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Publié par Éléonore Louvieux

              Ils n’eurent pas le temps de s’en occuper. Un soir, alors qu’ils étaient assis dans le salon, face à un écran de télévision allumé qu’ils suivaient d’un œil très distrait, ils évoquaient par bribes de phrases leur prochain déplacement pour aller voir les « petits » - Giuliano se plaignit soudain d’une douleur violente à la tête. Il se tenait le côté du crâne. Sa pâleur était telle que Jacqueline paniqua :

« - Qu’est-ce que tu as ?

- Je ne sais pas ma Lina. Tu ne veux pas… aller… me… »

              Il ne pouvait plus articuler correctement ; il bredouillait des syllabes détachées les unes des autres. Il essaya de se redresser et ne le put pas. Jacqueline bondit sur le téléphone et appela les secours qui arrivèrent en quelques minutes. Elle avait bien fait de ne pas attendre plus. Giuliano venait de faire un AVC.

              De l’hôpital, elle décida d’appeler Marco pour le prévenir : ils devaient le voir le lendemain et elle avait besoin de parler avec quelqu’un. Elle avait pensé appeler d’abord Isabella, mais elle avait finalement composé le numéro de Marco. Elle préviendrait sa fille après. Le jeune homme la rassura et lui proposa de la rejoindre pour éviter qu’elle reste seule. Elle refusa mais cette proposition lui fit du bien. Il était toujours si gentil Marco… Elle précisa que c’était inutile : il ne pourrait rien faire. On n’avait rien voulu lui dire de précis. Les médecins étaient réservés et ne savaient pas si Giuliano s’en sortirait et s’il s’en sortait, ils ne pouvaient pas dire s’il conserverait des séquelles. Elle se mit à pleurer au téléphone et il lança un « J’arrive ! » qui la fit réagir. Elle refusa à nouveau et confirma qu’il ne pourrait rien faire et qu’elle allait sans doute rentrer chez elle pendant la nuit, puisque Giuliano ne devait pas être dérangé. Il la consola et elle se calma. Elle raccrocha en lui promettant de l’appeler dès qu’elle aurait du nouveau. Puis, elle regarda son téléphone dans le creux de sa main et se dit qu’elle devait appeler Isabella pour la prévenir. Elle se répéta cette phrase plusieurs fois ; dix fois. Peut-être vingt. Enfin, elle commença à chercher le nom d’Isabella dans ses contacts. Elle fit descendre la barre lumineuse sur le nom de sa fille, et éteignit finalement le portable qu’elle glissa dans son sac. Après tout, cela ne servait à rien de l’appeler pour le moment. Elle ne pourrait rien lui dire de précis et risquerait de réveiller les « petits » ; il était préférable qu’elle attende le lendemain. Elle en saurait plus. Au fond d’elle-même, elle savait qu’elle ne réveillerait sans doute personne et qu’Isabella avait le droit d’avoir des nouvelles de son père… mais qu’elle n’était probablement pas en état de répondre. Toutes ces raisons n’étaient de toute façon pas aussi fortes que celle qui prédominait en elle : elle n’avait aucune envie, absolument aucune, de parler à sa fille en cet instant.

              Elle retourna vers l’accueil où on lui expliqua qu’elle devait rentrer chez elle et revenir le lendemain matin. Elle demanda s’il lui était possible de passer la nuit dans la salle d’attente, dans le hall d’entrée… la réponse fut négative. Elle rentra chez elle où elle ne put trouver un instant de repos. Elle s’allongea sur le canapé et, dans l’obscurité, se tourna et se retourna, regardant les heures et les minutes qu’affichait le radio réveil posé sur la commode. Elle finit par prendre le livre de Barjavel qu’elle avait commencé deux jours auparavant. Il l’enthousiasmait… mais elle ne put en lire un paragraphe. Même Elea ne pouvait retenir son attention. Elle finit par le poser et alluma la télévision. Les images défilaient sans qu’elle y prenne garde ; le fond sonore emplit la pièce sans chasser la pensée qui l’obsédait : elle avait peur de perdre Giuliano. Elle ne pouvait pas imaginer sa vie sans lui. Elle ne pouvait pas tout simplement. La vie sans Giuliano et ses gestes calmes, sans sa présence rassurante, sans cette petite pointe d’accent chantant qu’il n’avait jamais perdue et qu’elle aimait tant, sans ce talent qu’il avait de toujours deviner si elle allait bien ou non, si elle était inquiète ou non… Elle ne pouvait pas imaginer que ce soit possible. Ça ne l’était pas. S’il lui arrivait de… elle ne pourrait jamais continuer toute seule. Pas après avoir connu la vie avec lui. Elle se répétait cette phrase à mi-voix, sans même en être consciente.

