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Publié par Éléonore Louvieux

          Quelques jours plus tard, Giuliano rentrait chez lui. Il se déplaçait toujours avec lenteur et hésitation. Il parlait mieux, mais ses mouvements restaient maladroits. Son médecin avait indiqué à Jacqueline qu’il en serait ainsi pendant une durée inconnue, peut-être pour toujours. Il faut dire que les conséquences de son AVC s’ajoutaient à une usure corporelle due aux nombreuses années d’un travail pénible. Giuliano n’avait jamais compté ses heures et n’avait jamais rien refusé mais il le payait désormais ; son organisme était épuisé. Et à ça, on ne pouvait rien faire. Néanmoins, il était tout à fait possible qu’il ait encore de belles années devant lui, mais pour que cela puisse se faire, il devait se ménager. Jacqueline avait promis que cela serait : s’il ne voulait pas se ménager de gré, il le ferait « de force ». Elle avait encore assez d’énergie pour s’occuper de lui et elle l’obligerait bien à en faire le moins possible.

          Elle était au fond d’elle heureuse lorsqu’ils ouvrirent la porte de leur petit appartement. Elle avait eu si peur de devoir la franchir seule pour toujours ; malgré tout, cela la peinait de le voir ainsi. Elle devinait qu’il souffrait de se voir ainsi diminuer et elle éprouvait une certaine tristesse à l’idée qu’il pouvait être malheureux. C’était une épreuve pour lui qui n’avait jamais eu à dépendre de qui que ce soit. Heureusement, il était autonome et même s’il vivait au ralenti, il pouvait se débrouiller tout seul pour presque tout ; mais il n’était plus question pour lui de conduire, d’aller faire les courses à pied comme ils le faisaient ensemble avant. Tout cela, c’était fini ; au moins pour l’instant.

          Jacqueline prit les choses en main et se mit à faire tout ce qu’il ne pouvait plus faire, sans jamais le dire, sans sourciller. Elle n’était pas gênée de le faire ; peut-être qu’avec le temps, il pourrait recommencer à vivre comme avant et si tel n’était pas le cas, qu’importait… tant qu’ils pouvaient encore profiter de leur vie ensemble, tous les deux. Comme l’avait dit le médecin, ils avaient encore de belles années devant eux (enfin c’était l’essentiel de ce qu’elle avait retenu de son discours) et ils pourraient en profiter.

          Ce ne fut pas le cas.

 

 

          Un soir, alors qu’ils étaient assis tranquillement face à la télé, Giuliano commençait d’ailleurs à s’endormir, le téléphone de Jacqueline sonna. Elle bondit. Il était plus de neuf heures du soir et elle était ainsi faite qu’elle s’inquiétait toujours d’une sonnerie tardive. Pour elle, c’était toujours l’annonce d’une mauvaise nouvelle. Ce soir-là, elle n’avait pas tort.

          C’était Isabella qui les appelait car elle ne savait pas quoi faire d’autre : Steven avait été arrêté et il ne pouvait pas rentrer chez eux. C’était un policier qui l’avait appelée et qui le lui avait annoncé : il ne lui avait pas donné d’explications claires et elle ne savait donc pas exactement pour le moment ce qui se passait, ce qu’on lui reprochait. Jacqueline insista un peu et Isabella finit par reconnaître qu’on lui avait vaguement parlé de voitures volées, qui auraient été revendues. Enfin, elle n’était pas sûre, elle ne savait pas, elle n’avait pas bien compris… C’était sûrement une erreur de toute façon, mais comme il y avait récidive, les policiers ne voulaient pas laisser Steven repartir. Il lui avait dit que cette fois, c’était plus grave. De toute façon, avait conclu Isabella, « ces salauds de flics s’en prennent toujours aux mêmes ».

