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Publié par Éléonore Louvieux

          C’était la première fois que les grands-parents avaient chez eux pour une nuit leurs trois petits-fils. Jacqueline ouvrit le sac. Elle en sortit un pantalon beige répugnant de saleté. Elle regarda Giuliano puis les enfants, et reposa les affaires par terre :

« - Tu ne lui as même pas dit… pour Marseille. »

Il s’approcha du sac pour regarder à son tour ce qu’il contenait :

« - Ne t’inquiète pas pour cela ; elle le saura toujours à temps. »

          Elle approuva de la tête, fit signe aux garçons de la suivre et les devança vers la salle de bain. Giuliano les talonnait et entreprit de leur donner un bain, pendant qu’elle remplissait le lave-linge avec les affaires qu’avait laissées Isabella. Elle fouilla ensuite dans la chambre qu’occupait Wayne avant son départ à la recherche de quelques vêtements qui seraient restés dans un placard et trouva un pantalon et un petit tee-shirt. C’est déjà cela, soupira-t-elle.

          Pendant le repas, les deux enfants semblaient découvrir le fait de manger avec une cuiller. Ils ne savaient pas boire sans en mettre partout… Elle avait heureusement pris la précaution de leur attacher à chacun une vaste serviette autour du cou. Pendant qu’ils mangeaient, elle donna son biberon à Bigue. Celui-ci s’était à peine réveillé pendant que Giuliano lui donnait son bain après avoir lavé les deux premiers. Puis il avait manifesté bruyamment sa faim, mais il dut attendre un peu car elle n'avait pu préparer le biberon rapidement. Elle l’avait préparé avec ce qu’elle avait trouvé : un peu de lait dans le fond d’une boîte et un biberon à l’état plus que douteux qu’elle avait lavé à grandes eaux avant de le faire bouillir un bon moment. Puis, le contenu englouti, il se rendormit.

          Pendant que Giuliano surveillait la fin du repas, elle alla préparer le lit dans l’ancienne chambre de Wayne. Pour Bigue, il n’y avait pas le choix, il devrait dormir dans son landau. Pour une nuit, cela passerait et au moins le lendemain, il pourrait repartir avec du linge propre sur le dos. Elle avait mis le contenu de la machine dans le sèche-linge afin que les vêtements soient prêts pour le lendemain.

          La soirée fut plus tranquille qu’elle ne s’y attendait. Les enfants, d’abord inquiets de toute évidence, s’étaient très vite rassérénés : non seulement, ils connaissaient bien leurs grands-parents même s’ils ne venaient pas souvent chez eux, mais surtout ils semblaient être rassurés par le calme et la tranquillité qui régnaient chez eux. Isabella élevait sans cesse la voix : tout l’énervait et elle manifestait ouvertement son irritation. Chez les grands-parents, il n’y avait pas d’éclats de voix, pas de grossièretés ni d’insultes. Cela leur convenait. Ils se couchèrent facilement et s’endormirent de même.

          La nuit, Bigue se réveilla vers deux heures du matin, ce qui eut pour effet de faire bondir ses grands-parents hors du lit. Le biberon à nouveau englouti, il se rendormit pour ne se réveiller qu’après sept heures. Les grands-parents étaient alors debout en train de se demander ce qu’ils allaient bien pouvoir préparer comme petit-déjeuner aux garçons. Finalement, ils se débrouillèrent : il y avait du lait, de la compote faite la veille et Steve dévora même une tranche de pain de mie.

          Les garçons étaient débarbouillés, habillés, peignés… prêts à recevoir leurs parents dès neuf heures. Jacqueline avait remis les vêtements de la veille dans le sac, ainsi que la boîte de lait, vide. Vers onze heures, elle appela Isabella pour savoir vers quelle heure ils comptaient passer : Bigue n’allait certainement pas tarder à se réveiller et il voudrait probablement manger. Isabella lui répondit entre deux bâillements d’aller chercher du lait, qu’elle la rembourserait, parce qu’ils ne passeraient sans doute pas avant la fin de l’après-midi.

          Jacqueline raccrocha sans répondre. Giuliano ne lui demanda rien ; il avait deviné. Elle prit son manteau et son sac et partit pour revenir moins d’une heure plus tard avec ce qu’il fallait pour le biberon et des couches pour les trois âges. Au moment où elle entrait, Bigue braillait à s’en détendre les cordes vocales. Elle prépara le biberon en vitesse et le silence revint.

          Le soir, Isabella et Steven ne vinrent pas. Jacqueline appela, elle s’inquiétait et espérait qu’il ne leur était rien arrivé. Son vœu fut exaucé : il ne s’était rien passé, Isabella lui confirma qu’elle avait encore besoin de se retrouver encore un peu avec Steven. Il n’avait pas souvent la chance de faire un break. Ils seraient là sans faute le lendemain matin à dix heures.

          Mais le lendemain, à onze heures, il n’y avait toujours personne. Lorsque les onze coups retentirent à la petite pendule qui décorait le buffet du salon, Giuliano, sans rien dire, décrocha le téléphone :

« - C’est moi.

- …

- Il ne se passe rien ; désolé de te réveiller.

-…

- Regarde ta montre. Et regarde-la bien car si à deux heures et demie, vous n’êtes pas venus chercher les garçons, je les amène chez vous ; je les laisse là-bas et j’appelle la police pour dire que vous avez laissé vos enfants seuls pendant deux jours. »

          Et il raccrocha, ne prenant pas le temps d’écouter la réponse. Jacqueline, les yeux grand ouverts, murmura :

« - Tu ne vas quand même pas faire ça ? Tu te rends compte ?

- Mais non ; bien sûr que non ! Il suffit qu’elle le croie. »

          Elle ne répondit pas, se contenta de hocher la tête avec un demi-sourire.

          La menace avait été efficace en fin de compte. Un peu après deux heures et quart, on vit arriver Isabella, bougonnant, suivie de Steven qui, comme d’habitude, ne disait rien. Isabella embrassa rapidement les garçons qui se précipitèrent vers elle. Elle prit le sac avec les vêtements, puis celui qui était à côté, contenant les couches et le lait et repartit sans dire au revoir.

          Giuliano la suivit alors pendant quelques mètres et lui annonça leur décision de déménager. Elle demanda seulement :

« - Quand ?

- Dès que ta mère sera à la retraite et que la maison sera vendue.

- Où ?

- Dans les environs de Marseille. »

          Elle le regarda fixement, ouvrit la bouche mais finalement ne dit rien.

          Elle referma le petit portillon derrière elle et s’éloigna sans le regarder.

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