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Publié par Éléonore Louvieux

     L’année 2014 se termina sans fête. Steven était en prison pour quelques mois encore. Steve et Jason avaient demandé à rester dans leur famille d’accueil pour les vacances et Isabella avait répondu qu’ils n’avaient qu’à faire comme ils le voulaient. Après tout, avait-elle expliqué à Jacqueline, s’il n’y avait pas de fêtes de Noël avec eux, ce serait plus simple pour elle et cela ferait moins de cadeaux à acheter.

     Elle demanda à ses parents s’ils voulaient venir pour l’occasion mais Jacqueline refusa. Elle savait que Giuliano ne pourrait pas faire le voyage et, en outre, il n’avait toujours pas accepté le placement en famille d’accueil des deux aînés. Non pas qu’il regrettait cette décision, il savait bien que c’était préférable pour les deux enfants mais il ne pardonnait pas à sa fille d’en être arrivée là. Il n’avait donc aucune envie de passer ces moments avec sa fille, surtout en sachant que Jason et Steve ne voulaient pas venir et ne feraient, au mieux, que passer voir leur mère le jour de Noël. Et qui pourrait les blâmer de ne pas vouloir en faire plus, se disait-il. Malgré tout, après en avoir discuté avec Jacqueline, il accepta qu’elle propose à Isabella de venir avec Bigue pour quelques jours. Cela ne l’enchantait pas de la revoir mais retrouver Bigue lui faisait plaisir. Jacqueline fut surprise de la réponse d’Isabella : elle refusait de venir chez eux mais elle aurait bien voulu qu’ils prennent Bigue le temps des fêtes. Cela lui permettrait de « souffler » et lui donnerait quelques jours de liberté pour passer du temps avec Cindy : après s’être perdues de vue, elles s’étaient retrouvées et semblaient plus que jamais proches l’une de l’autre… Elles avaient des parcours, somme toute, assez semblables et apparemment un penchant commun pour l’alcool.

     Les grands-parents acceptèrent ; soulagés. Cela leur faisait plaisir d’avoir Bigue chez eux et ils n’auraient pas à s’occuper d’Isabella ; Jacqueline irait le chercher en voiture et reviendrait immédiatement ; le voyage pouvait s’envisager sur deux jours.

     Le jour du départ, Bigue était au moins propre car sa grand-mère, la veille, lui avait fait faire une toilette complète, des pieds à la tête. Ce n’était néanmoins pas le cas de ses vêtements, car si elle avait pu laver un slip et des chaussettes, elle n’avait pas pu en laver plus ; le temps était trop court pour lui permettre de partir avec des vêtements secs le lendemain matin. Ses affaires empestaient mais au moins Bigue, lui, était dans un état acceptable.

     Malgré la température extérieure, Jacqueline fit le trajet avec les fenêtres ouvertes. Pendant tout le trajet, Bigue resta le nez tourné vers la vitre ; s’il n’avait pas été obligé de rester attaché à son fauteuil, il se serait sans doute collé à la vitre... Il donnait l’impression de tout découvrir. C’était à croire qu’il n’était jamais sorti de chez lui ; Jacqueline lui posa une ou deux questions et comprit que c’était presque le cas. Et Bigue s’émerveillait des éoliennes, des champs de vignes, de tournesols, de maïs… Il regardait les sols, les forêts, les rivières… et posait des questions sur tout ce qu’il voyait sans jamais prendre le temps d’écouter les réponses jusqu’au bout car d’autres questions se bousculaient. Après deux heures d’un tel interrogatoire, Jacqueline lui avait demandé :

« - Tu poses toujours autant de questions ?

- Non. »

Puis il s’était tu pendant quelques instants avant d’ajouter :

« - Mais il n’y a pas de raisons… autrement.

- Autrement quoi ?

- Les autres jours.. il n’y a pas de raison. Je n’ai pas de questions à poser. Et puis maman, elle ne répond pas… enfin pas souvent. »

     Jacqueline se contenta de hocher la tête. A quoi bon mentir ou inventer, Bigue n’attendait pas de commentaires.

« - Tu vas à l’école ?

- Oui ; des fois. Quand maman y pense.

- Elle oublie souvent ?

- Ça dépend.

- A peu près ?

- Je ne sais pas.

- Et tu aimes l’école ?

