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Publié par Éléonore Louvieux

            Giuliano et Jacqueline se regardèrent. Wayne passa à nouveau avec, cette fois, une voiture de police. Il se mit à genoux et la brandit vers Giuliano en riant. Celui-ci le regarda sans bouger puis leva les yeux vers Jacqueline. Celle-ci, abasourdie, était incapable du moindre mouvement. Alors, enfin, il se pencha et prit Wayne dans ses bras. L’enfant avait cessé de rire et posait sur ses grands-parents un regard interrogateur. Giuliano lui montra la voiture en esquissant un sourire qui dut lui coûter mais qui eut pour effet immédiat de rasséréner l’enfant. Puis, il le porta jusqu’au salon où il joua quelques instants avec lui avant de revenir dans la cuisine. Jacqueline n’avait pas bougé. Il se laissa tomber sur une chaise et ils se regardèrent plusieurs longues minutes dans un silence pesant. Ils n’avaient pas besoin de se parler. Ils pensaient tous les deux la même chose.

            Le soir même, ils se demandèrent ce qu’ils devaient dire à Marco. Celui-ci appelait au moins trois fois par semaine pour prendre des nouvelles. S’ils avaient pu avoir peur au début qu’il se désintéresse de son fils, ils avaient vite compris qu’il n’en était rien et il leur semblait même qu’il s’attachait à lui de plus en plus. Il venait tous les deux mois et s’il ne restait jamais très longtemps, il passait le plus de temps possible avec lui.

            Ils décidèrent de ne rien dire dans l’immédiat et d’attendre un peu. Après tout, les choses pouvaient encore changer, espérait Jacqueline… Mais Giuliano à cette hypothèse lui avait répondu par un hochement de tête dont elle connaissait la signification. Elle connaissait l’avis de Giuliano et il n’était pas utile de revenir dessus : elle le partageait entièrement.

            Et en effet, les choses ne changèrent pas. Et un soir de mars, alors que Marco était venu voir son fils, ils lui dirent ce qu’il en était. Ils parlaient bas, chacun leur tour, l’un finissant parfois les phrases de l’autre. Ils évoquaient la situation du bout des lèvres, avec honte et comme un aveu qui mettrait au grand jour une faute dont ils auraient honte. Marco ne sembla pas s’émouvoir sur le sujet. La nouvelle l’avait pourtant surpris mais il avait de l’affection pour ces deux êtres qu’ils voyaient de plus en plus malheureux. Il essaya de répondre d’un ton détaché comme si, naïvement, il espérait que cela puisse alléger leur tristesse. Il leur posa quelques questions sur Steven, sur Isabella… Pour finir, il demanda ce qu’ils comptaient faire avec Wayne. Ils ne mentirent pas et répondirent aussi franchement qu’ils le pouvaient. Pendant toute cette visite, Wayne n’avait pas quitté les genoux de son père. Il balbutiait à tout rompre et riait. Il grandissait et devenait un beau petit garçon dont les yeux étaient aussi noirs que les cheveux, comme ceux de son père à qui il ressemblait de plus en plus.

            Deux jours après son départ, Marco appela Giuliano et Jacqueline. Il en avait parlé avec Sarah et elle était d’accord : ils allaient prendre Wayne avec eux. Il reviendrait le week-end suivant avec Sarah et si Isabella était d’accord, ils repartiraient avec lui. La nouvelle leur fit l’effet d’une douche glacée.

            Pendant deux jours, Jacqueline pleura, elle réussissait à prendre sur elle quand elle travaillait mais dès qu’elle quittait son service, les larmes recommençaient à couler sans qu’elle puisse réussir à les retenir. Giuliano essayait de la consoler comme il pouvait mais il avait déjà beaucoup de mal à se consoler lui-même et elle le devinait. Malgré tout, il répétait à l’envi que c’était mieux pour le petit : «  Il sera mieux avec Marco. Il lui faut un père jeune, qui a la tête sur les épaules. Au moins de ce côté, il a eu de la chance. »

            Jacqueline ne répondait pas. Rien de ce qu’il pouvait dire ne pouvait la consoler. Si elle lui avait parlé alors, elle n’aurait pas pu se retenir et elle se serait montrée dure et injuste vis-à-vis de lui ; c’était inutile et elle s’en serait voulu car s’il ne pouvait pas la consoler, elle savait néanmoins qu’il souffrait autant qu’elle et ne voulait qu’apaiser un peu son chagrin. Elle ne voulait surtout pas lui faire du mal. Elle retint donc à chaque fois cette phrase qui lui brûlait les lèvres quand il lui parlait de la chance de Wayne : « Et nous ? Avons-nous eu de la chance, nous ? »

