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Publié par Éléonore Louvieux

          On dit que le temps guérit les plaies, qu’il faut prendre son mal en patience. Comment faire autrement de toute façon ? quel choix avais-je ? Pour moi le temps n’a rien guéri car je n’ai jamais pu vraiment tourner la page. Dès que Laurent a commencé à faire son trou dans cette boîte de publicité et de communication et à monter les échelons, j’ai vu Yohan et Elise se rapprocher de ce gamin. Et s’éloigner de moi en conséquence. Ils étaient vite tombés sous le charme, non pas de l’homme lui-même mais de sa réussite fulgurante. Il représentait un peu ce qu’ils espéraient pour eux-mêmes. Ils se disaient que s’il pouvait le faire, alors pourquoi pas eux. C’était rassurant et valorisant. Nombreux sont ceux qui portent la traîne de ceux qui réussissent, espérant happer au passage un peu des rayons de la gloire.

          Cela me retournait l’estomac. Pas seulement parce que je voyais mes propres enfants se rapprocher de ce petit con, mais surtout parce que je sentais bien que cette démarche s’accompagnait d’un manque d’attrait de ma part. Mes enfants eux-mêmes me faisaient comprendre que je ne les intéressais pas vraiment.

          Comment Laurent avait-il pu monter les échelons aussi vite dans cette boîte ? C’était un mystère pour moi. Jusqu’à ce que je rencontre, par hasard, son patron. Je le connaissais naturellement : dans les petites villes, toute la bourgeoisie se connaît plus ou moins. Nous avons discuté un peu et alors que mon interlocuteur orientait la conversation sur Laurent, semblant ne pas tarir d’éloges sur son compte, la vérité m’a soudain sauté aux yeux : le talent, le vrai talent de Laurent, n’était pas d’être meilleur que les autres – car il ne l’était pas et toute personne un peu honnête ne pouvait que s’en rendre compte – mais c’était de renvoyer à ceux dont il avait besoin l’image d’eux-mêmes qu’ils voulaient avoir . Il leur renvoyait d’eux le portrait qui les flattait, qui leur faisait croire qu’ils étaient, eux, exceptionnels. Et dans ce domaine-là, vraiment, il était le meilleur…

          Et le plus fascinant était de voir autant de types de ce milieu tomber dans le panneau. Même Elizabeth naturellement. Même Yohan et Elise.

          Quand ces derniers venaient me voir, ils montraient tellement qu’ils auraient préféré être ailleurs, que leur présence me fut vite pénible. Comme je savais que je ne pouvais rien y changer, j’ai fait ce qu’il fallait pour qu’ils espacent leurs visites. Malgré tout, il y avait des moments où les retrouvailles relevaient de l’évidence. Ainsi, quand Sébastien, mon premier petit-fils, est né, je me suis rendu à la clinique. Je ne connaissais pas très bien Catherine, la compagne de Yohan mais je n’ai même pas envisagé de faire autrement. Je ne me forçais pas du tout, j’avais vraiment envie d’y aller et de voir cette nouvelle tête de la famille. J’avais le sentiment qu’avec ce nouveau venu, quelque chose pourrait changer. Je pourrais retrouver un peu de ma place ; après tout, j’étais le grand-père. Et ça, on ne pouvait pas me le voler. Je me trompais à nouveau.

          Je suis entré dans la chambre mais ils étaient déjà là, tous les deux. Le silence s’est fait immédiatement quand ils m’ont vu. J’ai senti que ma présence était de trop. J’ai déposé le paquet que j’avais apporté ainsi que le bouquet de fleurs. Je me sentais ridicule : il y avait, sur une table, une gigantesque gerbe de fleurs et plusieurs paquets ouverts s’entassaient dans un coin de la chambre. Evidemment, il avait fait mieux ; en plus grand. J’arrivais après… encore une fois. Catherine m’a remercié – Yohan n’était pas dans la chambre à ce moment-là -. Je suis parti, sans même avoir pris Sébastien dans mes bras. Lui l’avait déjà bercé, sous l’œil attendri d’Elizabeth je devine.

          Dans le couloir, elle m’a rejoint et m’a demandé si j’avais cinq minutes. J’ai dit que non. Je n’avais aucune envie de lui parler ; encore moins à ce moment-là. Elle n’a pas laissé tomber pour autant. Pendant que je me dirigeais vers la sortie, elle me suivait aussi vite qu’elle le pouvait. Elle voulait me parler du divorce. Je lui ai dit de voir cela avec mon avocat.

          Rien n’avait été fait depuis mon départ de la maison. Je suppose qu’elle n’était pas pressée d’attirer l’attention sur sa situation. Cela l’arrangeait donc que je ne demande rien. Et de mon côté, je n’avais pas envie du tout de m’en occuper. Elle n’avait pas besoin de mon argent de toute façon, elle en avait toujours eu deux fois plus que moi, donc elle n’attendait rien de moi. Mais, désormais les années s’étaient écoulées. La situation avait changé. Elle voulait retrouver officiellement sa liberté pour pouvoir se marier à nouveau, avec lui.

          J’étais bien décidé à ne pas lui faciliter la chose. Après tout pourquoi le ferais-je ? Elle verrait cela avec mon avocat et ils se débrouilleraient de leur côté. Une fois chez moi, je repensais à tout cela : le problème avec cette question d’avocat était que je n’en avais pas. Mon « avocat » était aussi le sien. J’appelais Paul mais il me confirma qu’Elizabeth l’avait déjà contacté et qu’elle lui avait demandé de la représenter. Il était désolé. Il n’avait pas pu refuser… Je lui épargnais les banalités que j’entendais depuis plusieurs années à tout bout de champ en lui assurant que ce n’était pas grave, qu’il ne devait pas s’en faire. Paul était le meilleur ami du frère d’Elizabeth… je comprenais sa position ; il lui était difficile de faire autrement. Et de toute façon, je ne l’avais jamais vraiment apprécié alors ! Je n’allais pas m’en faire pour si peu ; ce n’était pas ce qui manquait dans la région, les avocats. Dès le lendemain, j’en appelais un ; ou plutôt une. Elizabeth jouait toujours tellement à la féministe, répétant sur ce sujet aussi un certain nombre de phrases et d’opinions toutes faites (les lieux communs ne lui faisaient vraiment pas peur) alors je me suis dit qu’au moins, là, elle ne pourrait pas être critique.

          J’exposais rapidement la situation à ma nouvelle avocate. Il n’y avait rien que de très ordinaire me déclara-t-elle… Et je décidai de prendre deux ou trois jours de congé pour partir. Yohan ne m’avait pas appelé après mon passage à la clinique. J’avais appelé deux jours après pour prendre des nouvelles. Catherine avait été aimable, sans plus. Elle aussi était sous le charme de Laurent, ou de sa réussite. Elle ne prit pas de mes nouvelles, ne me demanda pas comment j’allais. Elle me remercia sans chaleur pour le paquet que j’avais apporté… Elle me demanda ensuite de l’excuser, elle était fatiguée mais elle me rappellerait… Et Laurent aussi… il me téléphonerait, le soir-même ou le lendemain. Je n’eus pas de leurs nouvelles pendant plus de trois mois.

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