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Publié par Éléonore Louvieux

              Le lendemain, Isabella appela Giuliano alors que Jacqueline travaillait. Elle avait un besoin urgent qu’il vienne l’emmener faire des courses. Il y alla et découvrit la raison de l’urgence : dans un panier en osier, trois boules de poils gigotaient. C’étaient trois chatons. Isabella lui expliqua qu’elle les avait pris pour les « petits ». Ils auraient chacun le leur. Giuliano regarda autour de lui : la petite pièce principale qui servait de chambre aux enfants était dans un état de désordre effrayant. Il prétexta le besoin d’aller dans la salle de bain : du linge pendait de tous les côtés, des vêtements sales traînaient épars sur le sol. Des traces noirâtres s’étiraient sur l’émail du lavabo. Une bouteille de gel douche ouverte et renversée s’était vidée lentement le long du bac de douche. Le produit était sec depuis longtemps de toute évidence. Une bassine était retournée dans le fond du bac et on devinait qu’elle servait à laver les enfants mais elle ne semblait pas avoir servi depuis plusieurs jours. C’était la première fois que Giuliano mettait les pieds dans cette partie de l’appartement. Il ne faisait chez sa fille que des passages assez courts le plus souvent. Ce qu’il voyait le chagrinait autant que cela lui répugnait.

              En revenant dans la pièce principale qui servait de salon et de chambre, il jeta un coup d’œil de côté afin de voir la chambre des parents. C’était indescriptible. Il avait toujours eu conscience qu’Isabella ne s’occupait pas de son intérieur mais, cela dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer. Jamais, il n’avait vu un tel capharnaüm. L’appartement n’était pas seulement en désordre, il était dans un état de crasse qui lui soulevait le cœur. Au moment, où il revenait près de la panière en osier dans laquelle s’ébattaient les trois petits félins, il remarqua que l’un d’eux avait fait ses besoins dans le panier. L’odeur l’aurait alerté s’il ne l’avait pas vu avant. La colère monta alors soudainement en lui et elle explosa littéralement :

« - Tu as vu dans quel état est ta salle de bains ?

- Ben quoi ? lâcha-t-elle surprise par une attaque aussi brusque, surtout venant de son père.

- Tu as vu dans quel état est cet appartement ? Tu crois que c’est un endroit pour élever trois enfants ?

- Si tu crois que je n’ai que ça à faire ! Je ne suis pas une bonne ! Je ne peux pas tout faire toute seule. J’en ai marre moi. Et je ne peux pas compter sur Steven pour me donner un coup de main. Quand il rentre le soir il est crevé et en plus il gueule parce qu’il gagne que dalle.

- S’il n’avait pas fait l’imbécile, il ne serait pas obligé maintenant d’aller de petits boulots en petits boulots. Mais vous n’avez jamais été capables de réfléchir tous les deux. Vous ne pouviez pas vous en sortir en étant que tous les deux, alors c’était une bonne idée de faire trois enfants. Et en plus, tu prends trois chats ? Trois ! Trois ! Tu ne pourrais même pas t’occuper d’un seul ! Tu ne crois pas que ton appartement est déjà assez en bordel ? Tu n’as déjà pas assez d’argent pour t’occuper de tes enfants et tu vas dépenser de l’argent pour des animaux ? Trois en plus !

- T’as pas à me dire ce que je dois faire. Je ne suis plus une gamine, la preuve : j’ai trois enfants. Alors je fais ce que je veux et ça ne te regarde pas.

- Tu ne sais plus compter en plus ! Steven a trois enfants ; toi, tu en as quatre… mais tu as raison : je n’ai pas à m’en mêler. Et dans ce cas, je n’ai rien à faire ici. Quand on ne veut pas recevoir de leçons, on fait en sorte de s’en sortir tout seul, sans demander tout le temps de l’aide aux autres. »

              Il tourna les talons et partit en faisant claquer la porte derrière lui. De l’extérieur, il entendit un des enfants se mettre à pleurer.