- Ça dépend.

- De quoi ?

- De ce qu’on fait. »

     Elle n’insista pas sur le sujet scolaire et demanda à Bigue ce qu’il aimait faire en général ; il réfléchit un peu :

« - J’aime bien quand je suis pas tout seul.

- Mais à l’école, tu n’es pas tout seul.

- Ben si.

- Et les autres ? Tu as quand même des camarades avec toi en classe. Tu ne veux pas jouer avec eux ?

- Si ; mais ils veulent pas jouer avec moi. Alors, je suis tout seul quand même.

- Peut-être que c’est parce qu’ils ne te connaissent pas bien. Tu es souvent absent.

- Non ; ils veulent pas parce qu’ils disent que je pue. C'est pas vrai ; moi je sens rien... »

Silence.

« - Avant c’était pas pareil avec Steve et Jason. Je pouvais jouer avec eux au moins à la maison. Mais maintenant, ils sont plus là et ils veulent pas revenir, maman elle a dit. Ils veulent plus me voir. Mais je sais pas pourquoi parce que moi je les aime, tu sais.

- Je sais.

- Tu sais pourquoi ils veulent plus me voir ?

- Ce n’est pas qu’il ne veulent plus te voir ; ce n’est pas lié à toi.

- A qui alors ?

- C’est compliqué.

- Non ; on est venu les chercher et ils sont partis et ils veulent plus revenir. C’est pas compliqué. Mais je comprends pas pourquoi.

- Je sais.

- Tu sais pourquoi ?

- C’est… difficile à expliquer.

- Et moi ?

- Comment ça, toi ?

- Pourquoi on m’a laissé ? Pourquoi je suis pas avec eux ?

- Pour que tu puisses rester avec maman.

- Pourquoi faire ?

- Tu es mieux avec elle, non ?

- Non. »

     Elle n’ajouta rien, accusa le coup. Bigue avait dit cela sans colère, sans ressentiment ; et surtout, sans hésitation, spontanément.

« - Tu voudrais être avec Steve et Jason ? demanda-t-elle enfin.

- Oui.

- Tu ne les vois pas quand tu vas à l’école ?

- Non ; on est pas à la même école. Je les vois seulement quand ils viennent à la maison. Le samedi. Des fois. Pas souvent. Ils aiment pas venir.

- Mais non ; pourquoi dis-tu cela ?

- C’est eux qui me l’ont dit. Je leur ai demandé pourquoi ils venaient pas souvent. »

     Jacqueline, à nouveau, se tut. Elle ne savait tout simplement pas quoi dire.

     Le retour sembla plus rapide que l’aller. Les questions et commentaires de Bigue y furent sans doute pour quelque chose. Quand ils arrivèrent, le garçon se précipita dans les bras de son grand-père dès qu’il le vit et recommença ses babils.

« - Pourquoi tu n’es pas venu avec mamie ?

- Parce que je ne peux plus bouger comme avant.

- Pourquoi ?

- Parce que j’ai vieilli.

- C’est pour ça aussi que ton trait sur le front il est plus gros ? Et c’est pour ça que t’as presque plus de cheveux devant ? »

     Giuliano regarda Jacqueline qui s’amusait. Il sourit à son tour et se contenta de prendre Bigue par la main pour le faire entrer.

« - Bon, à présent que tu es là, tu pourras me poser toutes tes questions, ne t’inquiète pas. Tu auras le temps ; tu n’es pas obligé de les poser toutes d’un seul coup. Si on commençait par prendre un bain pour se…. (raclement de gorge de Jacqueline)… pour se détendre, après ce long voyage.

- C’était pas très long en vrai. Je suis pas fatigué du tout. J’ai rien fait aujourd’hui.

- Oui, mais après un long trajet, ça fait du bien de se baigner.

- Pourquoi ?

- Parce qu’on transpire un peu dans la voiture, tout ça, avec le chauffage. (Le raclement arriva trop tard).

- Il faisait pas chaud dans la voiture. Mamie ouvrait les fenêtres tout le temps.

- Oui, mais cela fait du bien quand même de se baigner.

- Mais j’ai déjà pris un bain hier avec mamie. Maman, elle dit qu’il faut pas se baigner trop souvent, parce que c’est pas bon. On peut attraper des virus si on se lave trop.

