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Publié par Éléonore Louvieux

                  Giuliano et Jacqueline ne virent presque pas Isabella pendant sa grossesse. Elle passait rarement, en général lorsqu’elle avait besoin de quelque chose. Elle prit une fois ou deux des nouvelles de Wayne ; rapidement, sans insister. C’était un peu la question qu’elle devait poser pour ne pas donner l’impression d’être une mauvaise mère. Son père lui conseilla d’appeler son fils de temps en temps. Il n’y aurait pas de problème avec Marco et cela ne pouvait que faire du bien à Wayne de l’entendre. Elle répondit qu’elle savait ce qu’elle avait à faire et qu’elle n’avait pas besoin de conseils. La conversation s’en tint là. Si Wayne n’était pas le sujet premier de ses conversations, Steven, lui, en était le principal. Il était formidable ; pas comme Marco. Et il serait un bon père – pas comme Marco. Jacqueline s’arrangeait le plus souvent pour s’éloigner ; elle prenait prétexte de la moindre chose à faire – plier du linge, laver la salle de bain… - pour ne pas avoir à écouter sa fille et ses éternelles litanies. Un jour, la jeune fille critiqua à nouveau vertement Marco et son rôle de père qu’elle jugeait indigne :

« - Il a beau essayer de se rattraper maintenant, il n’empêche qu’il n’était pas bien présent avant.

- Tu le savais avant et Marco a pris des nouvelles de son fils presque aussi souvent que toi ; tu n’as pas non plus été très présente, je te le rappelle. Que tu le veuilles ou non, Marco est un très bon père.

Ça ne l’a pas empêché de me laisser tomber, quand même, répliqua-t-elle d’un air pincé.

- Quel est le rapport ? Il n’est pas ton père, non ?

- De toutes façons, on ne peut pas discuter avec toi ; tu l’as toujours défendu contre moi. »

                  Elle prit ce qu’elle était venue chercher et s’apprêta à partir. Elle s’arrêta néanmoins pour ajouter que Steven avait prévu de déménager et de prendre un logement plus grand, parce que lui, il était conscient des réalités et des besoins de sa famille.

                  Et elle partit.

 

 

                  Le 22 août, il allait être 18 h, Giuliano reçut un coup de téléphone qui lui annonçait l’accouchement d’Isabella et la naissance d’un petit garçon. C’était un dimanche. Il prit des nouvelles de sa fille : tout le monde se portait bien. Il annonça la nouvelle à Jacqueline en même temps qu’il raccrochait. Elle s’affaissa sur une chaise et pleura sans rien dire. Il posa la main sur son épaule, en silence.

                  Le lendemain, ils se rendirent tous les deux à la clinique pour voir leur deuxième petit-fils. En entrant dans la chambre, ils tombèrent nez à nez avec Steven qui avait des allures de coq de basse-cour. Il les accueillit à grand renfort de gesticulation et leur présenta le dernier-né. Isabella, le visage défait, leur parla à peine. Elle se contenta de leur faire un hochement de tête quand ils lui demandèrent si tout allait bien….

                  Steven avait pris dans ses bras le petit dernier qui dormait et le présenta à ses beaux-parents : « Voici Steve ». Les grands-parents se regardèrent, interdits. Giuliano demanda enfin :

« - Steve ?

- Oui. Comme Steve Job.

- Steve Jobs ? corrigea Giuliano.

- Oui… job, jobs, tout ça c’est pareil. Et puis c’est un bon signe. Il sera aussi intelligent et riche que lui. »

Il lança un clin d’oeil à ses beaux-parents qui ne semblèrent pas goûter la familiarité. Jacqueline se tourna vers son mari ; elle n’était pas très au fait des actualités mais le nom ne lui était naturellement pas inconnu :

« - C’est celui qui est malade ? »

Giuliano fit un signe de tête.

Silence.