              Quand Jacqueline le vit entrer, elle pliait du linge sec. Elle suspendit son geste et s’écria, presque effrayée :

« - Qu’est-ce qu’il y a ? Il s’est passé quelque chose ? »

              Elle était rentrée depuis peu et avait vu le mot que lui avait laissé Giuliano pour l’avertir qu’il allait chez Isabella. Elle ne s’attendait donc pas à le voir revenir si vite ; en outre, son visage portait encore les traces de sa colère. Il leva la main et bafouilla un « Rien… rien » qui ne laissa pas de l’intriguer et de la rendre soucieuse. Elle le connaissait bien. Giuliano n’était jamais énervé ou inquiet sans raison. Or, à ce moment-là, il était énervé et inquiet, aussi se doutait-elle qu’il s’était passé quelque chose pour qu’il soit dans cet état de fébrilité.

              Elle hésita. Demander ?… Ne pas demander ?.. La curiosité était forte mais elle ne voulait pas qu’il s’énerve encore plus. Elle décida d’attendre ; elle savait qu’il lui en parlerait. Ce n’était qu’une question de minutes ; au plus une ou deux heures. Alors, elle le laissa filer dans le salon et se jeter sur le canapé, la tête dans les mains.

              Elle avait vu juste ; au bout de quelques minutes, il l’appela. Sans rien dire, elle laissa ce qu’elle faisait et alla s’asseoir à côté de lui :

« - Lina, j’ai repensé à ce que tu m’as dit.

- Je sais.

- Je suis passé chez Isabella tout à l’heure. Tu as vu ? Chez elle ?

- Tu parles du désordre ? Du bordel qu’il y a partout ? Et cette saleté…

- Oui. Je n’avais jamais remarqué à ce point.

- C’est parce que tu n’es pas curieux… Je ne suis même pas certaine que dans tout leur appartement, on puisse trouver ne serait-ce qu’un vêtement propre à mettre aux petits. Et puis, je suppose qu’avec l’arrivée de Bigue, cela n’a pas dû s’arranger. Cela fait partie de ce que je voulais te dire hier.

- Je sais. J’ai compris.

- Tu as vu les petits quand même ?

- Oui ; ils jouaient dans leur coin. Mais je ne suis pas resté longtemps…

- Et ?…

- Et quoi ?

- Il s’est passé quelque chose.

- Et… elle a pris trois chats.

- Trois ?

- Des chatons, mais quand même. Elle avait besoin que je l’emmène faire des courses. Tu comprends, elle n’avait plus rien dans son frigo ; elle ne sait pas comment elle va le remplir mais elle avait une priorité : elle voulait de la litière et des croquettes.

- Elle ne sait déjà pas s’occuper..

- Je sais. Je le lui ai dit. »

              Jacqueline n’ajouta rien. Elle le regardait.

« - Tu as raison. Il se leva pour aller regarder par la fenêtre. Tu as raison. Il faut partir. On va perdre pied et cela se finira mal. Il faut quitter la région si on veut avoir une chance de vivre. Il faut aller à Marseille, ou au moins dans les environs. Wayne est aussi notre petit-fils après tout.

- Et puis, on ne pourra rien changer ici. Elle ne nous écoute pas. Elle n’écoute personne. Et tant qu’on sera là, elle comptera sur nous pour régler les problèmes ; et je ne veux plus... »

Il lui coupa la parole.

« - Je sais. J’appellerai Marco demain. Il faut qu’on lui en parle. On ne peut pas décider comme ça ; sans lui en parler d’abord. »

              Elle acquiesça d’un signe de tête.

              Le lendemain, il fit ainsi qu’il l’avait dit. Il ne développa pas ce qui se passait avec Isabella. Il se contenta d’évoquer une soudaine envie de changement d’air de la part de Jacqueline. Elle avait besoin de changer de région et de climat. Ce serait l’occasion pour eux de prendre leur retraite dans un endroit calme. Il leur faudrait de toute façon envisager de vendre leur pavillon puisqu’il ne pouvait plus entretenir leur jardin, malgré sa petite surface. Ils envisageaient de prendre un appartement alors, quitte à changer, pourquoi ne pas changer du tout au tout ?

              Marco le laissa parler un peu puis lui répondit qu’ils devaient faire comme bon leur semblait ; Giuliano savait qu’il avait deviné la vraie raison de leur départ. Néanmoins, il n’y fit pas allusion et se contenta de répondre que cela ne le gênait pas. Wayne en serait même très heureux.

