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Publié par Éléonore Louvieux

          En octobre 2003, un jeudi soir, Isabella revint à la maison, dans un état d’excitation presque effrayant. Elle répéta plusieurs fois qu’elle avait rencontré « un type bien » et qu’il l’avait invitée chez lui pour le week-end. Ses parents essayèrent bien d’en savoir un peu plus mais tout ce qu’ils purent glaner c’est qu’elle l’avait rencontré à la caisse et qu’ils avaient eu « comme qui dirait le coup de foudre ». Elle ne savait pas ce qu’il faisait vraiment dans la vie mais il était drôle et il avait les yeux bleus « les plus beaux qu’elle avait jamais vus ». Il était rare qu’elle ne travaillât pas le week-end, or elle avait précisément deux jours de liberté cette semaine-là ; « cela tombait bien » ainsi qu’elle ne cessait de le répéter. Elle s’absenta donc pendant deux jours. Les grands-parents n’essayèrent pas de la faire changer d’avis. Ils s’occupèrent de Wayne pendant ces deux jours, ainsi qu’ils étaient de plus en plus habitués à le faire.

          Quand Isabella revint le dimanche soir, elle avait la mine renfrognée : son « coup de foudre » venait tout juste d’avoir dix-huit ans. Il habitait encore chez ses parents lui aussi et il avait profité d’une escapade de ces derniers pendant le week-end pour l’inviter. Il était mécanicien dans un garage ce qui plaisait assez à Isabella car il travaillait et gagnait donc sa vie. Néanmoins, elle ne cachait pas sa déception ; elle avait cru rencontrer un « vrai » homme. L’adjectif en l’occurrence avait un sens tout particulier pour elle : il signifiait quelqu’un ayant son propre logement et ayant déjà un certain vécu. Or, il n’en était rien. En plus d’habiter toujours chez ses parents, il était plus jeune qu’elle. Vis-à-vis des autres, cela lui déplaisait ; par l’expression « les autres », elle désignait tout simplement Cindy qui avait eu la chance de rencontrer quelques semaines auparavant « un divorcé de trente-deux ans » et qui répétait à l’envi que cela n’avait « rien à voir avec des petits jeunes ».

          Steven, c’était le nom du « coup de foudre », l’invita à nouveau et elle accepta malgré tout. Elle n’avait rien d’autre sous la main comme elle l’expliqua à Cindy, aussi en attendant de trouver mieux… Et elle n’avait aucun doute : cela ne pouvait que finir par lui arriver. Et puis, après quelques semaines, Steven loua un petit studio, par l’intermédiaire de l’ami d’un ami. Il s’y installa en quelques heures, le studio étant à la mesure de la quantité de ses affaires, et elle put donc enfin aller le rejoindre ; en laissant Wayne à ses parents, le plus souvent. L’appartement était trop petit pour qu’elle puisse l’emmener et il n’était pas bon de changer ses habitudes avait-elle affirmé. Les grands-parents ne contestèrent pas.

          A partir du mois de décembre, elle s’installa presque à temps complet chez lui. Ils passèrent Noël « en amoureux » dit-elle, buvant trop de mousseux et incapables d’aller en famille le lendemain, et le soir du nouvel an, ils firent « la fête entre copains » comme cela se doit. Wayne passa Noël avec ses grands-parents – les quatre – et son père, qui pour l’occasion se réunirent. L’enfant fut bien un peu réticent à se laisser porter au début par son père mais il se rassura rapidement. L’ambiance fut somme toute assez chaleureuse. Ils prirent plaisir à se retrouver ensemble ; Marco essaya de prendre des nouvelles d’Isabella au détour d’une phrase, mais Giuliano balaya la question d’un revers de la main et il n’insista pas ; il ne tenait pas tellement à ce sujet. Pour changer le cours de la conversation, Jacqueline demanda au jeune homme s’il n’avait pas de son côté rencontré quelqu’un. Surpris par la question, posée sans ambages mais sans amertume, sans curiosité, il eut l’air gêné et avoua finalement qu’il avait en effet « rencontré » quelqu’un. Il ne voulait pas en dire plus car ils se connaissaient depuis trop peu de temps… mais ils s’entendaient vraiment bien, ajouta-t-il.

« - Elle sait pour Wayne ? demanda simplement Jacqueline.

- Non ; non, pas encore. Mais si cela devient plus sérieux…

- J’espère que cela ira pour toi, gamin. Tu ne l’auras pas volé » conclut Giuliano et le commentaire mit fin au sujet.

 

L’année commença sur une note un peu plus gaie et se poursuivit assez bien pendant quelques jours. Wayne continuait de pousser pour le meilleur. Les grands-parents devaient reconnaître qu’ils avaient plaisir à l’avoir avec eux. Tout aurait pu se poursuivre ainsi pendant quelques mois. Mais en février 2004, Isabella passa chez ses parents. Elle ne venait pas souvent, même pour voir son fils, mais comme elle le disait à chaque remarque qu’on lui faisait à ce propos : « pourquoi faire ? » elle savait bien que Wayne était heureux avec ses grands-parents et il n’y avait donc pas besoin de « se faire du mouron ».

