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Publié par Éléonore Louvieux

          Les images continuaient de défiler ; je n’y prenais plus garde, depuis… je n’avais pas le cœur de réagir. J’étais incapable du moindre mouvement, incapable d’attraper la télécommande qui aurait coupé l’image, le son au moins, qui aurait éteint l’écran de télévision. J’entendais toujours les applaudissements qui me résonnaient sans fin dans les oreilles, ces applaudissements qui leur étaient destinés : pour sa promotion à la tête de la plus grande entreprise de la région, il était passé aux informations du journal télévisé et elle était venue parader avec lui sous l’œil des caméras. Le plus jeune directeur du « Département National » de cette boîte de publicité et de communication connue de tous dans la région. Je les voyais tous les deux sourire ; je les détestais. Non ; je les vomissais. Ils m’avaient tout pris, tout. Jusqu’à ma dignité.

          Comment aurais-je pu croire, il y a vingt-cinq ans que ma vie prendrait cette tournure. Comment l’aurais-je pu ? Cette situation est tellement inconcevable, folle. Il y a vingt-cinq ans, le premier qui m’en a parlé a reçu un coup de poing au visage. Un coup de poing asséné fortement et maladroitement. Je ne suis ni un violent, ni un nerveux mais je n’avais pas pu me retenir. Pourtant, c’est sans doute le seul qui ait voulu m’aider. Et voilà comment je l’ai remercié. Je lui en ai voulu à ce moment-là et pendant quelques jours ; puis, c’est à moi que j’en ai voulu. Et je n’ai jamais cessé depuis de m’en vouloir. Et aujourd’hui, je ne suis même plus capable de savoir à qui j’en veux le plus.

          C’était après un repas entre amis, on prenait le café dans le jardin. Les femmes discutaient de leur côté et Sylvain s’était approché de moi. Nous nous connaissions depuis plusieurs années : collègues de travail et voisins ; on était obligé de se fréquenter. Et puis il était assez drôle, assez fin. Je l’aimais bien en fin de compte. Il s’est mis de côté, il m’a pris le bras : « Marc, je voulais te dire… C’est un peu délicat… ». Je voyais bien qu’il n’était pas à l’aise et cela m’avait surpris car c’était la première fois que je le voyais ainsi. Je l’ai encouragé avec une formule banale, « Vas-y… tu sais bien qu’il n’y a pas de problème entre nous… » Je croyais qu’il allait m’annoncer qu’il avait une aventure au boulot. Quel con ! Quel con je pouvais être par moment ! Sur le coup, j’étais presque intrigué : avec qui ? L’espace de quelques secondes mon esprit avait même réussi à formuler quelques hypothèses : la petite Lydie ? la plantureuse Nadine ? Je comprenais bien son envie d’aller voir ailleurs. Avec une femme comme la sienne ! Quel ennui ! Pas d’humour ! Pas d’esprit ! Toujours une phrase toute faite au coin de la bouche. Rien ne l’intéressait ; rien ni personne ne trouvait grâce à ses yeux, à part son chien et son coiffeur.

          Pas comme moi ! quel con ! Je le pensais vraiment à ce moment-là. Je savais qu’on m’enviait Elizabeth. On me jalousait et cela m’allait très bien. C’était plutôt agréable même si c’était au fond surtout idiot ; surtout qu’elle n’était pas toujours facile à vivre, c’est le moins que l’on puisse dire alors c’était une compensation. Et puis comme tout le monde, je me disais qu’avec deux enfants on ne peut plus vraiment avoir le choix comme avant. Surtout, c’était pratique d’être avec elle : elle s’occupait de tout, maison, intendance, vacances et cela me flattait de l’avoir à mes côtés. Pas parce que je la trouvais belle non. Je la trouvais faite comme une araignée : un thorax trop épais, un cou inexistant et des membres longs et maigres. Mais elle savait y faire : ses cheveux ébènes, ses yeux noirs, ses chemisiers blancs légèrement transparents, ses vestes en jean, ses talons aiguilles… tout cela suscitait bien des regards d’envie. C’était ça qui me plaisait le plus. J’avais le sentiment qu’elle me donnait une certaine importance.