              Quand Jacqueline apprit la nouvelle à son retour du travail, elle sauta au cou de Giuliano. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas eu l’air aussi heureuse qu’il en fut bouleversé. Dans la soirée, elle fut intarissable sur la question : il fallait commencer à songer à tant de choses : le déménagement, vendre leur pavillon, acheter un appartement… ou le louer ? Il fallait réfléchir à tout cela ; pas question de prendre des décisions à la légère ; ni de suivre de mauvais conseils.. ; c’était si facile de se tromper ! Elle babillait comme une jeune fille… Tiens se dit Giuliano, comme lorsqu’elle préparait la cérémonie de leur mariage… comme lorsqu’elle préparait la chambre pour l’arrivée de John… comme lorsqu’elle préparait celle d’Isabella… Et il sut qu’ils avaient pris la bonne décision.

              Quelques jours après ladite décision, ils virent arriver Isabella, Steven et les enfants. C’était le soir. Les enfants étaient dans un état lamentable ; Steven aussi d’ailleurs. Lui rentrait du travail et cela pouvait s’expliquer. Isabella leur expliqua qu’ils avaient « besoin » de passer la soirée ensemble pour se « retrouver » parce qu’elle « en avait marre » de s’occuper des « mômes » ; c’était l’anniversaire de Steven et ils voulaient passer la soirée « en amoureux ». La question fusa très vite et prit Jacqueline de court :

« - Vous pouvez garder les enfants pour la nuit ? Ce n’est que pour une seule nuit.

- Mais je n’ai rien ici pour les habiller, ni pour la nuit, ni pour demain.

- Pour la nuit, pas besoin. Ils n’aiment pas mettre de pyjamas. Ils dorment toujours à poil avec seulement la couche. Tu n’as qu’à monter un peu le chauffage si tu as peur qu’ils prennent froid.

- Et pour demain ? Et pour les laver ? Je n’ai pas ce qu’il faut non plus pour laver un bébé. Et Bigue ? Il faut le changer. Je n’ai pas ce qu’il faut ici, insista-t-elle.

- Pour les vêtements, je t’ai mis ce qu’il faut là-dedans. Et elle tendit un sac qu’elle tenait depuis son arrivée. Il y a ce qu’il faut dedans pour le biberon et j’ai mis des couches. Il y a tout ce qu’il faut pour la nuit. Même trop. »

              Jacqueline regarda son mari qui n’avait pas dit un mot. Il regardait sa fille fixement depuis qu’elle était entrée. Isabella le regarda à son tour :

« - Vous restez chez vous ? demanda-t-il un peu brusquement.

- Non ; on va chez Buz, un copain à Steven. Il nous laisse sa maison pour la soirée.

- Et les chats ? Qu’est-ce que tu en as fait ?

- Qu’est- ce que tu veux que j’en fasse ? Ils sont à la maison . Mais ils peuvent bien passer une nuit tout seuls. Ils ont ce qu’il faut pour la journée.

- Ça se passe bien avec les chats, à la maison  ? demanda-t-il à Steven, qui n’avait pas ouvert la bouche depuis le début de la conversation.

- Mais, tu es obsédé avec ces chats, ma parole », lui lança Isabella.

              De son côté, Steven avait fait un signe de tête dont le sens n’était pas clair.

              Jacqueline prit le sac pour mettre fin à cette situation et, sans rien dire, elle fit signe à Steeve de la suivre. Ce dernier, coincé derrière sa mère n’avait pas osé bouger. En voyant sa grand-mère lui tendre la main, il avança de quelques centimètres, suivi de Jason qui le suivit comme il put, d’un pas mal assuré. Isabella les appela. Ils s’arrêtèrent, avec sur le visage l’air indécis de celui qui ne sait pas ce qu’il doit faire. Elle se baissa vers eux pour leur dire au revoir :

« - Je vous aime très fort mes poussins. Soyez sages. Papa et maman reviendront vous chercher demain. Mais vous serez avec nous, ce soir, parce que vous serez dans nos cœurs. »

              Elle les embrassa à nouveau. Eux ne bougèrent pas. Elle se releva ensuite très vite et sans tourner les yeux vers Bigue qui dormait dans son landau, elle sortit suivie de Steven qui avait rapidement embrassé les garçons.

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