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Publié par Éléonore Louvieux

                Cinq ans plus tard, en 2014, la vie suivait son cours. Bigue avait presque six ans et Wayne douze. Ce dernier était devenu un adolescent à qui tout souriait. Il était un collégien apprécié – par les adultes et les adolescents – il adorait son demi-frère qui le lui rendait bien et il en allait de même avec sa demi-sœur : une petite Julia était en effet arrivée dans la famille. Une petite fille que Giuliano et Jacqueline regardaient comme l’un de leurs petits-enfants. Rien de bien surprenant à cela, c’était déjà ainsi qu’ils considéraient Victor. Jacqueline avait retrouvé le sourire et Giuliano ne cessait de penser qu’ils avaient bien fait de déménager. C’était sans doute un geste égoïste de leur part, mais n’est-on pas autorisé parfois à se montrer tel ? Tout le monde a bien le droit à quelques années de bonheur et quand elles se présentent pourquoi les refuser ? Ils avaient pu les prendre, ils les avaient prises. Ils avaient bien fait.

                Pourtant, chaque fois qu’au bout du fil il avait Isabella (ce qui était assez rare car elle évitait le plus possible de lui parler) ou l’un des garçons, son estomac se nouait ; chaque fois qu’ils louaient un gîte et allaient passer quelques jours près de chez eux pour s’occuper un peu de leurs trois petits-fils, il finissait par ne plus être capable de marcher correctement tant les muscles de son dos – des épaules aux reins- se contractaient. Les choses ne changeaient pas pour le mieux ; comment aurait-il pu l’ignorer ? Il voyait bien que les enfants grandissaient comme ils pouvaient. Isabella s’en occupait peu, on pouvait presque dire « pas ». Ils manquaient régulièrement l’école, plusieurs jours, voire plusieurs semaines, de suite parfois. Steve avait dix ans et un niveau scolaire catastrophique. Jason suivait le même chemin. Ils s’entendaient bien tous les deux, heureusement, et se séparaient le moins possible. C’était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ils n’aimaient pas aller en classe : ils refusaient toutes les situations qui les obligeaient à se séparer.

                Bigue de son côté avait poussé en largeur plus qu’en hauteur. Il mangeait tout ce qui tombait à portée de l’une de ses mains ; ou à portée de l’un de ses pieds puisqu’il n’hésitait pas à ramasser ce qu’il trouvait par terre et à le manger s’il avait le sentiment que ce n’était pas vraiment « sale ». Il semblait faire comme le marin Pencroff et séparer tout ce qui l’entourait en deux catégories : ce qui était comestible et ce qui ne l’était pas.

                L’appartement était toujours dans un état repoussant ; c’était même pire, ce qui n’était pas très surprenant si l’on songeait aux mois qui avaient passé et à la saleté qui était venue s’ajouter à celle préexistante. Steven rentrait le plus tard possible, prétextant du travail qu’il ne pouvait pas refuser car Isabella continuait de dépenser à tort et à travers. Ils recevaient bien des aides pour les trois enfants mais elles servaient plus à un « shopping » censé « destresser » la mère qu’à acheter ce qui était nécessaire. Les enfants n’avaient donc pas ce qu’il leur fallait et à chaque rentrée, ils devaient affronter en classe les demandes répétées d’un matériel qu’ils n’avaient pas. Ils traînaient le même pantalon pendant plusieurs semaines ; parfois un bouton tombait, la fermeture éclair se cassait ou bien une poche se déchirait. Ils ne le signalaient même plus à Isabella ; ils savaient très bien ce qu’elle leur aurait répondu pour l’avoir entendu si souvent : « Je n’ai pas le temps de m’en occuper ; tu crois que je n’ai que cela à faire ? Et puis, cela ne t’empêche pas de le porter. » Alors ils essayaient de mettre un trombone, une pince… ce qu’ils pouvaient trouver pour faire tenir le vêtement. Ils essayaient de dissimuler ces accrocs et déchirures comme ils pouvaient.