          J’aurais dû faire plus attention, surtout avec le fils de Jean, notre ami et voisin d’à côté mais Jean avait dix-huit ans. Il était encore adolescent et à peine adulte, mais il était à l’âge où on peut commencer à découvrir les émotions de la vie pensais-je. Cela me flattait de voir le regard qu’il posait sur elle. Quel con ! Quand il la regardait passer, lui déjà petit et gringalet semblait rétrécir de moitié. Il bafouillait et rougissait quand il lui parlait. Sa longue mèche qui lui servait de frange lui tombait devant les yeux et donnait l’impression de recouvrir tout le visage d’un seul coup. C’était drôle ! C’était ridicule.

          Sylvain était en face de moi, le coin de la bouche très rouge, mon poing était parti et je prenais seulement conscience de ce que je venais de faire. Et du fait que tout le monde s’était arrêté et me regardait. Pas un bruit, pas un mot. Jean, Laurent (dont la mèche était plus indisciplinée que jamais), Elizabeth, les enfants et les autres… Je les regardais hébété. Je ne bougeais plus non plus. Sylvain fut le premier à réagir. Il se redressa et sans dire un mot se dirigea vers la grille du jardin, attrapant au passage sa veste, laissée sur un dossier de chaise.

          La grille refermée, Elizabeth avança vers moi et me demanda ce qui s’était passé. Je la regardais sans la voir. Mes yeux allaient de ce petit con de Laurent à ma fille Isabelle, puis ils revinrent quand même se poser sur Elizabeth : « - Tu vas m’expliquer ce cirque, oui ? » Je regardai mon poing, et Laurent, puis elle, puis Isabelle, à nouveau mon poing.

« - Non. » fut tout ce que je trouvais à répondre. Tout ce que je pus répondre serait plus exact. A mon tour, je traversai le jardin et partis.

          Sylvain m’avait ouvert les yeux. Je lui avais ouvert la lèvre. Donnant, donnant.

          Et pourtant, même les yeux ouverts je ne pouvais pas y croire. Je ne pouvais pas. Je pris le parti de faire disparaître ces pensées et pendant quelques jours nous avons repris une vie à peu près normale. A peu près comme « avant ». Mais quelle que soit la force avec laquelle on essaye de faire « comme si », on ne réussit jamais vraiment. Tous les jours, je me demandais pourquoi les voisins me saluaient avec un sourire si appuyé. Je me demandais si les talons d’Elizabeth n’étaient pas plus hauts, ses jeans plus étroits… Tous les jours. Plusieurs fois par jour.

          La jalousie est un cancer impitoyable. Il ronge et sape jusqu'à ce qu’il n’y ait plus rien à sauver. Un soir, j’ai décidé d’en avoir le cœur net. J’étais dans ma chambre d’hôtel, en déplacement pour un rendez-vous professionnel important, à quelques deux cent cinquante kilomètres de chez nous. Je ne réussissais pas, malgré tous mes efforts à me concentrer sur la présentation que je devais faire le lendemain. Et le surlendemain. Je ne devais pas rentrer avant deux jours.

          Ma montre m’indiqua qu’il était 19 h 00. Je pouvais être à N*** vers 21 h 30 par l’autoroute. J’étais fatigué mais cette fatigue n’était rien en comparaison de l’angoisse qui ne me lâchait pas et m’étreignait même de plus en plus vivement. J’ai hésité, pas longtemps, j’ai attrapé mon veston, pris mes clefs de voiture et je suis parti. Et je suis arrivé. Et j’ai vu… Ils étaient allongés sur le canapé l’un contre l’autre. Ou plutôt l’un sous l’autre. Son chemisier était à moitié ouvert et lui était torse nu. J’ai hésité à avancer plus ; j’étais assez loin de la baie vitrée du salon. Ils ne m’avaient pas vu mais moi, je les voyais parfaitement. Finalement, je ne sais pas pourquoi, j’ai avancé de quelques pas et je suis entré dans le salon.

          C’est lui qui m’a vu le premier parce qu’elle me tournait le dos. Quand elle l’a vu devenir immobile, elle s’est tournée vers moi. Elle a sursauté. Moi, je ne bougeais plus. Mon estomac s’est noué, puis s’est tordu. Une coulée de lave est montée jusqu’à mes joues, puis la nausée a pris le pas. J’ai fait quelques pas pour sortir mais je n’ai pas pu atteindre le jardin. Sur la baie vitrée et les rideaux, j’ai vomi.

          Puis je suis parti.

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