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Publié par Éléonore Louvieux

Pourquoi il faut voir Capharnaüm

 

On peut lire des critiques très diverses sur ce film : de l’éloge le plus absolu, pas toujours argumenté au dénigrement le plus poussif, souvent sans argument non plus et en général avec les mêmes termes : racoleur, misérabiliste, lourd… La pire critique est sans doute celle-ci : « Tourné dans Beyrouth et ses bidonvilles, réalisé à la truelle, ce mélo d'une lourdeur agaçante n'épargne aucun sujet misérabiliste: immigration, pauvreté, injustice sociale, enfants maltraités et abandonnés à leur sort, condition des femmes et des filles, on en passe. »1

La pire, parce que la formulation est aussi racoleuse que le serait (soi-disant) le film en question. Et la pire parce que les propos sont d’une gravité incroyable : lire que « l’immigration, la pauvreté, l’injustice sociale, enfants maltraités et abandonnés à leur sort, condition des femmes et des filles » sont des « sujets misérabilistes », c’est tout simplement insupportable. Il n’est en effet pas question du traitement qui en est fait ici, mais bien du sujet lui-même. Or, ce ne sont pas des sujets misérabilistes, ce sont des sujets sur la misère dans ce monde. Une misère inconnue de la plupart de ceux qui voient ce film en occident, moi la première, et je m’en réjouis. Mais si je m’en réjouis, cela ne signifie pas pour autant que je doive tourner la tête.

Je vais volontairement faire un écart pour développer mon objectif. Il y a quelques années de cela, les éditions Magnard m’avaient demandé de préparer un dossier qui mettrait en parallèle le livre d’Eric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose, et le film qu’il en avait tiré. J’ai eu alors l’occasion de voir le film qui soulevait un sujet dont on parle assez peu : la mort prématurée des enfants atteints d’un cancer ou d’une maladie incurable. Dans les semaines qui ont suivi, j’invitai un certain nombre de mes collègues et connaissances à aller voir le film. La très grande partie d’entre eux, me faisait la même réponse : je ne supporte pas ce genre de sujet, voir des enfants mourir, je ne peux pas. Et tout le monde de se dire que c’était la preuve d’une très grande sensibilité. Sans doute, mais n’oublions pas un point : un enfant qui meurt doit avoir le courage d’affronter sa mort… et il faut beaucoup d’énergie, de force et de courage à ceux qui l’entourent pour ne pas le laisser mourir seul. Et chaque fois, je comprenais pourquoi les parents de ces enfants disent si souvent à quel point ils se sentent seuls… A part pour ceux qui sont proches d’eux, leur entourage compatit, mais préfère le faire par les mots. C’est triste un enfant confronté à la mort, cependant un adulte ne se sentira pas pour autant obligé de se confronter à cette réalité par l’intermédiaire de deux heures de film.

Ceux-là même qui critiquent le misérabilisme du film, n’oseraient jamais dire ouvertement que ce sont des non-sujets. Le problème est qu’ils doivent rester des sujets rationnels, ce que la réalisatrice a de toute évidence refusé de faire. Et non seulement a-t-elle refusé de rationaliser le traitement de son film mais en outre, elle a refusé de trier… Un, deux thèmes mais pas trop, cela pourrait gêner. Ce que justement il ne fallait pas faire. Si l’on veut dénoncer, il faut dire les choses. Ce qu’elle a parfaitement accompli ; et encore, je crois que la réalité est pire car toutes les petites sœurs n’ont pas un frère attentif et tous les petits garçons n’ont pas l’intelligence de Zain, personnage principal.

Le problème dans la critique sus-citée, c’est que cette accumulation des thèmes que l’on reproche au film, tombe et écrase réellement certains enfants dans la réalité. Dans certains milieux, les gens ne sont pas seulement pauvres, ils sont misérables. Et le mot, s’il est aujourd’hui vidé de son sens par quelques journalistes qui pensent qu’utiliser les suffixes à tout-va les rend plus intelligents, devrait être toujours aussi fort. Les « misérables » de Victor Hugo n’ont pas disparu, mais il n’y a plus personne pour parler d’eux. Être misérable, ce n’est pas seulement être pauvre d’argent, c’est être sevré d’argent, de droit, de soin, de culture et d’éducation et même d’amour. Le mot « misère » n’est presque plus employé mais sa réalité n’en a pas pour autant disparu ; il n’est plus évoqué aujourd’hui que de façon intellectuelle, comme un objet de débat. Au XIXe siècle, les grands auteurs de la littérature avaient plus fait pour la faire reculer que les grands discours de ceux que l’on appelle aujourd’hui les politiciens. Dickens, Hugo et Musset, entre autres, l’avaient dénoncée avec lyrisme et envolées poétiques… aujourd’hui on les encense. S’ils étaient contemporains, on les lapiderait2.