              Elle finit par éteindre la télévision et resta allongée sur le canapé. La lumière de la Lune entrait par la large baie vitrée du salon. Elle resta immobile et vit poindre les premiers rayons du soleil. Elle se leva, se fit un café, se prépara rapidement et sortit. Il était tôt et elle devrait attendre avant de pouvoir retourner à l’hôpital mais elle ne pouvait plus supporter d’être enfermée et préférait marcher jusqu’à sa destination.

              En entrant dans sa chambre, elle réussit à retenir une exclamation. En le voyant si blême, l’air si fatigué, elle eut envie de pleurer mais réussit à retenir les sanglots qui lui montaient dans la gorge. Elle serra les dents et s’avança sans rien dire en grimaçant ce qui se voulait être un sourire bienveillant. Il était là ; la surprise des retrouvailles passées, elle éprouva un immense soulagement de le voir, là, face à elle. Il la regardait et de son côté, il esquissa également un rictus qui devait être un sourire :

« - Ma Lina, tu n’as pas bonne mine... »

La surprise passée, elle éclata de rire.

« - Tu peux parler ! »

              Il souriait toujours. Elle s’approcha du lit, se tenant tout à fait contre le bord, et réussit à faire un vrai sourire. Elle était presque heureuse car il était là, bien là. Elle n’était pas seule.

              Ils passèrent les premières heures de la matinée à regarder la télévision ensemble. Elle s’était installée dans un fauteuil près du lit et elle lui tenait la main. Il ne bougeait presque pas, avait du mal à parler, à déglutir. Elle lui demandait régulièrement s’il voulait quelque chose et ajoutait qu’il ne devait pas faire d’efforts. Il lui fallait du repos et tout irait mieux. Tout redeviendrait normal avec du temps et de la patience. Il souriait, hochait la tête, et ne répondait pas.

              Lorsque le médecin passa dans la chambre, un peu après 11 h 00, elle bondit hors du fauteuil. Il expliqua la situation, se montra rassurant même s’il ne dissimula pas à Jacqueline que le coup avait été violent et que Giuliano avait beaucoup de chance de s’en être sorti. Cela s’était joué à peu de choses, à quelques minutes. Il était très possible qu’il se remette bien mais il ne pouvait pas assurer qu’il n’y aurait pas de séquelles et qu’il retrouverait son état de santé antérieur. Il ne pouvait pas en dire plus à ce moment-là. Il fallait attendre pour être plus catégorique car il devait subir d’autres examens.

              Tout ce que Jacqueline entendit dans ce qui lui avait été dit, tout ce qu’elle retint, c’était que son Giuliano allait s’en sortir. Il allait vivre ; certes, il aurait un peu moins d’énergie qu’avant, il devrait faire plus attention, se ménager, se surveiller… mais cela n’avait aucune importance. Elle remercia le médecin et avertit Giuliano qu’elle sortait pour appeler Marco et lui donner des nouvelles. C’est Sarah qui répondit et qui se montra très heureuse de ce qu’elle apprit. Elle promit qu’elle transmettrait la nouvelle à Marco dans la foulée pour qu’il cesse de s’inquiéter. Cette courte discussion fit du bien à Jacqueline qui sentait son bonheur partagé.

              Après avoir raccroché, elle garda son téléphone à la main, sans le quitter des yeux : elle devait appeler Isabella. Elle s’était rapprochée instinctivement du parking, où il n’y avait personne, comme si elle redoutait que quiconque puisse entendre la conversation qu’elle allait avoir avec sa fille… Elle la réveilla et lui expliqua ce qui s’était passé. Isabella n’était pas de bonne humeur. Elle écouta sa mère sans rien prononcer d’autre que quelques grognements. Quand Jacqueline se tut, elle demanda :

« - Mais tu es où là ? Tu m’appelles d’où ?

- Je suis à l’hôpital.