Jacqueline regardait la petite silhouette minuscule logée au creux du bras de Steven :

« - Vous n’avez pas peur qu’avec deux prénoms aussi proches, on confonde ?

- C’est pas grave si on nous confond. Hein mon bonhomme ? demanda-t-il au nourrisson. Lui, c’est moi et moi c’est lui ! ajouta-t-il triomphant.

- Ils sont pas beaux mes deux hommes ? »

C’était Isabella qui posait la question. Elle n’obtint aucune réponse.

                  Les grands-parents restèrent encore quelques instants, pas longtemps. Ils prétextèrent très vite qu’Isabella avait besoin de se reposer et partirent.

                  Dans la voiture, Jacqueline ouvrit nerveusement son sac à main plusieurs fois. Comme elle gardait le silence, Giuliano lui tendit la perche. Il la connaissait trop bien pour ne pas comprendre qu’elle avait besoin de dire ce qu’elle avait sur le coeur. Aussi, même s’il n’en avait pas la moindre envie, il l’invita à le faire :

« - Qu’est-ce qu’il y a ?

- Rien.

- Vas-y ; dis-le.

- Cela va mal finir. Je vois bien que cela va mal tourner. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais il ne peut pas en être autrement. Ils n’ont pas de plomb dans la tête, ni l’un ni l’autre. Ils ne savent pas se prendre en charge et ils vont devoir s’occuper d’un bébé…

- Ne t’inquiète pas trop. Si tous ceux qui n’ont pas de plomb dans la tête tournaient mal, le monde serait un beau bordel.

- C’est un beau bordel.

- Je sais ; mais ce que je veux dire... »

Il ne termina pas sa phrase.

Elle posa sa main sur bras :

« - Je sais ce que tu veux dire... De toutes façons, on n’y changera rien. »

Giuliano opina du chef.

 

                  Ils passèrent voir Isabella à la clinique à plusieurs reprises, jusqu’à sa sortie. Le jour où elle devait sortir et rentrer chez elle, Jacqueline lui demanda si elle avait besoin d’aide pour les premiers jours. Isabella refusa, disant que, contrairement à ce qu’ils pensaient peut-être, elle était grande et savait ce qu’elle avait à faire. Néanmoins, deux jours plus tard, elle appelait ses parents : elle ne pouvait pas aller faire les courses, n’ayant pas le permis de conduire, ne pouvant laisser Steve seul, et ne pouvant pas compter sur Steven qui travaillait trop et n’avait pas le temps de s’en occuper. Il était fatigué le soir quand il rentrait et n’avait pas envie de ressortir faire les courses. Giuliano répondit par monosyllabes et l’emmena faire ses courses. Cela se reproduisit à nouveau deux jours après et à nouveau, pour devenir habituel.

                  Un soir, Steven rentra plus énervé que jamais. Il s’était disputé très violemment avec son patron. Isabella essaya de savoir pourquoi mais face aux réponses évasives de Steven, qui lui demandait assez vivement de lui « foutre la paix », elle lança qu’il n’avait pas à lui parler comme cela et qu’il devait la respecter, mais elle abandonna la partie et se planta devant la télé pour bouder. Le lendemain, elle reçut un coup de téléphone. C’était la police qui la prévenait de l’arrestation de Steven. Son patron s’était en effet rendu compte qu’il profitait du garage pour régler quelques affaires douteuses, avec des voitures volées, disparues, accidentées… Il était apparemment prêt à accepter toutes les opportunités de gagner un peu plus. Son patron avait essayé de lui en parler mais il avait tout nié dans un premier temps, avant de changer d’avis. Il finit rapidement par reconnaître les faits et même s’il essaya de les minimiser, son patron ne voulut rien savoir et lui annonça qu’il en avait déjà parlé à la police. Au moment où il faisait cette annonce quelques membres de ladite « police » entraient dans le garage. Il était temps, Steven était entré dans une colère épouvantable et commençait à se montrer menaçant.