La littérature a perdu ce rôle aujourd’hui. Il n’y a plus d’écrivains pour parler d’eux (comme je l’avais dit dans un précédent texte). Le cinéma peut parfois prendre la relève. C’est le cas avec ce film qui dénonce toutes les injustices, même le sort fait aux femmes alors que le personnage principal est un garçon. On reproche au film les gros plans, ils sont oppressants : est-ce surprenant lorsqu’on veut montrer comment un enfant de douze ans est littéralement écrasé par le monde qui l’entoure. On lui reproche de ne pas donner les sources et les causes de cette misère : le héros est un enfant de douze ans qui ne connaît pas les causes de cette misère, il les subit. On lui reproche d’être racoleur, mais le héros est un petit garçon de douze ans, dont la sœur âgée de onze est offerte à un marchand aussi propriétaire de leur logement ; le sujet est abject et doit le rester. On lui reproche la musique lancinante (celle-là c’est quand même la meilleure des critiques), sachant qu’un film est une œuvre aussi auditive que visuelle. Or, vu le sujet (un petit garçon de douze ans confronté à une misère sordide, l’ai-je dit?) je voudrais bien savoir ce que l’on aurait pu imaginer comme bande originale…

Le problème de ce film pour certains c’est qu’il a voulu dire tout en même temps (d’où le titre je suppose)… tous ces sujets que la critique sus-citée a donné, en oubliant pourtant le sujet le plus grave : le procès que fait Zain a ses parents. Le problème n’est pas seulement qu’il subisse un monde ignoble, n’est pas seulement que sa sœur meurt parce qu’elle est enceinte à onze ans, n’est pas seulement que derrière elle, il y en aura bien d’autres si l’on en croit le nombre de sœurs qui suivent, n’est pas seulement que le petit garçon dont il s’occupe momentanément va être vendu, n’est pas seulement que tout le monde se foute éperdument qu’il aille à l’école ou pas… le problème pour Zain est de constater que cette injustice sociale à laquelle il est confronté est aggravée par l’irresponsabilité de ses parents. Il ne se bat pas contre le monde car c’est peine perdue. Il se bat contre ses parents, leur reprochant ce qu’ils auraient pu faire et qu’ils n’ont pas fait : ses parents passent leur temps à se poser en victimes et à jeter la responsabilité sur les autres. Zain travaille, mais le père non et lorsque le garçon revient chercher ses papiers il le trouve endormi sur le canapé. Le père ne veut pas l’envoyer à l’école car il ne pourra alors plus travailler alors la mère propose un compromis : il ira à l’école le matin et il travaillera l’après-midi… Quoi qu’il en soit, il travaillera. Et s’il va à l’école, c’est pour pouvoir rapporter quelque chose à ses parents.

Sa décision de faire appel à la justice, Zain la prend après que sa mère est venue le voir dans la prison où il est enfermé, pour lui annoncer qu’elle est enceinte, que c’est un cadeau de Dieu et qu’avec de la chance ce sera une fille que l’on pourra appeler Sahar comme la défunte ! C’est alors que Zain comprend : il n’y a rien à espérer, il n’y a rien à attendre… Il n’y a plus qu’à tenter une dernière chose : dénoncer ouvertement par voie de justice : au juge qui l’interroge, il ne demande pas de l’argent, il demande qu’on interdise à ses parents d’avoir d’autres enfants… Parce qu’il n’a plus d’autre espoir que celui-là. Le film essaye de ne pas rester sur cette idée ; peut-être que la fin est une façon de montrer que s’il n’est pas étonnant pour l’enfant d’avoir perdu tout espoir, il pourrait être possible de lui en donner, non pas par l’intermédiaire de ses parents mais en lui donnant une chance d’exister, lui-même, ce que symbolise l’établissement d’un passeport pour un enfant qui ne sait même pas exactement quand il est né.

 

 

1http://www.lefigaro.fr/cinema/2018/10/17/03002-20181017ARTFIG00036--first-man-capharnauumlm-the-house-that-jack-built-les-films-a-voir-ou-a-eviter-cette-semaine.php#fig-comments

2Certes, Zola l’a aussi dénoncée, de façon sans doute plus abrupte, mais alors qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui se souviennent de Cosette, peu nombreux sont, en proportion, ceux qui se souviennent de Nana. Le lyrisme n’est donc pas un frein à la dénonciation, au contraire.

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