          Jacqueline essaya de la calmer mais elle ne savait pas ce qu’elle devait – ou pouvait – dire. Elle balançait entre dire ce qu’elle pensait (« Ce n’est quand même pas une grosse surprise ! ») et dire quelque chose de rassurant (« C’est sans doute une erreur... »). Elle ne pouvait se décider, si peu convaincue qu’elle était de cette dernière idée. Elle opta finalement pour un autre angle de discussion :

« - Comment vont les petits avec tout cela ?

- Il s’agit bien d’eux ! Tu comprends pas que Steven va peut-être être jugé ? Et condamné ? Et s’il va en prison ? Qu’est-ce que je vais faire moi ? Avec trois gosses sur les bras ? »

          Pendant qu’Isabella parlait, Jacqueline eut un sursaut ; elle avait presque le fou rire car son esprit, malgré elle, avait réagi à cette dernière remarque et elle avait failli lui répondre « Mets-les à terre », comme Sganarelle répondait à Martine dans la première scène du Médecin malgré lui de Molière que Wayne lui avait récité la veille. Elle n’avait aucune envie de rire, au contraire mais elle ne put s’empêcher de sourire. Heureusement, elle se contint :

« - Tu m’entends ? hurlait Isabella à l’autre bout de la communication. Tu te rends comptes, non ? Non, bien sûr que non… Tu peux pas te rendre compte. Tu sais pas ce que je vis moi ici !

- Il ne va peut-être rien se passer. Il n’a sans doute rien fait et ils vont s’en rendre compte très vite.

- J’y crois pas !

- Pourquoi ? Tu m’as dit toi-même qu’il n’avait rien à se reprocher. Alors pourquoi est-ce qu’il ne pourrait pas revenir…

- Tu comprends rien, décidément. Tu comprends vraiment, rien !

- Écoute, ton père ne peut pas se déplacer mais si tu veux, je pourrais venir un peu. Je ne pourrais pas rester longtemps mais cela te donnerait le temps de voir comment arranger les choses pour Steven. Au moins, tu n’aurais pas à t’inquiéter d’eux. »

          Isabella sanglota un peu à l’autre bout de la ligne et finit par bafouiller qu’elle voulait bien. Avant de revenir dans le salon, Jacqueline réfléchit quelques instants. Que fallait-il dire à Giuliano ? Inutile de l’inquiéter pour rien mais inutile de penser qu’elle pourrait le tromper et lui mentir bien longtemps. Il verrait bien vite que les nouvelles n’étaient pas bonnes et il n’apprécierait sans doute pas qu’elle lui dissimule ce qui se passait. Malgré tout, lui dire la vérité risquait de l’inquiéter et cela pourrait avoir des conséquences sur sa santé. C’était un problème et il lui fallut le résoudre en quelques secondes. Le temps de revenir, en traînant, dans le salon. Elle opta pour une certaine forme de compromis :

« - C’était Isabella ? demanda Giuliano doucement.

- Oui.

- Que se passe-t-il ? À cette heure-ci ?

- Rien de particulier. Elle a paniqué parce que la police voulait parler à Steven - Elle le vit se raidir -.

- De quoi est-ce qu’ils avaient besoin de parler…

- C’est à propos de ce qui s’est passé il y a quelques années. Ils avaient des détails à éclaircir. Rien de grave apparemment.

- Mais pourquoi elle avait besoin d’appeler à cette heure-ci ?

- Tu la connais, lança-t-elle d’un ton qu’elle voulait léger en lui prenant la main. Elle en a fait tout un cirque. Elle se plaint d’être toute seule pour s’occuper des garçons. Elle ne sait pas comment elle va s’en sortir… Le laïus habituel quoi !

- Oui, je vois… je sais.

- Ne t’en fais pas. Les choses vont s’arranger comme à chaque fois. »

Giuliano hocha la tête, sans rien dire. L’air détaché, Jacqueline continua :

« - Malgré tout, elle se plaint que nous ne sommes pas allés la voir depuis un bon moment. Elle n’a pas complètement tort là-dessus.

- Je sais, c’est vrai. Mais dès que j’irai mieux, on ira les voir. »

          Elle plissa les yeux. Elle savait que ce jour-là n’avait que peu de chance d’arriver dans les semaines, voire les mois à venir. Inutile d’en parler.