            Marco revint comme il l’avait dit accompagné de Sarah, qu’il leur présenta sans cérémonie. C’était une agréable jeune femme, qui faisait le même métier que lui. Elle était souriante et affable ; immédiatement, ils furent conquis. Marco s’enquit d’Isabella : allait-elle venir pour en parler avec eux ? Les deux vieux époux se regardèrent furtivement. Jacqueline attendit que Giuliano réponde : il n’y avait aucun problème, Isabella était tout à fait d’accord pour que Marco prenne Wayne avec lui. Il ne précisa pas naturellement que ses paroles exactes avaient été : «  S’il le veut, qu’il le prenne ; qu’est-ce que cela peut me faire ? Je suis trop fatiguée en ce moment et il s’en fout. J’ai assez à faire avec celui qui s’annonce pour m’occuper de celui qu’il m’a laissé sur les bras. » Et elle avait même ajouté que cela lui permettrait peut-être d’avoir un peu plus de plomb dans la tête… et qu’il aurait dû y penser avant d’ailleurs ! Son père n’avait pas répondu. Il connaissait la situation : il l’avait déjà vécue. Isabella était à nouveau le centre de toutes les attentions, elle se sentait importante à nouveau. Il savait ce qu’il en était. Marco et Sarah ne s’attardèrent pas. Wayne semblait s’être pris d’affection pour la jeune femme. Ils prirent les affaires de Wayne et en chargèrent leur voiture. Il fallut un bon moment pour charger tous les sacs que Jacqueline avait préparé. Ils n’emportèrent pas néanmoins le lit et quelques jouets ; Marco expliqua qu’ils avaient déjà préparé sa chambre à Marseille et qu’ils n’en avaient donc pas besoin. Il savait surtout quel impact cela aurait sur les grands-parents de voir ainsi disparaître de leur maison toutes traces de Wayne. Il expliqua qu’il reviendrait régulièrement en vacances chez eux et que c’était préférable qu’il conserve ce qui était nécessaire pour l’accueillir. Le coffre refermé sur tous les sacs et cartons, ils prirent place dans le véhicule. Et ils partirent. Tous les trois. Comme la nouvelle famille qu’ils formaient désormais.

            Naturellement, Jacqueline ne pouvait s’empêcher de pleurer et les yeux de Giuliano brillaient vivement. Il tenait sa femme dans ses bras sans rien dire et ils regardèrent tous les deux la voiture s’éloigner. Ils restèrent sur le trottoir un long moment ; la voiture avait disparu depuis déjà plusieurs minutes. C’est lui qui donna enfin le signal de rentrer en tirant Jacqueline légèrement vers lui et en la guidant vers la porte d’entrée du petit pavillon. Jacqueline entra la première dans la cuisine et ses yeux tombèrent sur le sourire de John. Elle éclata en sanglots. Giuliano s’approcha d’elle et lui prit les mains. En déglutissant avec peine, il finit par articuler faiblement quelques mots :

« C’est mieux comme ça. On l’a dit. Il a besoin de parents comme ces deux jeunes-là. C’est une chance pour lui. Et puis on le reverra dans pas longtemps. Ils l’ont dit. C’est mieux comme ça, ma Lina, je t’assure. C’est mieux pour lui.

- Et pour nous ? » réussit à bredouiller Jacqueline, entre deux sanglots, sans quitter John du regard. Aucune réponse ne se fit entendre.

            Giuliano, la fit asseoir dans le salon et lui apporta un verre d’eau. Ils restèrent assis sans bruit, puis pour mettre fin à ce voile de plomb qui pesait sur leurs épaules, Giuliano alluma la télé. La présentation d’un reportage qui serait diffusé le lendemain perça le silence. Ils n’écoutaient ni l’un ni l’autre mais ce bruit leur fit du bien. Exceptionnellement, Giuliano ne lui avait pas demandé en allumant le poste de télévision quelle chaîne elle avait envie de regarder ; et exceptionnellement, elle n’avait pas tendu le bras pour attraper le magazine donnant les programmes. Ils n’écoutaient pas de toutes façons, ils avaient seulement besoin du bruit. Puis, Giuliano prit enfin la parole et brisa ce silence qui s’était poursuivi entre eux malgré les éclats sonores de la télévision dans lesquels ils baignaient.

« - Elle est gentille cette petite… tu ne trouves pas ? Je crois qu’il est bien tombé. Elle a l’air ouverte et Wayne a l’air de bien l’aimer.

- Il ne la connaît pas encore.

- Oui, je sais. Mais reconnais que la première impression est bonne. Non ? Elle est gentille, vraiment. Et elle n’a pas l’air bête du tout. Ils sont bien ensemble. Wayne et Marco seront bien tombés. Au moins pour cela, c’est une chance.

- D’accord, dit-elle enfin. Marco a eu de la chance avec elle. Et Wayne a eu de la chance avec son père et elle. Mais nous ? Nous ? Quelle chance on a eue ? Quelle chance on a ?

- On a la chance d’avoir Wayne aussi, ma Lina. On ne l’a pas perdu quand même ; et c’est un bon petit. »

Et alors qu’elle allait se lever, il lui prit la main : « Et puis, j’ai eu la chance de te trouver. Cela ne compte pas pour rien tu sais. »

            Elle se leva alors qu’il lui tenait toujours la main : « Je sais. On a eu de la chance de se trouver. En tout cas, moi, je sais que j’en ai eu. ». Son doigt glissait le long de sa joue pendant qu’elle lui parlait. Elle observait son visage marqué et buriné. Les rides avaient creusé de multiples sillons. Beaucoup plus depuis quelques mois. Pauvre Giuliano, elle ne s’était pas rendue compte qu’il était, à ce point, très affecté par cette situation. Et elle ne s’était pas rendu compte que son visage portait l’empreinte de sa fatigue. Elle n’avait pas vu qu’il avait soudainement vieilli autant. L’espace d’une seconde, elle pensa que les rides qu’elle observait sur le visage de son mari avaient bien dû marquer son propre visage également sans qu’elle en prenne conscience. Il faudrait qu’elle regarde cela plus attentivement.

 

 

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