- Oui mais ici, il n’y en a pas, des virus, Donc tu peux te laver sans problème. Juste pour ton plaisir. »

     Bigue le regarda apparemment sans trop comprendre ce que cela pouvait vouloir dire. Finalement, il fit un signe laissant entendre qu’il était prêt à tout pour les contenter et demanda :

« - Alors mamie aussi ; elle va se baigner avec moi ?

- Chacun son tour, intervint Jacqueline en riant. Toi d’abord et pendant ce temps, je vais ranger tes affaires. »

    Elle l’emmena vers la salle de bain ; une fois qu’il se fut déshabillé, elle emporta ses vêtements et les mit immédiatement dans la machine ; elle vida la valise et déposa également tous les vêtements qu’elle put dans le lave-linge. Elle mit une double dose de lessive ; hésita à en mettre une triple. Puis elle revint s’occuper de Bigue. Giuliano avait commencé à faire couler l'eau dans la baignoire et avait aidé Bigue à enjamber le rebord. Il ne pouvait pas le porter, Bigue était beaucoup trop lourd pour lui. Assis dans le fond de la baignoire, il riait quand son grand-père l’aspergeait et jouait avec l’eau. Il affichait un sourire édenté ; les dents de lait étaient tombées sur le devant et la gencive était donc à nu.

     Jacqueline lui sortit une brosse à dents pour enfant qu’elle avait achetée avant d’aller le chercher. Elle savait que Bigue n’en avait pas chez lui. Une fois qu’il fut lavé, elle voulut le soulever pour le sortir de la baignoire mais elle dut à son tour y renoncer. Bigue était vraiment trop lourd : son ventre était énorme et ses fesses, très rondes, semblaient plus énormes encore lorsqu’il était nu. On ne voyait que les courbes de sa silhouette. Tout était rond chez lui : les joues, les bras, le ventre, les fesses, les cuisses… Il était gras de partout.

« - Vous avez vu mon ventre ? demanda-t-il. Il est beau hein ? Maman elle dit que c’est joli un ventre tout rond.

- Oui, j’ai vu, se contenta de dire Jacqueline. Giuliano hocha la tête.

- Maman, elle dit que c’est bien parce qu’il faut mieux faire pitié qu’envie.

- Non, c’est le contraire.

- le contraire de quoi ?

- Il vaut mieux faire envie que pitié.

- Non, non. C’est pas ce que dit maman.

- Elle a dû inverser.

- Mais ça veut dire quoi alors ?

- Ça veut dire que c’est mieux si les gens pensent que tu es bien nourri plutôt que de penser que tu as faim.

- Donc elle a raison alors maman. C’est mieux de pas avoir faim.

- Elle a raison alors. »

     Jacqueline n’avait pas le courage de discuter plus. Elle lui demanda s’il pouvait sortir tout seul de la baignoire. Il le fit. Il était assez grand pour son âge. Heureusement.

     Bigue s’habitua tout de suite au rythme et à la vie de ses grands-parents. Il posait des questions sur tout, voulait savoir pourquoi papy était plus lent qu’avant, plus vieux ; pourquoi il ne mangeait pas plus : il allait bientôt faire pitié s’il ne grossissait pas un peu ; pourquoi Wayne était son demi-frère (Isabella n’en parlait jamais) ; pourquoi Jacqueline se fatiguait à faire de la cuisine alors qu’il y avait de la cuisine toute prête… Il demandait à sa grand-mère le nom de tout ce qu’elle achetait. Il semblait découvrir tous les légumes, les fruits…

     Il s’entendit bien avec Marco, Sarah et les enfants dès qu’il les vit ; la série des questions commença avec eux, ce qui amusa beaucoup Sarah. Elle riait de ses remarques et ne se vexait jamais même si beaucoup pouvait sembler déplacées. Elle répondait patiemment à tout ce qu’il demandait, quand elle le pouvait. Tout le monde comprenait qu’il n’y avait aucun désir d’être désagréable de la part de Bigue. Il voulait juste comprendre ce qui l’entourait.