- Il y est encore ? Tu viens de me dire que ça allait. Je croyais que le médecin t’avait dit…

- Oui, il va… pas trop mal. Il va s’en sortir mais ils veulent le garder sous surveillance pendant quelques jours ; ce n’est sans doute pas plus mal, avec ce qu’il vient de subir.

- Moi je pense qu’il serait mieux chez vous ; il serait plus tranquille.

- S’ils veulent le garder ici, c’est qu’il y a une raison et que c’est plus prudent. Mais…

- De toute façon, je ne peux pas y faire grand-chose, non ? c’est pas comme si vous étiez près de chez nous…

- Je n’ai pas dit que…

- Donc, justement. Si tu as besoin d’aide, je suis sûre que Marco se fera un plaisir de vous aider. Après tout vous vous êtes bien rapprochés de lui pour…

- Il n’y a pas besoin d’aide. Je t’ai appelé pour éviter que tu t’inquiètes…

- Alors tout va bien : je ne suis pas inquiète puisque tu m’as dit que tout allait bien et je dois te laisser parce que le téléphone a réveillé les petits.

- Les petits ?… ils n’ont pas école aujourd’hui ?

- Oh ça va ! Si tu crois que c’est le moment de faire des reproches. Tu ne penses pas qu’il y a des choses plus importantes ?

- Mais…

- Je dois y aller. »

              Isabella raccrocha brusquement. Jacqueline resta quelques instants sur le parking. Sans prendre garde, elle prit appui sur la voiture qui se trouvait derrière elle. Elle était perdue dans ses pensées quand elle vit un homme s’avancer vers elle. Il tendait la main en avant. Surprise de voir un homme si bien habillé tendre la main ainsi, elle hésita quelques secondes puis fit non de la tête :

« -Je n’ai pas de monnaie ; je n’ai pas mes affaires avec moi. »

Il pinça les lèvres ; visiblement vexé.

« C’est ma voiture. Je veux juste pouvoir monter dedans. »

              Elle rougit jusqu’aux oreilles et bafouilla deux ou trois mots d’excuse avant de s’éloigner. Elle marcha vite tout d’abord puis s’arrêta pour éclater de rire. Le stress, la peur, l’inquiétude… elle avait tant d’émotions à évacuer. Elle rit un bon moment, les larmes coulaient, presque nerveusement.

              Elle avait encore le sourire quand elle revint dans la chambre de Giuliano.

« - Tu es de bonne humeur… » constata-t-il en souriant à son tour. 

Elle hocha la tête.

« - Tu as eu de bonnes nouvelles ?

- Oui ; je sais que je vais devoir te supporter encore. »

              Elle s’assit sur le lit et lui prit la main. Il parlait difficilement mais il souriait toujours. Ses gestes étaient lents, on voyait qu’il avait du mal à fixer son esprit, mais elle ne voulait pas y faire attention.

« - Qu’est-ce que tu croyais ? continua-t-elle. Tu n’allais pas t’en sortir comme cela et me laisser toute seule arranger la cuisine comme c’était prévu. On attendra juste un peu plus longtemps avant de se lancer. (Il lui serra la main et réussit presque à rire.) J’ai appelé Isabella du parking. »

              Elle évita de résumer leur discussion et prit le parti d’insister plutôt sur l’anecdote qui avait suivi. Giuliano s’en amusa aussi. Jacqueline se sentait mieux. Elle se leva pour reprendre sa place dans le fauteuil :

« - Isabella va bien ?

- Oui ; elle t’embrasse ; elle m’a demandé de te dire qu’elle pensait bien à toi. (Elle évitait de le regarder.)

- Ah bon ? »

              Sa voix était faible et lente mais le ton était évidemment dubitatif. Elle fit semblant de n’avoir rien remarqué et continua avec un geste évasif :

« - Oui.

- Et les garçons ?

- Ils vont bien, d’après ce qu’elle m’a dit. Ils étaient à l’école. Je ne les ai pas eus ».

              Il hocha la tête légèrement et s’allongea. Il était épuisé ; le moindre mouvement lui coûtait de lourds efforts. Elle l’embrassa sur le front, remit en place son oreiller et lui conseilla de se reposer puisque, de toute façon, il n’avait rien d’autre à faire. Elle ralluma la télé qu’il avait éteinte pour lui parler plus tranquillement, baissa le son, s’assit et prit un livre. Après quelques minutes, elle l’éteignit à nouveau : Giuliano dormait.

 

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