                  Au bout du fil, Isabella se mit à pleurer en apprenant la nouvelle. Elle dit au policier qui lui parlait qu’elle allait se débrouiller pour venir au commissariat comme on le lui demandait mais que ce n’était pas facile pour elle : elle venait d’accoucher et elle n’était pas encore capable de se déplacer facilement. Quand même, est-ce qu’on se rendait compte du stress qu’on lui donnait ? Pourquoi sa présence, à elle, était-elle donc nécessaire ? etc. Elle appela Giuliano dans la foulée et lui demanda s’il pouvait l’emmener ; elle ne précisa pas où et celui-ci pensa qu’elle avait besoin de faire quelques courses comme d’habitude.

                  Dans la voiture, elle lui expliqua la situation et lui annonça qu’il devait l’emmener au commissariat. Giuliano essaya de savoir exactement ce qui s’était passé, ce qu’avait fait Steven. Isabella s’énerva disant à son père qu’elle n’en savait pas plus et qu’il devait arrêter de lui parler comme à une criminelle. Elle n’avait rien fait ; elle était seulement une victime dans tout cela, comme Steven. Elle ne doutait pas en effet une seule seconde que Steven fût innocent ; elle en était plus que certaine : elle en était sûre. Ainsi qu’elle le répéta à son père pendant le trajet.

                  Devant le commissariat, Giuliano trouva une place et prétexta de rester avec Steve pour ne pas accompagner sa fille. Il n’avait jamais eu affaire à la police et c’était pour lui le comble de l’opprobre. Elle n’insista pas ; cela l’arrangeait de ne pas avoir à s’occuper de Steve pendant qu’elle serait dans ces bureaux. Un peu plus de deux heures après, elle ressortait et annonçait à son père qu’on gardait encore Steven mais que cela ne durerait plus longtemps. Giuliano n’était pas dupe ; il savait que cela ne s’arrêterait pas là. Il emmena ensuite, à sa demande, la jeune fille jusqu’au centre commercial où elle avait besoin de faire du shopping pour se « détendre » à cause du « stress » ; elle devait se « changer les idées ». Il attendit à nouveau dans la voiture, en arguant du même motif et, ravie de pouvoir se retrouver seule, elle disparut. Quelle ne fut pas la surprise de Giuliano lorsqu’il la vit ressortir de la galerie principale un peu plus de deux heures plus tard avec plusieurs sacs à la main. Il ne put s’empêcher de lui demander si c’était vraiment prudent et /ou nécessaire de faire ce genre d’achats, alors qu’on ne savait pas encore ce qui allait se passer avec Steven. La réponse fut celle à laquelle on pouvait s’attendre.

                  En rentrant chez lui le soir, il avait la mine et l’humeur taciturnes. Jacqueline essaya de le faire parler pour savoir ce qui s’était passé. Mais elle vit qu’il ne fallait pas insister. Elle préféra attendre et lui laisser le temps de dépasser sa colère ; elle savait que ce n’était qu’une question d’heures avant qu’il éprouve le besoin de parler avec elle de ce qui s’était passé. En outre, elle connaîtrait toujours bien assez vite les dernières frasques de sa fille et de son « fiancé » comme se plaisait à l’appeler Isabella.

                  Heureusement pour Steven, c’était ses premiers déboires avec la justice et il bénéficia d’une mesure de clémence. Néanmoins, il avait perdu son travail et il n’avait donc plus de revenus. Isabella refusait de reprendre un travail après son congé maternité car elle estimait que c’était à l’homme d’entretenir sa famille. Malgré les remarques de ses parents qui essayaient de la faire changer d’avis, elle resta sur sa position et ils commencèrent à avoir de sérieux problèmes d’argent. Un soir, elle appela son père : ils avaient deux mois de loyer impayés et les parents de Steven n’avaient pas voulu les aider. Giuliano paya le loyer et invita Isabella à prendre contact avec les services sociaux : il leur serait impossible de refaire plusieurs fois ce genre de cadeau.

 

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