     Il suivait Jacqueline partout où elle allait, faisait les courses avec elle et dès qu’ils rentraient, se précipitaient auprès de Giuliano pour savoir comment il allait, s’il ne s’était pas ennuyé pendant leur absence. Il restait dans la cuisine avec sa grand-mère pendant qu’elle préparait les repas et au début avait même voulu l’aider mais après moult bêtises et maladresses, Jacqueline avait réussi à lui faire admettre qu’il était encore trop petit et qu’il était préférable d’attendre un peu avant de mettre la main à la pâte. Alors il s’asseyait sur une chaise et racontait sa vie, celle de sa mère, celle de son père, l’école… tout ce qui lui passait par la tête tant qu’il avait le sentiment que cela créait un lien avec sa grand-mère.

     Les jours défilaient. Noël passa ; puis vint le jour de l’an. Les grands-parents gardèrent tous les enfants chez Marco et Sarah, sortis pour l’occasion. Ils passèrent la soirée avec des jeux de société. Avant de se coucher, Bigue demanda à sa grand-mère s’il pouvait rester avec elle pour toujours. Baissant la tête, pinçant les lèvres, elle secoua la tête :

« - Ce n’est pas possible.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il faut que tu retournes chez maman.

- Pourquoi ? j’aimerais bien rester ici, avec vous.

- Je sais, moi aussi j'aimerais bien que tu restes…

- Alors pourquoi je peux pas ?

- Ce n’est pas moi qui décide, ni toi. Il faut rester avec maman. Elle ne te manque pas ?

- Si ; un peu… je crois. Mais tu vas me manquer plus après. Je peux t’aider à t’occuper de papy, tu sais. Je suis assez grand. Je suis fort même.

- Je sais que tu es grand, mais ce n’est pas la question. Ce n’est pas possible.

- Et si on ne dit rien à maman et que je reste là quand même.

- Mais on ne peut pas faire une chose pareille. Elle viendrait te chercher.

- Je crois pas.

- Ou la police viendrait.

- Ben non ; si on leur dit rien.

- Même… »

     Il n’insista pas et se coucha. Elle lui souhaita une bonne nuit, très mal à l’aise ; alors qu’elle allait sortit de la pièce, après avoir éteint, elle l’entendit murmurer :

« - Je t’aime quand même tu sais ; et papy aussi. C’est juste que je comprends pas pourquoi j’ai jamais de chance moi.

- Comment ça ? - elle regretta immédiatement sa question-.

- Parce que tout le monde vit comme vous, autour de moi, sauf moi. Et maman. Et je ne sais pas pourquoi.

- Moi non plus, répondit Jacqueline sans mentir. Moi non plus je ne sais pas, répéta-t-elle en se rapprochant du lit et en lui prenant la main. Tu sais, il y a beaucoup de choses que je ne sais pas ou que je ne comprends pas, moi non plus.

- Et papy ? Il sait lui ?

- Je ne crois pas non plus. Les grandes personnes n’ont pas toujours réponse à tout, tu sais. »

     Elle l’encouragea à nouveau à dormir, mais ce n’était plus nécessaire. Lorsqu’elle ferma la porte, il avait déjà les yeux fermés.

   Elle savait, chaque jour un peu plus, que le retour serait difficile. Pour eux, c’était certain. Pour lui, cela l’était plus encore. Quand elle refit le trajet en sens contraire, elle se sentait très mal à l’aise. Dans la voiture, il n’y avait plus besoin d’ouvrir les fenêtres, Bigue était propre et bien habillé. Il avait perdu plusieurs kilos pendant son séjour chez eux et cela n’avait pas l’air de l’ennuyer, au contraire. Il ne ressemblait pas au petit garçon qu’il était trois semaines avant. Il ne disait rien. À la déferlante de questions qui avait marqué le premier voyage s’opposait un silence pesant. Jacqueline essaya bien de le faire parler un peu en lui posant quelques questions sur ce qu’il comptait faire quand il retournerait à l’école… mais elle renonça assez vite. Il ne répondait que par des monosyllabes et elle n’était pas convaincue elle-même de la pertinence de ses questions. Parfois, Bigue se contentait même de hocher la tête, sans dire un mot. Jacqueline ne s’était jamais sentie aussi mal. Elle avait le sentiment de le trahir, de l’abandonner complètement. Comment pouvait-elle le ramener là-bas ? Elle savait ce qu’elle allait y trouver. Pire, elle savait ce qu’il allait y trouver. Et de toute évidence, il le savait aussi.

 

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