« - Oui, mais tu as encore besoin d’y aller doucement et on t’a bien dit qu’il ne fallait pas brûler les étapes. Hors de question que tu fasses un tel voyage dans les semaines qui viennent. (silence) Je lui ai promis d’y aller pour la rassurer. Je monterai demain et je serai de retour en début de semaine prochaine. Je rapporterai des photos des petits comme ça. Il y a longtemps qu’on ne les a pas vus.

- Tu te sens d’attaque pour faire le voyage toute seule ?

- Ne t’inquiète pas pour moi. Mais toi, tu te débrouilleras sans moi pendant ces quelques jours ?

- Bien sûr ; qu’est-ce que tu cois ? Je ne suis pas en si mauvais état.

- Je préviendrai Marco et Sarah…

- Inutile ; pas la peine de les ennuyer avec ça.

-Comme tu veux... »

          Elle lui sourit et l’embrassa. In petto, elle se promit néanmoins de prévenir Marco au moins, afin qu’il vienne le voir au moins une fois pendant son absence.

          Le lendemain, elle fit le trajet presque d’une seule traite. Elle avait promis à Giuliano d’être prudente et de s’arrêter plusieurs fois en chemin mais elle avait vraiment hâte d’arriver. Au surplus, elle se disait qu’il n’y avait aucun risque pour elle de somnoler tant elle était inquiète de ce qu’elle allait trouver chez Isabella à son arrivée. Elle voulait arriver au plus vite et comprendre ce qui se passait exactement chez Isabella.

          Elle reçut un accueil bruyant et chaleureux quand elle entra dans la pièce principal du petit appartement. Bigue se jeta contre elle et faillit même la faire tomber tant il était devenu énorme. Il mâchouillait ce qui ressemblait à un morceau de pain. Elle embrassa les trois garçons, même si elle hésita un peu quand Bigue s’approcha d’elle pour lui faire une bise sur la joue. Il y avait plusieurs raisons à cela : l’incroyable crasse qui lui couvrait les joues et qui disparaissait même à certains endroits sous une couche de ce qui ressemblait à de la « pâte » chocolatée, ainsi que l’odeur qui émanait de lui et dont elle ne réussissait pas à distinguer l’origine, tant elle était un mélange de puanteurs.

          Elle prit sur elle néanmoins et offrit sa joue aux deux lèvres qui se tendaient vers elle. Elle demanda ensuite des nouvelles à sa fille qui ne put que lui dire que Steven était encore avec « les flics ». Elle devait appeler une « copine » qui avait promis de l’emmener le voir, dès que Jacqueline serait arrivée. Pendant qu’elle appelait, Jacqueline posa sa valise dans un coin et fit un tour de l’appartement. L’état de ce dernier la remplit de dégoût : il y avait des vêtements sales partout, la poussière ne semblait avoir jamais été enlevée, le ménage jamais fait… un tas impressionnant de vaisselle s’élevait dans l’évier, tout aussi sale que la vaisselle en question. Ce n’était pas un appartement sale ; c’était une caricature d’appartement sale.

          Jacqueline n’osait pas songer au temps qui serait nécessaire pour remettre un semblant d’ordre dans ce lieu. Elle fit un signe de la main à Isabella qui allait rejoindre la voiture l’attendant en bas. Elle ne pouvait pas dire un mot, sa gorge était trop nouée. Elle appela Giuliano pour lui dire qu’elle était bien arrivée mais elle ne s’attarda pas. Il sentit qu’elle n’était pas dans son assiette mais elle réussit à lui faire croire qu’elle était seulement fatiguée du voyage. Pendant ces quelques minutes de discussion, elle ne quittait pas des yeux les trois enfants qui eux-mêmes la suivaient du regard partout où elle allait. Que faisaient-ils à la maison alors qu’on était en pleine semaine ?… elle ne se posa pas la question et une fois le téléphone posée, elle regarda autour d’elle sans savoir par où elle allait commencer…

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