant un travail trop important pour pouvoir se déplacer. Isabella fut très vexée les premiers jours suivant l’accouchement et dit à qui voulait l'entendre qu'elle ne lui parlerait pas s’il appelait. Il n'appela pas. Elle avait toujours espéré un changement d’attitude de sa part mais elle finit par se faire une raison. Après tout, s’il ne voulait pas d’elle, « tant pis pour lui » avait-elle dit à Cindy après quelques semaines. Elle se débrouillerait bien pour faire sa vie sans lui.

          Très vite néanmoins, le rôle de mère de famille la lassa. Elle s’agaçait des pleurs de Wayne, des soins qu’il fallait lui apporter quotidiennement, de ses besoins... Elle voyait bien que l’attention de tous ceux qu’elle rencontrait ou côtoyait, même de ses proches se portait plus sur le bébé que sur elle. Toutes les marques d’intérêt dont elle avait été l’objet pendant sa grossesse avait disparu. Elle se sentait importante alors, les gens s’occupaient d’elle. Elle était devenue à nouveau invisible et elle avait beaucoup de difficultés à accepter ce changement.

          Un jour, elle dit à ses parents qu’elle avait « besoin de prendre l’air, de respirer ». Elle partit alors chez Cindy et y resta trois jours, sans revenir une seule fois chez ses parents. Ils s’occupèrent de Wayne pendant cette absence et si ce ne fut pas une partie de plaisir, c’était néanmoins plus facile que lorsqu’elle était là. Quand elle revint, elle annonça qu’elle avait l’intention de s’installer chez elle. Elle allait reprendre un travail, elle louerait un studio pour s’installer avec son fils. Elle appela Marco pour lui en parler et demander son aide (ce qu’il comprenait toujours comme « aide financière »). Elle développa l’idée qu’il était important que son fils grandisse dans un endroit correct, convaincu qu’un tel argument ne pouvait que faire mouche.

« - Qu’y a-t-il d’incorrect chez tes parents ? demanda simplement Marco. Il a une chambre et tes parents s’en occupent très bien. »

Un peu surprise au début, Isabella reprit très vite ses esprits pour lancer un nouvel argument de poids :

« - Oui, mais on n’est pas vraiment chez nous.

- Et quand tu travailleras, qui s’en occupera ?

- Je pourrais toujours le déposer chez mes parents pendant que je ne serais pas là. Mon père s’en occupera dans la journée.

- Si c’est pour qu’il passe le plus clair de son temps chez tes parents, autant le laisser sur place, non ? Rien ne t’empêche de prendre un studio pour toi si tu travailles.

- C’est mon fils quand même. Je ne peux pas me séparer de lui. Un enfant a besoin de sa mère ! Et je te ferai dire que c’est ton fils aussi ; alors tu pourrais quand même faire ce qu’il faut pour lui.

- Pour lui… ou pour toi ?

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je veux dire qu’à mon avis, Wayne est très bien chez tes parents et que ton père s’en occupe parfaitement. Je ne vois pas pourquoi il devrait en partir. »

Isabella raccrocha en le traitant de « pauvre type », comme elle le faisait chaque fois qu’il n’était pas d’accord avec elle. Marco n’avait pas particulièrement envie de payer l’indépendance d’Isabella mais, au fond la raison de son refus était ailleurs : il avait tout simplement une plus grande confiance en Giuliano et Jacqueline pour s’occuper de son fils qu’en Isabella. Il était venu deux fois pour les voir quelques semaines après la naissance de Wayne. Chaque visite s’était terminée par une dispute avec Isabella, les pleurs du bébé et sa fuite. Malgré tout cela, il était toujours en bons termes avec eux ; ils avaient tous les trois compris qu’ils subissaient la situation sans pouvoir y faire grand chose. Marco avait de l’estime pour eux et il était conscient qu’elle était réciproque. Finalement, Isabella renonça à son studio : trop de démarches, de dépenses, de papiers à remplir…

Wayne, pendant ce temps, poussait tranquillement et s’il ne ressemblait aucunement à John, il n’en était pas moins un petit bonhomme assez agréable et facile. Il était le plus souvent de bonne humeur et adorait ses grands-parents – surtout son grand-père qui passait beaucoup de temps avec lui.

 

 

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