          Ce jour-là, elle avait l’air mal à l’aise, un peu gêné. Elle leur annonça après quelques secondes d’hésitation qu’elle avait quelque chose à leur dire. Ils frémirent, pensant à la même chose en même temps : elle revenait prendre Wayne pour l’emmener avec elle. Ils savaient bien que cela finirait par arriver mais anticiper une situation ne signifie pas pour autant qu’elle n’est pas difficile à supporter quand elle se présente. Ils avaient fini par se dire qu’elle attendrait sans doute encore quelques mois car sa relation avec Steven ne semblait pas être des plus calmes et sereines. Jacqueline se laissa tomber brusquement sur une chaise, comme si ses jambes se dérobaient sous elle et, de son côté, Giuliano se contenta de se croiser les bras. Alors qu’Isabella lançait un « Voilà » qui devait apparemment lui donner du courage, Wayne arrivait en se traînant par terre. Elle se pencha alors vers lui, le prit dans ses bras et s’adressa à lui, plutôt qu’à ses parents :

« - Wayne, mon chéri. Tu vas avoir un petit frère… ou une petite sœur. Tu es content ? »

          La dernière question s’adressait plus vraisemblablement à ses parents, qu’elle regarda alors. Jacqueline lâcha le verre qu’elle avait pris pour se donner une contenance. Giuliano décroisa les bras. Elle avait reposé Wayne par terre et les regardait sans plus rien dire. Le garçonnet était reparti de son côté, toujours en se traînant par terre.

          Après quelques secondes d’un silence lourd, Jacqueline bafouilla péniblement :

« - Tu es sûre ?

- Bien évidemment que je suis sûre.

- Et le père ? C’est Steven ?

- Évidemment. A ton avis, qui ça pourrait être ? On vit ensemble quand même…

- Mais ça ne pouvait pas attendre ? Giuliano s’en mêlait.

- Tu as déjà un fils dont tu ne t’occupes pas … tu veux en avoir un autre ?

- Ce sera peut-être une fille cette fois…

- Cela ne changera rien à la situation. Steven est un gamin. Vous n’avez pas plus de plomb dans la tête l’un que l’autre. »

          Giuliano perdait son calme, ce qui inquiéta Jacqueline. Cela lui arrivait si rarement. En quelques secondes, il devint furieux. Il élevait la voix et gesticulait. Jacqueline le regardait effarée. Elle ne l’avait jamais vu comme cela auparavant. Elle se leva et, pour une fois, c’est elle qui lui prit le bras :

« - Ne te mets pas dans  cet état.

- De toute façon, c’est ma vie et je fais ce que je veux. Vous n’avez pas à m’obliger à faire ce que je ne veux pas. Je suis libre.

- Espèce de gourdasse ! asséna son père, sans prendre le temps de répondre à Jacqueline. Si c’est ta vie et que tu fais ce que tu veux, commence par assumer ce que tu as déjà fait. Que vas-tu faire pour Wayne ?

- Dites carrément que vous ne voulez pas vous occuper de votre petit-fils. Et puis de toute façon, il a un père non ?

- Et une mère ; je te le rappelle.

- Je me suis fait avoir avec Marco. Ce n’est pas une raison pour que je le paye toute ma vie.

- Tu ne t’es pas fait avoir, coupa Jacqueline, plus rapide alors que son époux. Pour faire un enfant, il faut être deux. Et tu n’étais pas obligée de le garder. Tu as un fils parce que toi, tu l’as voulu... »

          Jacqueline s’interrompit alors en voyant Wayne revenir dans la cuisine, toujours en se traînant par terre mais en poussant cette fois devant lui un camion de pompier. Il ne pourrait certainement pas comprendre le contenu de leur conversation mais il pouvait comprendre que c’était une dispute, ce qu’il était préférable d’éviter. Tout le monde sembla penser la même chose qu’elle en même temps car il fit le tour de la table dans le silence général, tout en poussant son camion. Puis, indifférent à ce qui se passait dans la pièce, il repartit dans le couloir.

« - On t’a assez dit de ne pas le garder – Jacqueline reprenait précisément où elle s’était arrêtée.

- Si je ne l’avais pas fait, vous l’auriez bien regretté ; car papa est bien content de l’avoir pour s’occuper.

- Mais qu’est-ce que j’ai fait ? qu’est-ce que j’ai fait pour avoir une fille pareille ? demanda Giuliano, qui essayait de contenir sa colère mais que l’on sentait au bord de l’explosion. Je ne sais pas ce qui me rend le plus malade : ta bêtise ou ton égoïsme ! En tout cas, ne compte pas sur nous pour prendre en charge également le deuxième. Si vous choisissez de l’avoir, vous vous débrouillerez et vous assumerez.

- C’est ce qui est prévu, répondit Isabella en relevant la tête d’un air orgueilleux. Pour ça, Steven, ce n’est pas Marco ! Lui au moins, il assume ses responsabilités. »

Giuliano serra le poing et Jacqueline eut peur. Elle éprouva le besoin de ramener le sujet sur Wayne, espérant ainsi faire tomber la tension :

« - Et Wayne ; que devient-il dans tout cela ?

- Je ne peux pas m’occuper de lui pendant que je suis enceinte. Et puis, le studio est trop petit. On ne pourrait pas y vivre à trois. Mais dès que le petit sera là, on prendra plus grand. On aura des aides. Steven me l’a dit. »

          Elle regarda sa montre et se dirigea vers la porte d’entrée en disant qu’elle devait partir, aller travailler.

          Et la porte se referma.

 

 

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