                Parfois leur mère se mettait en tête de faire du « shopping » pour eux, mais elle achetait en dépit du bon sens : les vêtements étaient trop justes car elle ne se rendait pas compte qu’ils grandissaient… ou bien ils n’étaient pas du tout adaptés à la saison ; et lorsqu’ils le devenaient, ils étaient trop justes. C’était Steve qui souffrait le plus de cette situation car il ne pouvait pas bénéficier des vêtements d’un grand frère… Plusieurs fois, Giuliano et Jacqueline avaient envoyé de l’argent car Isabella avait appelé à l’aide. C’étaient les seules fois où elle avait accepté de parler à son père au téléphone ; enfin, au début... car au cours des derniers mois, elle avait demandé à Steve de faire l’intermédiaire au téléphone. Âgé d’à peine neuf ans, il avait déjà appris comment demander de l’argent pour que « maman achète à manger ». La première fois que cela s’était produit, Jacqueline avait pleuré toute la nuit. Giuliano avait essayé de la consoler mais il avait lui-même été ébranlé et il s’était même demandé s’ils ne devaient pas prendre les « petits » chez eux. Le lendemain, il lui en avait parlé et lui avait demandé ce qu’elle en pensait. Elle n’avait pas donné de réponse claire mais elle en avait touché un mot à Isabella dès la conversation téléphonique suivante. Elle s’entendit lancer une fin de non-recevoir : comment avait-elle pu croire qu’Isabella était femme à abandonner ses enfants ?… Elle n’avait pas insisté.

                Giuliano, un soir, après un de ces fameux coups de téléphone, avait envisagé d’appeler les services sociaux ; mais il n’avait pas pu passer à l’acte. L’idée de dénoncer sa propre fille lui semblait plus insupportable encore que la situation. Il ne pouvait s’y résoudre. Pas encore…

                Steven, pour arranger les choses, avait du mal à conserver un travail plus de quelques semaines. Quand il en avait un, il était exemplaire pendant les premiers jours, très bien pendant les semaines qui suivaient puis le naturel reprenait le dessus. Il devenait moins sérieux, plus laxiste. Les critiques apparaissaient, les reproches suivaient ; il rentrait le soir en colère et ne savait plus alors parler autrement que par insultes. Les disputes devenaient plus fréquentes ; les pleurs des enfants aussi. Puis les garçons comprenaient, à nouveau, qu’il était préférable pour eux de se tenir à l’écart des discussions de leurs parents et des disputes qui éclataient régulièrement. Bigue avait finit par rejoindre le groupe formé par ses deux aînés. Ils se mettaient tous les trois dans un coin et s’occupaient comme ils le pouvaient. Parfois, surtout lorsque le temps était clément, ils trouvaient un prétexte pour sortir ; ils attendaient dehors que le gros grain s’éloigne et que le ton baisse. Une fois la tempête passée, ils rentraient. Sauf lorsque l’été, la douceur du soir leur faisait préférer rester dehors. Un jour, ils revinrent en courant dans l’appartement : ils avaient entendu les hurlements de leur mère. Les hurlements étaient plus stridents que d’habitude ; elle appelait à l’aide. Steven était en train de la frapper ; de la marteler de coups de poings. Ils n’étaient pas les seuls à avoir entendu les cris ; les voisins n’avaient pu les ignorer cette fois et ils avaient appelé la police. C’était une chance. Quand ils arrivèrent, Steven et Jason essayaient de séparer leurs parents tout en tentant d’éviter les coups qui pleuvaient des deux côtés, car Isabella essayait de rendre taloches pour taloches, coups de pieds pour coups de pieds, arrachage de cheveux pour arrachage de cheveux… Les deux jeunes criaient autant que les adultes, espérant se faire entendre au milieu de ce pugilat. C’était peine perdue. Bigue, quant à lui était resté dans un coin ; il sanglotait sans savoir ce qu’il devait faire, s’il devait venir en aide à ses frères ou à ses parents. Les policiers embarquèrent Steven et Isabella. Une voisine accepta, très ouvertement à contre-coeur, de garder chez elle les enfants en attendant que les parents de Steven arrivent. Ceux-ci ne tardèrent pas quand ils comprirent que la demande venait d’un agent de police. Ils vinrent chercher les enfants en maugréant tant qu’ils le pouvaient, in petto, et en arrosant copieusement Isabella d’injures ; elle qui avait une influence si mauvaise sur leur fils.

                Isabella revint chez elle assez vite. Elle refusa de porter plainte et malgré son visage tuméfié et ses côtés douloureux, elle affirma aux policiers que ce n’était qu’un « accident de parcours ». Steven n’était pas violent, c’était seulement une mauvaise soirée. Il ne l’avait pas « fait exprès ». Elle discuta avec une jeune femme - agent ou psychologue, elle n’avait pas bien compris – qui lui conseilla de prendre le temps de réfléchir à la situation. Elle pouvait revenir le lendemain et changer d’avis. Elle ne devait pas oublier qu’elle avait trois enfants et que ce genre de « spectacles » pouvait avoir des conséquences sur eux. Isabella n’apprécia pas la remarque et était sur le point de lui rétorquer qu’elle ferait mieux de se mêler de ses affaires mais elle jugea plus prudent de faire profil bas et de ne pas se faire à nouveau remarquer.

                Isabella maintint sa position et refusa de porter plainte, le lendemain et les jours qui suivirent. Heureusement, les services sociaux avaient été prévenus et s’intéressèrent à la situation familiale. Dans ce contexte, il n’était pas très surprenant qu’Isabella se mette à boire. Et c’est ce qu’elle fit. Au début, elle prétextait qu’elle avait besoin de se détendre et que cela coûtait « moins cher qu’un psy ». Puis, elle n’eut plus besoin de prétexte et se saoula régulièrement.

                Les enfants ne bronchaient pas ; Steven non plus d’ailleurs. Quand elle était ivre morte, ils ne l’entendaient plus ; plus de cris, plus de disputes. Le calme, presque.

                Bigue évoluait dans cet univers, avec un pantalon trop grand ou trop petit selon les moments de l’année. Avec un tee-shirt de même. L’ensemble était en prime toujours couvert de taches ; et ce, quelle que soit la saison.

                Chaque fois que les grands-parents venaient, ils s’installaient dans un gîte des environs. Jacqueline passait souvent une demi-journée entière dans une laverie pour laver les vêtements des enfants – et ceux des parents -. Et pourtant, ils n’avaient pas beaucoup de vêtements à se mettre sur le dos. En général, ils prenaient les enfants avec eux pendant la durée de leur séjour, affirmant que cela permettait à Isabella de souffler un peu. En fait, c’était pour eux un moyen d’offrir aux enfants quelques jours dans une ambiance sereine, plus calme, stable et organisée. Ils mangeaient correctement, à heures régulières, ils se lavaient… et riaient. Quand ils rentraient chez leurs parents, ils étaient propres, correctement habillés et avaient pris quelques kilos ; même Bigue, dont la silhouette prenait pourtant des courbes de plus en plus inquiétantes.

                Quand les grands-parents repartaient, les enfants pleuraient sans éclats, sans crise de nerfs. Ils pleuraient en silence, écrasés par le chagrin de voir partir leurs grands-parents et de se retrouver à nouveau seuls, chez leurs parents. Et Giuliano et Jacqueline avaient le coeur serré, les mâchoires fermement collées pendant presque tout le voyage retour. Ils ne commençaient à parler qu’en arrivant dans les environs de Marseille. Ils savaient bien tous les deux que cela ne pourrait pas durer ainsi ; qu’il ne fallait surtout pas que cela dure… Il faudrait bien faire quelque chose pour ces « malheureux enfants ».

 

 

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